TT
—Deux millions ?
—Cela vous déplairait-il de Partager cette somm. avec moi ?
1 n'y consentira jumai.,
—Qui sait}... il peut vous envoyer au bagne, c'est Vrai, mais cette sut faction lui coûterait bien cher. , et il réfléchira,
— Vous avez réponse à tout.
— N'hésitez donc plus: notre fortune est là, je vous de répète, et quand vous aurez posé avec le comte les bases de la transaction, j'interviendrai.
— Vous ?
—Eh donc?
ha x, et croye seul ?
—Cependant.. .
—Eh oui! Vous vous dites qu'une fois l» march conelu, une fois la somme emyochée, vous n'aurez qu'à me tirer votre chapeau, et m'offrir une part ridicule,
—Je n'ai pas dit cela,
—Mai vous le pensez ,ce qui est pis, fiez-vous, monsieur Renardin. M, Cox à plus d'un tour dans son sac, et il n’a pas fait le voyage d'Europe pour s’en retourner le gousset vide. Voyons, est-ce dit 2
—Je me rends chez le comte.
— A la bonne heure! je vous quitte sur cette parole, et ce soir ,si vous le voulez bien, nous nous reverrons.
—Où cela ?
—Dans un lieu neutre, loin de tous les regards, à l’Asile de nui du boulevard Vaugirard. Là, du soins. nous ne Graindrons pas d'être observés et l’on peut y faire quelquefois d’utiles connaissances,
— Alors, à ce soir.
—À ce soir.
Me prenez-vous pour un imbécile, jar 4-vous ne je vous laisserai traiter tout
Eh bien, mé-
CITIITR
c'est r..
vous e les
jar tout
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Jour
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Dix heures avaient sonné, senta à l'hôtel du comte de Il y était invraisemblable eut donné son nom, un vale troduisit dus une
quand Renardin se pré- Blangy, ment attendu, car dès qu’il t le pria de le suivre et Piste grande pièce de rez-de-chaussée, où il trouva le comte nai devant un vaste bureau,
La pièce donnait par deux hautes fenêtres sur un
Pare plein d’embre, où Planait un silence triste et morne,
Le pare étrit Fabituollement désert.
lait rarement, L'entrée en était interdite à la domosticité, et le jai irier seul, le soir, à la tombée de la nuit, Y pénétrait pour ratisser Jos allées, et arroser les Cor beilles et les pelouses,
Le comte de Blangv était sombre; du d'oeil, Renardin remarqua qn'ii avait le que ses traits étaient altérés,
Cependant, le comte venait de faire un mouvement en l’sporcevant, et il s'était leve à dei,
—Ah! c'est vous. maître Durandeau, dit-il, en lui donnant sn véritable noi, peut-être pour reprendre les souvenirs du passé coupabie fe l’ex-notaire : vous voyez, je vous atiendais.
—Que monsieur le comte mexense, répondit humble. ment Ken’ lin, quand M. Langlois s’est présenté chez moi, j'étais en affaires.
—Les affaires avant tout, cher monsieur, rien de
Le comte y al-
premier coup front pile, et
plus roapcctable, et vous êtes tout excuse, Veuillez vous assooir là et me prêter quelques minutes d'attention, Oh! ce ne sern pas long et je n'abuserni pas de vos instants, Vous devez d'ailleurs vous douter du motif qui m'a fait désirer vous voir,
Je crois, en effet...
11 s'agit du feuillet de Cincinnati
—4 "est cola.
— Vous l'avez toujours en votre possession ?
—{jui, monsieur le comte,
—De même que moi, je n'ai eu garde d'égarer ce faux que vous avez commis dans une heure coupable,
En prononçant ces paroles, le comte indiqua, sur son bureau, une grande enveloppe ouverte de laquelle sortait à moitié, une feuille de papier spécial que M, Renardin reconnut tout de auite,
Il ébaucha un vilain sourire, et lançn un mauvais regard à son interlocuteur,
—Je suis bien reconnaissant à monsieur le comte, dit-il en même temps, d'une voix mielleuse, bien reconnaissant de n'avoir pas fait usage...
M. de Blangy eut un geste bienveillant
—Je n'en ai jamais eu la pensée, je + jure, répliqua-t-il: pourquoi vous ferais-je du mal, moi? et quel intérêt serait le mien? Non, monsieur Durandeau, Non! vous m'avez rendu un service que je ne puis oublier, et il y a longtemps que ce faux aurait fait retour entre vos mains, si naguère vous m vous étiez montré exigeant jusqu'à l'ingratitude... Je vous proposais cependant une transaction acceptable. Vous repreniez cette arme terrible, vous me remettiez en échange l’acte dont vous êtes détenteur, Nous brûlions les deux pièces nu même feu, et je vous comptais une somme de cent mille francs... Vous avez refusé.
—C'est que... interrompit Renardin.
—La somme vous varaissait insuffisante... vous en
demandiez le double, . , et j'ai mis, moi, sur le moment, un cortuin MOUr-pro'"e à ne pas céder; ch bien! j'ai eu tort, Voye-, je ne veux oint vous garder ranceune... C'est doux cent mille francs que vous voulez... ls deux cent mille francs sont là tout ; êts, dans ce coffre; l'échange ne sera pas long à opérer, et quand vous sortirez de cet hôtel, vous emporterez une fortune qui vous permettra de vivre heureu et respecté,
Et le comte regarda Renardin dont il s'attendait À voir le visage rayonner,
Mais Renardin ne paraissait que médiocrement touché de la proposition qui était faite; un pli railleur crispait sa lèvre, et il baisait los Yeux... peut-être pour que le comte ne vit par le regard plein d'effluves qui s'en échappait,
— Eh bien! fit le comte, Presque inq: iet de ce silence; vous ne répondez pas ?
Renardin releva le front, sans role: r les yeux,
—Que monsieur le comte, dit-l, en scandant ses paroles, me permette de lui faire deux observations ir portantes,
—Deux observations ?
—La première... c'est qu'il ne me semble pas se rendre compte du véritable état de ln question.
—Que voulez-vous dire ?
—Quand j'ai proposé à monsieur l'échange dont il parle, moyennant la faible somme de deux cent mille francs, je n'avais pas müûrement réfléchi. ‘
—Akh! ah! Et depuis. ,
—Dopuis, j'ai pensé que la récompense offerte était bien au-dessous du service rendu,
—Cela signifie que vous élevez le chiffre de vos prétentions,
— Oui, monsieur le comte.
