DEUXIEME PARTIE
Il était environ trois heures du matin, quand sir Jonathan rentra au Grand-Hôtel. Il était venu directement à pied de la rue de Trévise, par les boulevards, en fumant un cigare. Quand il atteignit le Grand-Hôtel, il monta rapidement au premier étage où il demeurait, et trouva un domestique qui l’attendait sur une banquette de l’antichambre. |
Ce dernier se leva, quand son maître parut.
—Ah ! ah! c’est vous, Tom... dit Jonathan... Vous m’attendiez... bien! la personne à laquelle j’ai donné rendez-vous, est-elle arrivée ?
—Elle attend monsieur... répondit le domestique. .… selon les ordres que j'avais reçus, je l'ai introduite dans le cabinet de travail.
—Ÿ a-t-il longtemps que la personne est là ?
—Un quart d’heure au plus .
Sir Jonathan passa et gagna son cabinet.
Quelqu'un s’y trouvait déjà. C'était M. Cox.
Il était assis près de la cheminée, et selon l'habitude que nous lui connaissons, il tailladait un morceau de bois avec son canif.
—Vous avez une qualité précieuse, monsieur Cox, dit Jonathan; vous êtes d’une exactitude qu’on ne saurait trop louer, et pour ma part, je ne puis assez répéter combien je l’apprécie.
M. Cox s’inclina.
—J’espère que ce n’est pas la seule qualité que vous me reconnaîtrez, répondit-il avec humilité, et mon zèle, mon activité...
—À la bonne heure! croyez, cher monsieur, que vous serez content de moi!
—Vous avez quelque chose à me confier ?
—C’est cela.
—Quelque chose d’important ?
—Précisément.
—Ïl y a donc du nouveau ?
En formulant cette question, la voix de M. Cox avait pris une intonation plus ardente et plus âpre.
Jonathan s’approcha de la cheminée, avança un siège en face de son interlocuteur et s’assit.
I] était devenu soucieux; un pli creusait son front ; son oeil à demi-voilé s’attacha pendant quelques secon.des au tapis qui recouvrait la chambre,
—Vous savez, reprit-il, en relevant le front, l'affaire
. particulièrement intéressante qui m’a amenée à Paris; je n’ai pas cru devoir vous en faire un mystère, puisque vous étiez destiné à m’apporter le concours dévoué de votre excellente collaboration ; vous n’ignorez donc aucun des obstacles qui s’opposent à la réussite de mes projets, et je vous ai dit ce que j'avais fait jusqu’à présent, Pour triompher de mes adversaires. Aujourd’hui, sans avoir changé précisément beaucoup, la situation prend une gravité nouvelle ; à mesure que nous approchons du but, le danger s'affirme de plus en plus... si bien qu’après la soirée que je viens de passer, j'estime qu’il n’y a plus d’hésitation possible, et qu’il nous faut agir au plus tôt.
—Je suis à vos ordres, fit M. Cox, dans le regard duquel brilla ane lueur de curiosité,
—J’y compte, répondit Jonathan, Mais avant de vous dire ce que j'attends de votre habileté et de votre voi rage, je crois indispensable de vous faire contiuître le résultat de mes réflexions, c’est-à-dire, le véritable état de la question, à Pinstant où je vous parle,
—Je vous écoute, dit M. Cox,
—Voiei done, poursuivit sir Jonathan, la situation dans laquelle nous nous trouvons.
Et à patir de ce moment, la voix de l’Ainéricæin des vint plus accentuée et plus nette, et c’est à peine s’il parut s'occuper de son interlocuteur: on eût dit qu'il s’abandonnait tout entier à son aptitude d'analyste, et que tout son être s’absorbait dans cette faculté, moine au raisonnement et À la logique humaine, qu'à une sorte d’intuition, de divination qui cest un don naturel, peut-être supérieur. — De même que l'homme fort, dit un auteur américain, se complaît dans les exéreices qui provoquent les museles à l’action, de même l'analyste prend, sa gloire dans cette activite spirituelle dont la fonction est de débrouiller. — C'était la qualite dominante de sir Jonathan, et il mettait un certain amourpropre à en faire montre. — ei, du reste, la question était grave, et il avait des raisons pour ne pas se laisser distraire.
