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Renardin était ce jour-là dans un singulier état d’esprit.
‘Ainsi que nous l'avons dit déjà, l’ex-notaire avait les passions vives, et les sommes relativement considérables qu’il avait reçues du comte de Blangy n’avaient servi, en fin de compte ,qu’ àdévelopper les appétits de sa nature sensuelle.
Tout récemment ,la vue de Laura avait produit sur lui une profonde impression, 11 l'avait remarquée naguère, quand elle se rendait, le matin, à son atelier, ou quand elle rentrait, le soir à sa mansarde.
Il l'avait trouvée fort belle, et l'avait quelquefois suivie; à deux ou trois reprises, il essaya même de lui parler.
Mais la jolie fille ne se souciait pas des Renardins du trottoir; elle avait autre chose dans l'esprit et dans le coeur, et l’ex-notaire vit bien qu’il fallait attendre.
Sur ces entrefaites, l’enfant disparut tout à coup, de la circulation. Qu’était-elle devenue? Ce que deviennent tous les enfants du pavé...
Cette disparition fut un grand crève-coeur pour Renandin. Mais il était de nature patiente: il se dit qu'il la retrouverait quelque jour, et un matin, en effet, il la rencontrait à l’hôtel de Brimborion.
Depuis, il s'était repris à des désirs nouveaux, et bien souvent ,le jour, il s’en allait flâner du côté du boulevard Haussmann.
D'ailleurs, en découvrant que Laura était la maîtresse d’Anatole de Blangy, il avait conçu un espoir bizarre,
Il tenait, lui, dans ses mains, un document, à l’aide duquel il pouvait tarir d’un coup la source de la fortune des Blangy et couper court aux prodigalités d’Anatole; la ruine de ce dernier devait avoir pour conséquence logique da rupture de sa liaison avec Laura, et il ne lui semblait pas impossible de succéder au jeune gommeux, dans un délai plus où moins rapproché,
Sous l'empire de cette pensée nouvelle ,il se décida à tenter une dernière démarche auprès du comte et à voir décidément ce qu'il y avait à faire de ce côté.
Les événements qui se préparaient allaient singulièrement aider à ses résolutions.
Ce matin il s'était donc levé de bonne heure.
Il n’attendait aucune visite, mais il songeait à aller trouver le comte.
Il était huit heures ; il venait de s'habiller quand on sonna à la porte de son appartement.
Cet appartement, situé au second étage, se composait d’une chambre à coucher, d’un salon où il avait installé son cabinet d’affaires, et d’une salle à manger, où une femme de ménage lui servait tous les matins son frugal déjeuner.
M. Renardin était sobre.
En entendant sonner, il alla ouvrir.
C’était M. Cox.
Depuis la rencontre de l'hôtel Brimborion, ils s’étaient vus quelquefois et avaient fini par se lier.
Renardin ne savait pas trop le but que poursuivait M. Cox; mais il l’avait trouvé fort intelligent, l'esprit plein de ressources, et il n’était pas éloigné de croire qu’il pourrait lui être utile.
Il l'accueillit de son plus aimable sourire, et lui tendit même la main que M. Cox serra comme s’il eut été honoré de ce témoignage de bienveillance.
—Eh ! vous voilà de bien bonne heure, : fit l’ex-notaire, en introduisant le visiteur dans son cabinet.
—Je suis très matinal, répondit M. Cox; d'ailleurs, j'ai peu dormi, cette nuit...
— Vous n'êtes pas souffrant ?
—Je me porte à merveille. Seulement, j'ai beaucoup réfléchi, depuis notre dernier entretien... et j'avais hâte de vous voir.
—AÀ quel propos ?
—AÀ propos de choses de la plus haute gravité.
—Diable! de quoi s'agit-il done ?
Renardin offrit un siége à M. Cox, et, quand il eut pris plice, il s’assit à côté de lui.
Cependant, son interlocuteur ne répondit pas tout de suite à l'invitation qui lui était faite de s'expliquer; il demeura quelques secondes silencieux, le regard fixé au parquet et réfléchissant.
Puis, enfin, relevant le front, il arrêta son petit oeil vif sur Renardin.
—Je suppose, cher monsieur, dit-il d'une voix nette et claire que vous n’avez pas l'intention de garder éternellement improductif, entre vos mains, le feuillet que nous avons eu la bonne pensée de détacher du registre de Cincinnati.
—Mais, balbutia Renardin.