—Soit... je vous ai annoncé que j'étais disposé à faire des concessions nouvelles ; je ne veux pas marchan-
der avec vous, maître Durandeau, et quoique je détienne une arme redoutable, je n’entends pas abuser des avantages de ma situation... Soyons donc nets et précis... je vous offrais deux cent mille francs, et cette somme, que vous acceptiez naguère, vous semble aujourd'hui inguffisante!... Ne diseutons pas! Est-ce trois cent mille, quatre cent mille qu’il vous faut? Quelque exorbitantes que soient vos nouvelles exigences, je suis prêt à des subir; dites-moi si vous acceptez, et terminons, séance tenante, cette affaire dont jai hâte de ne plus avoir à m'occuper... Sommes-nous d’accord, cette fois ?
Déjà le comte se tournait vers la caisse qui occupait un angle de la chambre, quand, alarmé du silence persistant de son interlocuteur, il fit un demi-tour brusque sur Jui-même, et regarda ce dernier, les sourcils froncés.
—Ah! çà, dit-il, d’une voix irrité qu’il avait beaucoup de peine à contenir, quelle charade jouons-nous donc ici, tous les deux? est-ce que par hasard vous ne æriez pas content du prix que je mets à la communication de ce document que vous êtes allé voler à Cincinnati ?
L'ex-notaire soutint carrément la colère du comte et & contenta de s’inoliner avec la même humilité obséquiense.
Monsieur le comte sait bien, répondit-il avec calme que si je me suis rendu coupable de ce crime, ce n’a été qu’à son instigation et dans son seul intérêt.
—Eñfin, le crime est commis et il s’agit aujourd’hui d’en tirer profit. Quel prix demandez-vous en échange du titre qui est entre vos mains? Est-ce cinq cent mille francs ?
—Non, monsieur le comte. :
—Mais qu'est-ce done? alors... parlez... finissons-
en.
—Cest deux millions!
Le comte bondit sur lex-notaire et lui secoua le bras avec fureur.
’écria-t-il le visage eman, que Dieu damne F:
eurs et des faussaires, Le n'ai qu’un mot à dire.
Le comte était hors de lui. .. d’un geste désordonné il avait fouillé l’en veloppe ouverte qui était sur son bureau et en avait arraché le papier qui s’y trouvait contenu et qu’il se mit à froisser avec rage.
—Tu iras au bagne! au bagne, entends-tu ! ajouta-til, la gorge serrée, le front menaçant. Car, c’est là ce que tu veux, n’est-ce pas? et nous verrons bien si ce Jonathan viendra t’en tirer!
—-La colère vous égare, monsieur le comte, répondit Renardin qui conservait son sang-froid: je ne connais Pas ce sir Jonathan dont vous parlez, et je puis reven- . diquer à moi seul, l’honneur de la nouvelle attitude que je prends en ce moment. J'ai appris, depuis peu, que, grâce au document que je possède, vous pouvez devenir Phéritier légitime d’une fortune de neuf millions, et j'ai pensé que ce n’était pas trop demander...
Le comte ne répondit pas.
Il allait, il venait à travers la chambre, le pas heurté, la poitrine sifflante, jetant de temps à autre des regards fauves sur Renardin.
À plusieurs reprises même, il s’arrêta brusquement auprès du bureau, et sa main fiévreuse se tendit vers un tiubre qui était placé hors de sa portée.
Mais il se contint, et s’approchant de lex-notaire, il lenveloppa d’un regard fulgurant.
—Ainsi, dit-il, d’un ton saccadé, c’est votre dernier mot?
—Oui, monsieur le comte, répondit Renardin.
—Vous voulez deux millions ?
—Deux millions ? c’est cela !
Le comte eut un geste violent.
—Eh bien... C’est vous qui l’aurez voulu... ditii, en secouant la tête avec force.
Et marchant résolument vers le bureau, il frappa deux ou trois coups énergiques sur le timbre.
A cet appel furieux, la porte de la chambre s’ouvrit, comme un ordre prévu... et Langlois en franchit vivement le seuil.
Renardin n’avait pas bronché,
—Frouillez cet homme !... ordonna le comte de Blangy; et qu’il ne s’en prenne qu’à lui de la violence qui lui est faite. Û
Langlois ne se fit pas répéter cet ordre, et s’élançant eur Renardin il commençait à fouiller ses poches, quand tout à coup, on le vit suspendre son âpre investigation, et se retourner inquiet vers son maître.
On venait de sonrer à la porte de l’appartement, et une voix s’était élevée, que le comte avait cru reconnaître.
Sur un signe rapide de ce dernier, Langlois lâcha Rénardin.
—WVoyez qui est là! commanda le comte sur le même ton impérieux.
Mais la porte venait de s'ouvrir, et un valet parut tenant à la main une carte qu’il remit au comte.
C'était la carte de sir Jonathan.
M. de Blangy réprima un mouvement de contrariété.
—Cest bien, dit-il en se contenant; priez cette personne d'entrer... Et quant à vous, maître Durandeau, ajouta-t-il en jetant à l’ex-notaire une regard irrité, vous pouvez vous retirer, mais nous nous Teverrons.
—Quand monsieur le comte voudra, répondit Renardin, je serai toujours à ses ordres.
Puis il salua humblement, et suivit Langlois qui le fit sortir par l’issue donnant sur le parc.
Dès qu’il l’eut vu disparaître, M. de Blangy pressa de ses deux mains ses tempes qui battaient, et alla à la rencontre de sir Jonathan.
—Je ne m'attendais pas au plaisir de vous revoir si tôt, dit-il, en tendant la main à l'Américain.
— Est-ce que je serais indiscret ?... interrogea ce dernier,
—N'en croyez rien!... Seulement, après notre conversation de cette nuit, j'étais loin de penser...
—Ah ! c’est que j’ai pour habitude de perdre le moins de temps possible,
—Auriez-vous quelque chose de nouveau à m’apprendre?
—Oui, monsieur le comte... que lque chose de particulièrement intéressant, autant pour vous que pour moi.
—Eh bien, asseyez-vous, cher monsieur... Je ne “ous demande que quelques secondes, et je suis à vous.