—Pour que le fils de Roger de Kervenny, dit-il, soit mis en possession de l’héritage de son père, il faut qu’il produise un acte authentique, établissant son identité d’une manière irréfutable, faute de quoi, cette fortune considérable ira droit au comte de Blangy. Or, cet acte existait sur le registre de Cincinnati, mais quand j'ai voulu en obtenir comunication, on n’a pu me présenter qu'un livre auquel manquait le feuillet essentiel sur lequel figurait l’unique déclaration de la naissance
ET ER ame": 6 0
du fils de Roger! J’ai à epine besoin de vous rappeler
—En effet! dit M. Cox.
—Done, continua l’Américain, un feuillet a été arraché du registre de Cincinnati. C’est le point acquis, indiscutable, et ce qu'il importe de savoir, c’est en quelles mains il est tombé; ici, deux hypothèses se présentent ; da première, c’est que le feuillet a été livré au comte de Blangy, seul intéressé à le posséder; si cela avait eu lieu, il n’est pas douteux que le comte ne se fût empressé de l’aneantir; il n’aurait pins rien à redouter, et sûr de son affaire ,il attendrait les événements en pleine sécurité,
—Voilà qui est probable, objecta M. Cox.
—Voilà qui est impossible ,reprit vivement air Jonathan; car, dans la conversation que j'ai eue avec lui, cette nuit, je lai vu, à plusieurs reprises, pâlir et se troubler; d’où je conclus que le feuillet est entre les mains de quelqu'un qui ne l’a pas encore livré... parce que peut-être, on n’y a pas mis le prix qu’il demande. Comprenez-vous ?
—Je ne perds pas un mot.
—Dès lors, je poursuis, et j’aborde la seconde hypothèse... le feuiilet est done entre les mains de quelqu'un... et ce quelqu'un ne peut être que Me Durandeau, qui se cache sous la peau de Renardin... Me Durandeau était le notaire du duc; c’est lui que le comte a envoyé à Cincinnati, où il s’est rendu avec un autre coquin de son espèce, pour faire disparaître toute trace de constatation Kgale... mais, une fois nanti du précieux document, pourquoi Me Durandeau ou Renardin ne le vend-il pas au comte?... pourquoi le comte ne se hâte-t-il pas de le réclamer, et de l’acheter à n’importe quel prix ? C’est une énigme...
—Dont je ne me change pas de trouver le mat.
—Pour trouver, il faut chercher, monsieur Cox; c’est
ce que j'ai fait et je crois bien avoir pénétré le mystère.
—Vraiment !
M. Cox s'apprêta à écouter avec un redoublement d'attention.
—Pour expliquer cette situation bizarre, reprit aussitôt Jonathan, poursuivant abatinément son idée, il auffit, en effet, de supposer que l’un de ces deux hamnes, M. de Blangy, par exemple, a en main une arme terrible, un secret redoutable, à l'aide duquel il peut, quand il le voudra, perdre à jamais son ancien eomplice. Supposez cela un moment, monsieur Cox, et ditesmoi ai, dès lors, tout ne devient pas limpide ! — Le comte tient Durandeau, qui se trouve réduit à l’impuissance, Qu'il manifeste la moindre velléité de trahir le comte, et ce dernier l’envoie chez les convicts de la Nouvelle-Calédonie, M, de Blingy est donc bien tranquille, et la seule crainte qui puisse le toucher, le seul danger dont il ait l’appréhension, c’est que le feuillet disparaisse par accident des mains de Renardin pour passer entre celles de l'héritier légitime.
Tant que l'existence du fils de Roger a pu être considérée come une légende, il a gardé son calme, car il ne croyait pas qu’il pût être menacé de ce côté... mais depuis hier, notre conversation di :tle nait, tout cela est bien changé...