—Quand j’eus le bonheur de vous offrir mon concours ‘ Cincinnati, j’ighorais le nom du personnage pour lequel vous opériez, et ce n’est que plus tard, après m'être renseigné, que j’appris qu’il s’agissait d’une succession dont le chiffre ne devait pas être inférieur à trois millions !
—En effet.
—C’était alors le chiffre officiel.
—Il n’a pas changé!
—Pardon, car l’héritage de Roger de Kervenny s’est
‘ eingulièrement augmenté depuis, et je ne crois pas me
tromper de beaucoup en vous affirmant qu'il réprésente aujourd'hui une valeur d'au moins neuf millons,
— Est-ce possible? s'écrin Renardin, stupéfait.
—De sorte, poursuivit M. Cox, que le parchemin dont vous êtes détenteur a triplé d'importance, et qu'il doit être devenu trois fois plus précieux à M. le comte de Blangv,
Renardin se tut un moment.—1l était ému, il avait alternativement pâli et rougi, et ses doigts se crispaient sur les bras de chêne de son fauteuil.
—Neuf millions! neuf millions! répétait-il,
Et il regardait M. Cox, comme pour s'assurer qu’il ne plaisantait pas.
Cela dura une minute, au bout de laquelle une autre pensée lui vint qui glaça brusquement le sang dans ses veines.
I remua mélancoliquement la tête.
— Malheureusement, dit-il, cola ne modifie pas ma position vis-à-vis du comte.
—{C'omment ?
— Xe vous ai-je pas confié qu’il me tient, que je suis à sa merci, et qu'avec cette pièce terrible au’il a entre les mains, il peut m'envoyer?
—Au bagne.
—Rien que cette idée me fait frémir,
—Pourqu ‘once? on revient de plus loin quelquefois... et lorsque, comme vous, on possède une arme de neuf millions.
Renardin pressa ses tempes de ses deux mains.
M. Cox se rapprocha.
—Au moins, coutinua-t-il en baissant la voix, j’imagine que vous ne commettez pas l’imprudence de porter sur vous le feuillet de Cincinnati.
—Pourquoi me faites-vous cette question ?... inter. rogea Renardin avec une pointe de défiance.
—Æh ! par la raison fort simple que le comte de Blan-
gy aurait pu vous faire arrêter quelque nuit, par de faux voleurs, qui vous auraient scrupuleusement fouillé et dépouillé sans pitié.
— Une fois, en effet, j'ai été ainsi arrêté,
—Vous voyez!
—4Mais il ne m'est pas venu à l’esprit d'accuser le comte de ce guet-apens.
—Vous avez eu tort ;. i je le crois capable de tout!
—En tout cas, il en a été pour ses frais, et depuis...
—Vous avez trouvé une cache à l’abri de toute investigation ?
—C'’est cela. Mais s’il faut vous dire toute ma pen- —N'’hésitez pas...
—Eh bien, je crois que le comte n'a plus qu’un médiocre souci du feuillet en question; il m’a paru très calme, presque indifférent, la dernière fois que je lai vu, et je me tromperais fort sil n’avait pas reçu l’assurance ide la mort de l'héritier légitime.
— Vous êtes là, cher monsieur Renardin, dans la plus dangereuse des erreurs, car je suis fondé à croire, au contraire, que depuis cette nuit, M. ‘le Blangy a appris que l’héritier est bien vivant, et vous pouvez vous attendre d’un moment à l’autre, à recevoir la visite de quelque ambassadeur.
—Si cela était?
—$i cela était, monsieur Renardin, il faudrait redoubler de circonspection et d’audace; vous seriez maître de la situation et vous pourriez faire, sans crainte, vos conditions, car on n’envoie pas au bagne un homme qui peut vous faire gagner neuf millions!
—Que me conseilleriez-vous donc ?
M. Cox allait répondre ; mais la parole resta suspendue à ses lèvres, et il se tourna triomphant vers Renardin. Ê
Le timbre de l’appartement venait de retentir .
—La situation devient décidément intéressante, ditil avec un sourire, car je vois bien que voici venir l’ambassadeur annoncé,
Cependant, la fenmae de iménage était allée ouvrir; elle revint bientôt demander à son maître, s’il voulait recevoir M, Langlois,
M. Renardin tressaillit et changea un regard rapide avec M. Cox.
—M. Langlois, dit-il, en ralfermissant sa voix qui tremblait. .. mais certainement faites entrer...