Pendant que sir Jonathan s’asseyait à la place qu’on lui indiquait, le comte prit sur son bureau l'enveloppe qui contenait le faux dont il avait menacé Renardin, et alla l’enfermer dans la caisse de fer.
L’Américain qui n'avait, pour le moment, rien de mieux à faire, observait chacun de ses mouvements, avec une attention soutenue, et quand il vit repousser la porte du coffre-fort, il laissa échapper un aoh! prolongé, sur un ton de surprise mêlé d’admiration.
Le comte fit un demi-tour sur lui-même, et revint vers l’Américain. ;
—Qu’y a-t-il done ? demandat-il.
—Oh! presque rien, répondit sir Jonathan ; mais il y a là vraiment, une coïncidence bizarre,
—Laquelle ?
—Cette caisse ? Elle a été brevetée en Amérique.
—En effet, je crois...
—Ÿ at-il longtemps que vous la possédez ?
—Dix années à peu près.
—Et vous en êtes content ?
—Sans doute. Pourquoi me faites-vous ces questions ?
Sir Jonathan sourit, et une lueur d’orgueil traversa eon regard. É
—C'est que vous ne savez pas, monsieur le comte, que ce genre de coffre-fort a été l’origine de ma fortune.
—Est-ce possible? Comment cela?
—C’est moi qui en suis l’inventeur.
—Vous êtes donc mécanicien ?
—J’ai appris un peu tous les métiers.
—Voilà qui est bizarre, comme vous dites, et vous avez reconnu tout de suite... £
—Sans hésitation, interrompit sir Jonathan, en se levant pour se rapprocher du coffre-fort, dont il se mit à détailler, avec tout le soin d’un connaisseur, la forme et le système particulier de fermeture.
. Le comte se prêta complaisamment à ce caprice d’ezcentric-man, expliquant lui-même le mécanisme spécial auquel la caisse qu’il examinait devait ses précieuses qualités de sécurités.
Enfin, sir Jonathan releva la tête et crut devoir s’excuser.
—Ne prenez point cette peine, cher monsieur, repartit le comte, et quand vous aurez fini...
—C’est fait!
—Eh bien, dites-moi alors à quelle circonstance heureuse je dois le plaisir de votre visite.
Sir Jonathan était resté debout, bien qu’on l’eût invité à s’asseoir, et ses traits avaient pris tout à coup un accent de fermeté et d'énergie qui frappa le comte.
Malgré lui, il se prit à tressaillir; et sous l'empire de ce qui venait d’avoir lieu, de sombres appréhensions envahirent son esprit.
Toutefois, il était résolu à faire bonne contenance. Vaguement, il sentait qu’il touchait au danger suprême. C’était sa fortune, celle de son fils... qui sait! son honneur même qui allait se jouer; il n’était pas homme à reculer.
Depuis cinq années il vivait dans l’espoir de cet héritage ardemment convoité, et ce n’est pas au moment où la succession du duc augmentait dans des proportions inespérées, qu’il eût voulu abandonner la partie.
Cependant Jonathan venait de relever le front, et enveloppant le comte d’un regard assuré:
—Ce que j'ai à vous dire, commença-t-il, est particulièrement grave, et surtout décisif ; car de la réponse que vous allez me faire dépend la conduite que je vais tenir.
—De quoi s’agit-il? demanda la comte, jouant l’étonnement,
—Tenez! fit Jonathan. Il est inutile de chercher des faux-fuyants, et m'est avis qu’il sera plus profitable pour vous comme pour moi, d'aborder franchement la question. Jouons cartes sur table, voulez-vous ?
—Je veux bien, fit le comte sans hésitation.
—Mercil Donc, à l’heure où je vous parle, nous savons, vous et moi, que le comte de Blangy est ruiné!
—Monsieur !
—Vous, létiez déjà à la mort du due de Kervenny, et ce ne sont pas les deux cent mille francs qu’il vous a laissés qui auraient pu vous relever.
Ces deux cent mille francs ont d’ailleurs été vite engloutis dans les opérations de Bourse auxquelles vous vous êtes livré, sous un nom d'emprunt, Votre fils, de son côté, a contracté des dettes considérables ; sa dernière folie, mademoiselle Laura, lui coûte au bas mot, cent mille francs, et il n’est pas au bout... Vous êtes done perdu... si M. Anatole n’épouse pas mademoiselle Edmée Parville, ou si l'héritage du duc vous échappe à vous-même !
: Le comte fit un geste d’acqniescement où perçait manifestement une intention d’ironie,
—’aurais beaucoup de choses à objecter à ces prémissos, dit-il en souriant, mais je veux bien admettre cela... pour ne pas perdre de temps; et je vous écoute.
—Sur le premier point, poursuivit sir Jonathan, j'aurai le regret d’être inébranlable: je désire, je ne veux pas dire, j'exige, que M. Anatole renonce à mademoiselle Edmée.
—Vraiment et pourquoi cela ?
—Parce que mademoiselle Edmée ne l'aime pas, et qu’elle en aime un autre.
—Vous vous intéressez done à cet enfant ?
—Je m'intéresse à celui qu’elle aime!
Le comte fit le même geste d’acquiescement, et le même sourire railleur vint à ses lèvres.
‘ —Tout cela est parfait, répondit-il, je serais désolé de contrarier des plans aussi intéressants et je n’entends pas être un trouble-fête. Anatole n’épousera donc pas mademoiselle Parville, et rien ne s’opposera au bonheur de votre protégé!... Voilà une affaire réglée à la satis-
faction générale. Passons maintenant à l'héritage du due.
—Les neuf millions!... fit Jonathan.
—Exigez-vous aussi que j'y renonce ?
—Parfaitement.
—C'est plaisir de causer avec vous, vous avez donc trouvé un moyen de vous procurer le feuillet merveilleux ?
—Pas encore!
—Mais vous l'aurez bientôt ?
—J’en suis sûr,
—Et qui vous le donnera ?
—La personne qui sort d'ici,
—M. Renardin,
—Ou Me Durandeau... si vous préférez que je lui restitue son véritable nom,
Et se penchant vers le comte, il ajouta d’une voix ardente et basse :
—Durandeau!... l’ex-notaire de Trémor!... celui que vous avez envoyé en Amérique, il y à cinq ans pour voler les archives de Cincinnati.