Aussi, il faut que désormais, vorx surveilliez avec soin les moindres actions de M. Renarcin, pendint que moi, je me changerai du comte,—où ie n° creurpe grossièrement, où M. de Blangy se sent, dès à prise 1!, menacé, — vaguement encore, ‘1 est vrai, -— maïs il à perdu sa sérénité... il n’est plus aussi .r + lai... et je gagerais que ce matin, dès la première be :r+, il appellera près de lui ce Renardin, et que cette ‘:1< il ne discutera plus le chiffre de la transaction !
Jonathan avait fini que M. Cox écoutait encore.
11 admirait.
—Ce que vous venez de dire, répondit-il enfin, est vraiment d'une clarté merveilleuse et d’une déduction à laquelle il n'y a rien à reprendre, Ah! si vous l'aviez voulu, vous seriez devenu l'honneur de la détective. Depuis que je vous ai vu, je suis devenu l'ami de ce Renardin, Je l'ai fait jaser et il a vidé à peu près son sac!... (C’est bien cela. Notre homme a le feuillt, mais le comte a, lui, de son côté, un document, un faux, —je crois,—à l'aide duquel il peut envoyer Renardin au bagne.
Ah! ah! un faux, dites-vous,
—Oui, sir Jonathan,
—Je m'en doutais. Æh bien, dès ce moment, il ne faut plus le perdre de vue. Il est nuit encore; vous pouvez aller vous reposer quelques heures, mais, dès l'aube, trouvez-vous chez M. Renardin, et venez me raconter ce qui s’y sera passé. Ist-ce bien convenu ?
—Parfaitement.
—Aillez done, monsieur Cox! Je crois que nous touchons au dénouement, et le moment venu vous n'aurez mas besoin de me rappeler que je vous ai promis de récompenser largement vos bons offices !...
M. Cox s'était levé, il avait déjà fait quelques pas pour se retirer, quand la porte s'ouvrit.
Un domestique entra tenant une dépêche télégraphique qu’il présenta à Jonathan.
Ce dernier l’ouvrit, et dès les premières lignes qu’il lut, une contraction nerveuse plissa le coin de sa lèvre.
—Qu'y at-il? fit M. Cox qui l’observait.
L/Américain se remit aussitôt.
—Rien, répondit-il.
Vous paraissez contrarié.
—Il y a de quoi.
—I] y a de quoi.
—Qu'est-ce donc ?
Sir Jonathan eut un moment d'hésitation; mais ve fut court, et il m prit avec toute son assurance :
—d'avais demandé à New 0ork, poursuivit}, des rénseighements sur le coquin dont je vous parlais tout à d'heure, qui a aidé M, Renardin dans le crime corrimis à C'incinpati; je savais que ce misérable portait alor: le nom de Baltime, et je désirais apprendre ce « est devenu,
—Et on vous répond ?
On me répond que l'on ne sait rien.
M. Cox haussu les épaules,
— (C'est toujours ainsi!,,, dit-il ironiquement. Mai vous aviez tort aussi de vous adresser af loin pour obtenir ce renseignement, .. cnr ai vous m'aviez consulté...
Ve
Moiamé le
— Vous connaissez donc ce Paltime ?
Oh! c'estddire,.. je le connais et je ne le connais pas... Cela dépend; mais quand j'ai fait causer M. Renandin, je n'ai pas négligé de l’interroger à ce sujet.
—Et que vous at-il dit?
—Peu de chose, parce que je n'ai pas jugé utile de le pousser trop loin sur ce point, Toutefois, si vous le désirez, dès aujourd'hui, je saurai ce que ce Baltime est devenu,
Sir Jonathan frappa familièrement sur l'épaule de M. Cox.
—AÀ merveille, dit-il, sérieusement ravi... tout cela vous sera compté, cher monsieur, et mon ami de Now- York saura avec quel devouement vous m'avez servi!
M. Cox s’inclina en signe de rernerciement, et ayant gagné la porte, il ne tarda pas à disparaître.
A quelques heures de là, c'est-à-dire vers huit heures du matin, il sonnait à l’appartement de M. Renardin.
MICROCOPY RELOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No, 2)
EFFFE FFFFE
ERFE
FFEEE
E E Fe
is