Et il alla lui-même au-devant de l’homme de confiance du comte,
M. Langlois salua :
—Monsieur, dit-il à Renardin, je suis chargé par M. le comte de vous remettre la lettre que voici, M. le comte est très impatient de vous voir, et il m’a prié de vous ramener près de lui, si vos affaires vous permettent de déférer à sa prière,
Renardin avait eu le temps de se remettre tout À fait; il prit la lettre d’une main ferme, et ayant déchiré l’enveloppe, il la parcourut rapidement,
Œlle ne contenait que quelques lignes :
“M. le comte de Blangy attendra monsieur Renardin dans la matinée jusqu’à onze heures... il a à l’entretenir sérieusement, et il espère que monsieur Renardin n‘aura qu’à se louer de sa dibéralite, Il l'invite particulièrement à apporter avec lui le ‘locument dont il lui a parlé, afin que l'affaire puisse se traiter, séance tenante.”
Machinalement, Renardin avait lu le billet à voix basse et presque inintelligible... Mais M, Cox était doué d’une oreille subtile, et n’en avait pas perdu un mot,
Aussi, quad il vit Renardin se diriger vers un bureau placé dans l’encoignure du cabinet, Varrêta-t-il brusquement en proférant une sorte de grognement.
—Pardon, cher monsieur Renardin, ditil avec un salut obséquieux ; mais si vous n'avez plus besoin de incs 36rviIces,,,
Et en inême temps, il lançait un regard fulgurant qui cloua Renanlin sur place,
Ce dernier comprit et revint à lui.
— Vous avez raison, monsieur, répondit-il, et je vous prie de m'excuser ; l'affaire dont nous nous entretenions est trop importante pour que nous ne la traitions pas tout de suite; nous allons y revenir!
Puis, s'adressant à Langlois:
—Excusez-moi auprès de M. le comte, ajouta-t-il, avec bonhomie; je ne puis me rendre en ce moment à son invitation: mais assurez-le que je serai près de lui avant une heure, et portez-lui l'expression de mes sentiments les plus dévoués.
Et, sur ces mots, il congédia l'intendant qu'il accompagna jusqu'au seuil de la porte.
—Ah! çà, qu’alliez-vous faire? dit M. L'ox, quand il rentra dans le cabinet. Ah! vous n'êtes guère prudent, monsieur Renardin, Songez que le comte vous recommande d'apporter avec vous cette pièce qui vaut une fortune, et il ne se ferait aucun scrupule de vous en dépouiller avec l’aide de ce M. Langlois, qui me paraît être un rusé coquin.
—Tout ce que vous dites là est plein de bon sens, répliqua Renardin; quoique cependant j'hésite à croire que le comte rourrisse de pareils projets.
—Ï1 ne faut pas du moins lui en donner la tentation. D'ailleurs, je tenais à ne pas vous quitter ainsi, car nous avons à causer,
—De quoi donc ?
—Eh pardieu ! du fameux feuillet.
—Mais, quel intérêt pouvez-vous avoir ?
—M. Cox haussa les épaules,
—Allons! allons! dit-il, je vois que vous n’êtes pas
encore aussi fort que je le croyais : ct, pour vous comme pour moi, j'estime maintenant que j'ai bien fait de venir, Ecoutez-moi,
Vous savez dès à présont que le comte a dû apprendre cette nuit, que le fils de Roger est bien vivant et celui de qui il tient ce renseignement, est un homme à la parole duquel on est habitué à croire, de l'autre côté de l'Océan,
—Sir Jonathan ?
—Précisément,
—Mais qu'importe que le fils de Roger soit vivant, s’il ne peut pas prouver qu'il est l'enfant légitime de son père ?
—Voilà la question, monsieur, Suivez bien! dès ce moment, il y a donc deux personnes intéressées à Ja possession du feuillet qui est entre vos mains : le comte de Blangy... et l'héritier direct représenté pur sir Jonathan, Or, il s'agit ici de neuf millions, et si nous nous entendons bien, il peut y avoir là, pour nous deux, l’occasion d'une fortune inespérée,
—Pour 1ous deux? fit Renardin, qui ne comprenait pas.
— Vous êtes censé servir le comte de Blangy, comme je suis, moi, censé veiller aux intérêts de sir Jonathan... Pourquoi ne chercherions-nous pas à nous servir d’abord nous-mêmes ?
—Comment cela ?
—Unissons-nous, mettons nos chances en c-mmun. Si vous échouez auprès de M. de Blangy, je suis sûr de réussir auprès de Jonathan.
— "ous oubliez que je suis à la merci du comte. Que lui dirai-je ?
—Que vous êtes disposé à lui remettre le document qu’il attend de vous, mais à la condition qu'il vous comptera la somme de deux millione