Puis, comme le comte le regardait atterré :
—Ah! je sais bien que vous tenez ce misérable, continua-t-il, d'un âpre accent; mais qu'importe cela, et vraiment, monsieur le comte, depuis que je vous observe et que je lis dans votre jeu, vous me paraissez faire tout ce qu’il faut pour perdre la partie. (Car ce misérable, cet ex-notaire, a pénétré l'intérêt énorme qui s’attache au document qu’il possède ; il ne craint déjà plus que vous l’envoyiez au bagne, et je gage que s’il est venu vous trouver ce matin, c’est dans l’unique but de vous faire chanter.
—Vous vous trompez, sir Jonathan, car c’est moimême qui l'avais fait appeler.
—De mieux en mieux. Vous lui avez ainsi donné le soupçon de son importance, s’il ne l’avait eu déjà.
—Enfin, qu’êtes-vous venu chercher vous-même ici, ce matin ?
—Voilà qui est bien! Vous me rappelez à la question eb vous avez raison! Ma proposition à moi est simple... je dis plus... dans votre position, elle est la seule, si vous l’acceptez, qui puisse vous sauver, vous et votre fils.
—Je ne comprends pas.
—S$i nous ne nous entendons pas "ujourd’hui, monsieur le comte ; si vous epoussez obstinément la transaction que je viens vous proposer, demain vous serez à la merci de ce Renardin, ou, ce qui serait cent fois pis pour vous, à la merci de sir Jonathan, de Cincinnati.
Le çomte avait écouté jusqu’au bout, fortement ébranlé, mais ne pouvant se résoudre à accepte l'offre qui lui était faite.
D'ailleurs une raison supérieure le retenait. J1 croyait encore qu’il aurait bon' marché de Renardin, et comptait sur la crainte du bagne, pour l’amener à composer.
De plus, il ss méfiait de Jonathan... Cet homme il ne le connaissait pas après tout... il n’avait en main aucun document... et il n’était pas difficile de déméler la manoeuvre à laquelle il avait recours.
Finalement, le comte remua la tête, et un sourire crispa sa lèvre.
—Je vois, dit-il, sur un ton railleur, que votre réputation n’est pas surfaite, et vous êtes vraiment un habile homme, car, un moment, je l’avoue, j'ai été sur le point de me laisser surprendre!.. Mais vous prendriez de moi une bien triste opinion, et je serais bien naïf, convenez en, si j'avais la bonhomie de vous croire!... non! mille fois non! cher monsieur... cet héritage du duc m’appartient; aucune considération ne m’y fera renoncer... et je l’aurai tout entier, quoi que vous fassiez.
— Est-ce tout ce que vous aviez à me dire?
—C'est tout.
—En ce cas... Je me retire... j'aurai fait la seule 108 qu'un galant homme pouvait faire; vous vous entêtez dans votre obstination! l'outes nouvelles observations seraient déplacées, Mais r vant peu, monsieur le comte, vous vous repentirez cruellement d’avoir ainsi persisté dans votre fol aveuglement,
Sir Jonathan sortit sur ces mots et s'ernpresa de gagner la rue,
Il était sourdement irrité.
On eut dit que des facultés nouvelles s'étaient tout à coup développées en lui, Son oeil brillait plus que d’habitude, par moments ses dents mordaicnt ses lèvres jusqu’au sang, et ses sourcils se fronçaient d’une façon sinistre.
Il fit ainsi à peu près cinq cent pas; puis il s'arrêta.
Quelqu'un marchait derrière lui. 11 se retournn brusquement et reconnut M. Cox.
Le visage de Jonathan s’éclaira,
—Ah! ah! c’est vous, dit-il, évidemment satisfait.
—Oui, monsieur, répordit M. Cox.
—Vous m’attendiez ?
—Précisément : j'avais hâte de connaître le résultat + de votre entretien avec M. le comte de Blangy.
Sir Jonathan approuva d’un signe de tête.
—Voilà un zèle des plus louables, monsieur, dit-il en même temps; c’est parfait! et, plus je vous vois, plus mon estime augmente.
—Ï1 faut attendre la fin, répondit modestement M. Cox.
—Vous avez raison, et j'espère que nous n’en sommes plus loin!... mais avant d’en arriver là, je veux vous donner u::e dernière preuve de ma confiance.
Et ralentissant sa marche, l’Américain se mit à raconter la conversation qu’il venait d’avoir avec M. de Blangy, sans oublier de parler de l'enveloppe et dn faux, ainsi que du refus final du comte.
Cox écoutait avec une haletante attention
—Alors, dit-il, quand sir Jonathan eut fini, M, de Blangy n'a point le feuillet,
—Assurément,., mais il peut l'avoir d'un moment à l’autre,
—Et il a remis l'enveloppe et le faux dans la caisse...
—Ne vous l'ai-je pas dit ?
— Vous l'avez dit, en effet, et voux avez même spécifié que le dit coffre-fort occupait l'angle gauche du cabinet,
Sir Jonathan eut un frisson inconsciemment peutêtre il se prit à regarder son interlocuteur,
—Diable!... dit-il à voix lente, vous avez retenu ce détail.
—1] ne faut rien laisser échapper, répondit M. Cox.
—Sans doute, sans doute,
—Et le coffre «st grand ?
-—De proportions moyennes, Système Smith et fils.
Cox s’inclina.
—Je vois cela d'ici, dit-il, avee un petit glousseraent sensuel... 1] y a longtemps que ce systéme m'est familier... un jeu d'enfant !
Jonathan ne crut pas utile de relever le propos, mais son regard s’attacha plus ardent sur M. Cox qui baissa les yeux, garda le silence, et fit mine de s'éloigner.
L’Américain le retint.
—Un mot encore, dit-il, vous m'avez promis de vous occuper d’un gentleman qui s'appelle Baltime, et que M. Renardin doit avoir connu à Cincinnati.
—Je ne lai pas oublié, répondit M. Cox, et je suis sur sa piste.
—Serait-il à Paris?
—Depuis quelques jours.
—Qu'y vient-il faire ?
—C'est u: mystère qu’il ne sera pas bien difficile d’éclaircir.
—Vous me le ferez connaître ?
—Demain, peut-être, pourrai-je vous donner sur son Compte, tous les renseignements que vous désirez,
Et, cette [ois, il tourna à gauche et disparut,
Jonathan resta un moment pensif ; la pensée du coffre-fort lui revenait,
— Lx guillard est capable de tout, murmuru-t-il en songuant à Cox... et il y aurait à se demander s'il est bien permis d'y prêter les mains! bah! ceiu regarde le com, après tout ! Il est indigne de pitié, et puis, voler un soleur, c'est toujours drôle !
L'Américain commença son rire silencibux, qui s’éteignit presque aussitôt sous l'influence d’un souvenir inattendu.
Il hocha la tête,
—C'est égal!... balbutia-t-il un peu ébranlé, ce M. Cox avait, ce matin, un air singulier, et on pourrait trouver pour un subalterne qu'il dépense bien du zèle au service de ses maîtres... Hun!... il faudm creuser cela!
Et ce fut tout en rvant qu'il revint au Grand-Hôtel.
Comime il quittait l'ascenseur, qui l’avait monté au premicr étage, il rencontra le domest ique spécialement affecté à son service,
— 1] n’est point arrivé de lettre pour moi?... demanda-t-il en gagnant son appartement.
—Les lettres sont sur le bureau de monsieur, répondit le domestique,
— T1 n’y avait aucun télégramme ?
—1l y en avait deux.
—[ls sont également sur mon bureau?
Le domestique ent un geste étonné.
—Monsieur a d âles rerevoir, il y a une heure en-
-viron, dit-il, en se rapprochant.
—Les recevoir... moi! Que voulez-vous dire?... fit
Jonathan.
—Je rappellerai à monsieur que, ce matin, il a envoyé male les dépêches télégraphiques qui pouvaient être arrivées à son adresse,
Sir Jonathan s'arrôta court ; sa lèvre eut un tremblement nerveux.
— Voyons! voyons! dit-il, tout ceci me semble un peu bien obecur ; vous prétendez qu’une personne est venue, de ma part, réclamer les dépêches à mon adresse ?
—C'est cela... de votre part.
—Ce matin?
—Il y a une heure!
Sir Jonathan fronça les sourcils; puis tout à coup,
quement, un éclair traversa son cerveau... pendan. qu’un cercle blanc se dessinait autour de 48 :àvres :
—Et cette personne ?... continua-t-il d’une voix qui tremblait... n'est-ce pas un homme de quurante-cinq ‘ans environ... grand, élancé, les cheveux taillés en brosse, la barbiche longue et la lèvre rasée ?
—Je vois que monsieur le connaît... approuvu le domestique.
—C’est bien cela ?
— Parfaitement.
—Ah! plus de doutes... C’est lui! C’est ce Cox ‘
Sir «Jonathan ébaucha un geste violent, mais il eut la forcæ de se contenir.
Il jugeait imprudent a donner à ce mestique indifférent, le soupçon de son irritation... et il réagit contre la colère.qui menaçait de l’envahir.
—C’est bien!... reprit-i: bientôt ; j’ai en effet, chargé cette personne de venir prendre mes: dépêches, et je ne l’avais pas encore revue : où avais-je la tête?... Allez me chercher ma correspondance, je vous prie, et pendant que je la parcourrai, vous me ferez «vancer un cou-
Le domestique obéit, et dix minutes plus tard, air
Jonathan montait dans le coupé qui stationnait eur le boulevard.
—Où faut-il vous conduire? bourgeois, demanda le cocher du haut de son siège.
—Rue Saint-Louis-en-l’'Tle! répondit l'Américain,
La voiture partit comme un éclair,
Et pendant qu’elle s’éloignait, sir Jonathan se prit à réfléchir.
Jamais, il ne s'était senti si ému, si troublé, ni si profondément irrité.
Il était joué, lui! sir Jonathan.
Ce Cox qu’il avait pris pour un agent de la police américaine n’était autre qu’un vulgaire coquin qui, sous le nom de Baltime, s'était fait un jour le complice de Me Durandeau... C’était lui! ce ne pouvait être que lui.
Il avait eu l’infernale adresse de se faire recommander à Jonathan lui-même, de renouer connaissance avec Renardin, et son but était évidemment de s’approprier les documents auxquels était attachée la fortune de M. de Blangy, ou celle de Max.
Heureusement, Jonathan venait d’être avisé à temps; mais il n’y avait pas une seconde à perdre; le moindre retard pouvait tout compromettre; il fallait agir avec énergie et résolution.
L’Américain se retrouvait là dans son élément... il ne doutait pas de venir à bout de cet adversaire, quelque habile qu’il fût.
Quand le coupé s'arrêta rue Saint-Louis-en-l’Ile, Jonathan sauta lestement à terre, et fit irruption dans le bureau de l'hôtel.
—M. Cox? demanda-t-il avec assurance.
Celui à qui il s’adressait le regarda d’un air surpris...
—Cox, répéta-t-il, nous n’avons point cela dans l'hô-
—L’est impossible... cherchez bien, insista Jonathan ...un homme de quarante-cinq ans, Américain...
Son interlocuteur remua la tête,
—{Connais pas, dit-il, en ayant l’air de chercher.
—Peut-être n’a-t-il pas donné ce nom ?
—Cela se pourrait; mais alors...
—Attendez!... interrompit Jonathan, n’avez-vous pas eu ici il y a quelque temps, un locataire du nom de Renardin ?
Le visage de l’hôte s’éclaira.
—Pour celui-là, oui, par exemple, répondit-il, un brave homme, bien rangé, pas heureux.
—Nous y sommes, et ce Renardin est parti ?
—Voilà plusieurs mois.
—Et qui l’a remplacé dans sa chambre ?
—Personne.
—Vous devez vous tromper ?
—Je me trompe si peu... que le cabinet qu’il occupait est encore libre à l'heure qu’il est,
Jonathan se mordit les lèvres.
—C’est une fausse indication, murmura-t-il... Décidément, ce M. Cox avait tout prévu. Mais le dernier mot n'est pas dit, et il me reste une autre ressource.
Il fit quelques pas vers la porte.
—Je vous remercie, monsieur, dit-il en saluant ; je me suis trompé; je vous prie de m’excuser. Je vais voir ailleurs.
Il remonta dans son coupé.
—Rue du Helder, 14, dit-il au cocher.
Et il repartit.
Quand il arriva à l'étage qu’occupait M. Renardin, dans la maison de la rue du Helder, il sonna vivement.
Une vicille femme accourut sur le seuil.
—M. Renardin? demanda Jonathan, en pénétrant
d'autorité dans la salle à manger dont la vieille paraissait disposée à lui défendre l’accès.
—M. Renardin est absent pour le moment, répondit la femme de ménage; mais si c’est quelque chose qu’on puisse lui dire...
—C’est lui'que je voulais voir.
—J’ignore quand il reviendra.
—En ce cas, je vais lui laisser quelques mots, avec
Et continuant d’avancer, il pénétra dans la pièce qui servait de bureau.
La vieille femme essayait vainement de protester.
—Monsieur! Monsieur! disait-elle, vous allez me faire gronder, je vous en prie... M. Renardin n’aime pas que l’on vienne ainsi chez lui, en son absence.
Sir Jonathan n’écoutait pas.
Il s'était assis au bureau, avait pris une carte dans son portefeuille et y avait tracé quelques lignes au crayon.
“Sir Jonathan désire voir M. Renardin sans retard F il s’agit d’une affaire de la plus haute importance. Sir Jonathan, (Grand Hôtel)”
Quand il eut fini d'écrire, il se leva et remit la carte à la vieille femme, en y joignant une pièce d’or.
—Ne craignez rien ! dit-il en même temps... il s’agit pour votre maître d’une affaire du plus sérieux intérêt, et vous l’engagerez, dès qu’il rentrera, à me venir voir tout de suite... Vous comprenez bien ?
—Oh! très bien! très bien...
—C’est tout ce qu’il faut; je me retire... Seulement, avant de m’éloigner... je dois vous faire une recommandation importante.
—Laquelle ?
—Quand votre maître est absent, c’est vous seule qui gardez l’appartement ?
—Moi seule, oui, monsieur.
—Eh bien... pendant quelques jours... montrezvous pa:ticulièrement prudente... en l'absence de votre maître, n’ouvrez qu'aux personnes que vous connaîtrez bien, et surtout! surtout, ne laissez pénétrer âme qui vive dans le cabinet où nous sommes.
La vieille regarda sir Jonathan avec stupeur.
—Mais qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle presque effrayée; que doit-il se passer ?
—Rien que je puisse vous confier, en ce moment... mais dans l'intérêt de votre maître, dans le vôtre aussi, prenez garde de négliger les précautions que je vous recommande.
En ivant dans la rue, sir Jonathan paraissait sou< lagé d’un grand poids; mais, à la réflexion, il comprit que tout n’était pas fini.
Ces dépêches que M. Cox avait soustraites, il était important de savoir d’o delles venaient et ce qu’elles contenaient. Il ne voulut pas rester plus longtemps dans l'incertitude sur ce point.
C'était facile du reste.
Le premier télégramme qu’il avait reçu concernant Baltime, lui avait été adressé par son ami de la Detective de New-York. C’est vraisemblablement ce même ami, qui lui envoyait les renseignements complémentaires, interceptés par Baltime ou Cox, et il suffisait, pour être tout à fait édifié, de demander un duplicata du second télégramme. (C'est ce qu’il fit sans désemparer.
—Place de la Bourse! au télégraphe! dit-il à son cocher.
Et peu après il rédigeait la dépêche suivante :
Sir Burnett, Broadway, New-York,
Prière envoyer immédiatement duplicata des dépéches expédiées, depuis huit jours, à l'adresse de sir Jonathan.- Réponse payée.
Jonathan,
Chez Parville, banquier, rue de Trévise,, Paris
Ce soin pris, il se rendit chez M. Parville, pour le mettre au courant de la situation, et lui prier de lui transmettre sans délai les télégrammes qui ne pouvaient manquer de lui être adressés,
J1 savait bien que sir Burnett ferait toute diligence ; qu’il ne négligerait rien pour donner satisfaction à sa légitime impatience, et il espérait recevoir une réponse dans la soirée même,
Mais, à son profond étonnement, ancune dépêche ne lui parvint, ce jour-là, et il passa toute la nuit dans une attente fièvreuse.
Il dormit peu, on le comprend facilement; dès les premières heures du jour, il était sur pied et sonnait son domestique.
Rien n’était arrivé.
I1 se rendit chez M. Parville qu’il trouva à son buread et qui ne put rien lui dire de plus. à
Alors, i! se fit conduire à l’hôtel de Max.
Ce dernier se disposoit à l'aller voir: il l’aroueillit avec empressement, et lui parla d’Edmée.
J1 re pensait pas à autre chose depuis la veille, mais sir Jonathan coupa court à ses confidences émues.
—Des événements graves se préparent, dit-il, d’un ton résolu et ferme ; il faut s'attendre à une lutte suprême... écoutez-moi !
—Qu’y at-il? interrogea Max étonné.
. —Ne’m'interrogez pas, répondez... Vous aimez macemoiselle Parville, n’est-ce pas?
—Ah! plus que ma vie. 5
—Bien... bien... je sais cela; et je dois vous dire qu’à cette heure, votre bonheur, votre amour, votre fortune... tout cela est compromis, et que vous êtes menacé de retomber dans la triste condition d’où je vous ai tiré.
—S’il n’est besoin que de courage...
—I] faudra plus que cela.
—<Quoi donc ?
—Du sang-froid et de l’habileté. .. Vous avez sir Jonathan dans votre jeu, et de l’autre côté de l'Océan on sait qu'on ne se moque pas impunément de lui! mais, dans la circonstance présente, ce n’est peut-être pas assez.
—Je suis tout à vous.
—J’y compte bien,
—Que dois-je faire ?
—Pour le moment, presque rien, ou du moins, une chose qui ne peut que vous être agréable,
—Parlez! parlez!
—Vous allez vous rendre chez M. Parville.
—Ah!...
— 11 vous connaît... vous lui direz que vous venez de ma part; la lettre que voici vous servira d’introduction auprès de lui, et je lui demande de vous permettre d'attendre dans ses bureaux, l’arrivée des dépêches que j'attends d'Amérique.
—Et auand ces dépêches seront arrivées ?
—Vous me les apporterez, rue du Helder, 14.
—Est-ce tout ?
—Pas encore... il se peut que vous me trouviez encore rue du Helder quand vous y viendrez, et, dans ce cas, la chose ira toute seule... mais il se peut aussi que j'en sois parti, et le concierge vous dira alors en quel endroit vous devrez vous rendre! F4
—Je me conformerai à ces instructions.
—Je vous en remercie... Une fois que vous vous en serez acquitté, selon ce que j'aurai appris, vous voudrez bien rentrer à votre hôtel des Champs-Elysées, où j'irai conférer avec vous. Est-ce dit ?
—C’est dit.
—Allez done, mon ami, et espérons que nous sortirons sains et saufs de cette redoutable épreuve.
Max se fit conduire alors rue de Trévise, pendant que
sir Jonathan prenait à pied la direction de la rue du Helder.
Ce dernier était en proie à une grande agitation.
Ce qui lui arrivait était, en effet, bien imprévu, et au dépit d’avoir été joué, se mêlait la crainte de voir s’écrouler le plan qu’il avait élaboré avec tant de peiue.
Jusque-là, cependant il ne pensait pas avoir à redou-
‘ter autre chose, sinon de voir M. Renardin s’associer avec ce Cox qui s'était fait déjà son complice, à Cincinnati.
De Renardin, on eût peut-être bon marché. Mais avec Cox uni à l’ex-notaire, l'affaire devenait plus difficile à traiter.
Sir Jonathan sentait, tout en marchant, une colère aveugle sourdre dans son coeur; il se creusait l'esprit Pour trouver un moyen de sortir de la situation terrible qui lui était faite, et dans sa rage impuissante, il cherchait âprement quelle vengeance il pourrait bien tirer
du misérable qui s’était joué de lui!
Mais le plus pressé n’était pas de se venger; il avait hâte de rc oir Renardin, et d'apprendre de lui ce qui s'était passé, et quelles allaient être les prétentions de- Cox.
Il avait franchi la place de la Madeleine, et approchait de la Chausséc-d’Antin, sans qu’il se fût arrêté encore à aucune résolution.
Il arriva ainsi aux abords de la rue du Helder, et une fois là, comme il se disposait à pénétrer dans la rue, il fut frappé du mouvement insolite qui y régnait.
Il y avait çà et là, le long des trottoirs, quelques groupes compacts où l’on parlait avec animation. Plusieurs fenêtres étaient ouvertes, et l’on échangeait de l’une à l’autre des questions effarées.
Quelque événement venait de s'y passer qui éveillait la curiosité publique.
Sir Jonathan avançait difficilement... des sergents
de ville allaient et venaient sur la chaussée faisant circuler les curieux, ct l'Américain aperçut à quelque distance un groupe plus considérable où péroraient deux ou trois commères avec force exclamations et gesticulations,
— Qu'est-il donc arrivé? demanda l'Américain, avec un frisson involontaire.
—Voyez... là! lui répondit-on.
Et on lui indiqua une maison, à vingt pas.
C'était la maison portant le n° 14, celle où habitait Renardin !
Il pressa le pas et tenta d'entrer dans l'allée.
—On ne passe pas... dit un sergent de ville, d’une voix impérieuse et brève.
—Mais, j'ai affaire dans cette maison, répondit sir Jonathan.
—Où allez-vous ?
—Chez M. Renardin,
Le concierge écouta. 11 se retourna brusquement,
—Vous allez chez M. Renardin? dit-il d’un ton singulier. .
—Sans doute, fit Jonathan.
— Alors, vous ne savez pas ce qui est arrivé ?
—Je ne sais rien du tout.
—Eh bien, M. Renardin est rentré il y a une heure environ, et il a trouvé dans son bureau...
—Quoi donc? achevez.
—$Sa femme de ménage a été assassinée !
Cependant, Max, sur l'invitation de sir Jonathan, s'était rendu chez M. Parville, pour lui remettre la lettre dont il était porteur...
Depuis qu’il avait passé la nuit au bal du banquier, Max n’était plus le même.
Il avait vu Edmée, il l'avait tenue dans ses bras l’espace d’un quadrille, et le souvenir qu’il conservait de cette nuit, brûlait encore son coeur et troublait sa pen-
Le jour où Max devait revenir chez M. Parville, elle s'était levée avec les mêmes sentiments, un peu plus pâle que d’habitude, les yeux cernés, la poitrine gonflée de soupirs vagues et, pour ainsi dire, sans cause.
Après déjeuner, elle passa dam sa chambre, où Ursule la suivit.
La vieille gouvernante n’avait pas vécu jusqu’à l’âge de soixante-dix ans, sans avoir observé le coeur humain, celui de la femme surtout !
Du preinier coup d'oeil; elle avait remarqué le changement survenu dans l'attitude de l'enfant confiée à ses soins.
Et, chose-bizarre, elle ne s’en était pas montrée alarmée.
Elle avait fait causer Fdmée, et celle-ci, qui ne savait rien cacher, avait laissé deviner son gros secret.
La vieille Ursule, un peu par malice, avait cherché à pousser l'enfant jusque dans ses dernières confidences.
Ce n’était pas bien difficile.
Pendant qu'Edmée racontait pour la troisième fois les divers incidents du bal auxquels Max s'était trouvé mêlé :
—Et M. Anatole ? insinuait la vieille gouvernante, en en l’observant de son petit oeil curieux.
—M, Anatole? répondait Edmée,.. je ne sais pas... il était là... j'ai dansé avec lui, et je ne me souviens plus de ce qu'il n'a dit... seulement, j'ai eu bien peur un moment.
—AÀ quel propos ?
—À propos d’un quadrille que j'allais accorder à M. Max. et que j'avais promis à M. Anatole, qui l’a réclamé...
—ÆEt M, Max n’a rien dit ?
— 11 n'avait rien à dire, puisque je lui ai donné le quadrille suivant,
Ursule parut réfléchir,
—Ce M. Max est bien, dit-elle, le jeune homme qui était employé ici il y a quelques mois ?
—Tu te le rappelles ?
— Oui, oui, car je l'avais déjà remarqué.
— 1 est, en effet, fort bien, très distingué, et il paraît si bon! C’est du moins ce qu'Yseult me disait hier encore,
—Moi, fit Ursule, dont le front s’obscurcit tout à coup, & qui m'a frappé en lui, ce n’est ni la distinction, ni l’expression de bonté qui est sur ses traits.
—Qu'est-ce donc? interrogea vivement Edmée.
La vieille gouvernante remua lentement la tête.
—Voyez-vous, mon enfant, dit-elle, nous autres, vieilles femmes, nous avons bien vu des choses dans no-
si longue, ct les jours de notre vieillesse, nous les passons le plus souvent à nous rappeler.
—Eh bien ?
—Eh bien, quand jai vu M. Max pour la première
fois, j'ai été saisie comme qui dirait d’une sorte d’épouvante,
— Pourquoi ?
—Parce qu’il y a, entre les traite de ce jeune homme et ceux d’un autre enfant que j'ai bien aimé, une ressemblance extraordinaire.
—Vraiment, et quelle est cette autre personne?
La pauvre vieille eut un sourire douloureux.
—Je vous ai parlé «quelquefois de mes anciens maftres, n'est-ce pas, ma bonne demoiselle, dit-elle, du due de Kervenny, que j'ai servi longtemps au château de Trémor, et de son fils Roger, que j'ai pour ainsi dire élevé,
-—Oui, je me souviens.
—Pauvre Roger... si vous l’aviez connu... c'était le coeur le plus brave et le meilleur... et le due, son père, s’est bien cruellement repenti plus tard, de ln sévérité qu’il avait montré à son égard.
—Il est mort! fit Edmée,
—Qui... mort... bien loin... tout seul... là-bas... là-bas... pauvre cher trésor!... et j'ai bien pleuré, comme j'aurais pleuré mon propre enfant!... de sorte que, vous comprenez... quand je me suis vue en pré-
‘ sence de ce jeune homme...
—M. Max?
—M. Max, c’est cela... et que j'ai retrouvé sur son visage les traits de mon pauvre Roger...
—Est-ce possible ? :
—On n’a pas idée de cela, voyez-vous! (C’est son regard même, le ::n de sa voix, et, ce qui est plus bizarre encore...
—Quoi donc ?
—N’avez-vous pas remarqué... là, au-dessus de la tempe gauche ?
—Oui, ouif une petite mèche pius brune que jes autres... tenez, à cette place...
La vieille Ursule prit les mains d'Edmée qu'elle serra dans les siennes,
—Ah! vous l’avez bien regardé pour avoir remarqué cela! dit-elle d’un accent ému,
Et comme Edmée rougissait à cette observation :
—Oh! ne vous troublez pas, chère et pure enfant, continua-t-elle, Ce signe-là, ils le portent tous dans la, famille de Kervenny; Roger, le due, son père, et le maréchal qui était le père du due,
—Mais, quelle conséquence voulez-vous en tirer?
—Aucune, hélas!... Roger est mort, son fils n’a Jamais donné signe de vie!.., Et il n’y a plus personne aujourd’hui, qui ait le droit de porter œ nom. Mais, c'est égal. Moi, après avoir vu M, Max, j'ai passé toute une nuit À pleurer mes chers morts!
Edmée garda le cilence : elle était fort émue, elle regardait la vicille gouvernante et l’observait, tout en se rappelant les traits de Max.
—Tout cela est bien singulier, repritlle enfin; mais peut-être que l'attachement que vous portiez à votre jeune maître vous abuse encore à distance, car il y a bien longtemps que vous ne l’avez vu. .
—Oui, bien longtemps, fit Ursule avec un frisson.
Et elle releva lentement les yeux vers Fdmée,
—Mais, dites-moi, poursuivit-elle, comme si elle se fût obstinée dans ces souvenirs, qui renfermaient tout son passé heureux, dites-moi, ce M. Max, vous lui avez parlé ?
—Nous avons dansé ensemble.
—Je vous ai aperçus pendant le bal, j'allais et venais sans avoir l'air, sous prétexte de surveiller le service. Mais je ne vous perdais pas de l'oeil, et j'ai bien remarqué qu’il vous parlais avec tant de coeur... et que vous l’écoutiez, vous, avec plus de bienveillance que vous en témoignez d’orainaire aux autres jeunes gens... Ce n'es, pas un reproche!... Si vous l’avez distingué, c’est
qu'il le mérite... 11 est beau d'une beauté différente de celle des autres... il a le rognrd ouvert et franc... il regarde bien en face... et puis, le front est intelligent et pur... comme mon Roger! Voyons... répondez-moi,.., ne me cachez rien,
—{jue voulez-vous savoir ?
— Vous avez onusé,., que vous at-il dit ?
—{C'est que je ne me rappelle plus bien.
—Au moins... Savez-vous qui il eat ?
—Non,
—D'où il vient... ce qu'il fait... enfin!
—Je ne lui ai rien demandé de tout cela... Seulement, ce que j'ai appris, c'est qu'il a été présenté par un ami de mon père,
—{Qui cela ?
—$Sir Jonathan...
—1/Américain?.., fit la vieille Ursule, avec un cri étouffé.
—Qu'avez-vous? interrogea Edmée,
La gouvernante s'était déjà remise,
—Rien! rien... répondit-elle, en passant ses deux mains sur -on front,
Puis, sourdement, comme se parlant à elle-mfine, «le ajouta :
—Sir Jonathan... l'Américain... qui a été l’ami de Roger!... mon Dieu!... est-ce que ce serait possible ?
Edmée ne savait plus que penser, tout ce qui se passait lui semblait incompréhensible ; vainement,‘elle cherchait à deviner la cause du trouble de la bonne vieille,
Elle voulut insister, et déjà elle se disposait à la presser de questions, lorsque la porte de la chambre, s'ouvrit et qu’une jeune soubrette entra.
—Qu'y at-il? demanda Ursule, visiblement contrariée.
—Que mademoiselle m'excuse, répondit la femme de chambre, en s'adressant à Edmée, mais il y a là un jeune
homme qui demande à parler à M. Parville, et comme monsieur est absent pour le moment, il prie mademoiselle de vouloir bien le recevoir,
—Mais c'est impossible, cormença Edmée,
—Ce jeune homme à ajouté qu'il venait de la part de M. Jonathan,
—Ah! Et il a dit son nom ?
— C'est M, Max, un ancien employé de la maison,
Edmée échangea un rapide regard avec Ursule, et celle-ci s tourna aussitôt vers lu soubrette,
—C'est bien, fit-elle, en même temps; introduisez M. Max au salon, et dites-lui que mademoiselle et moi, nous irons le trouver dans un instant,
Et dès que ln femme de chambre eut disparu, elle alla vivement à Edmée qui était toute pâle,
— Voyons, voyons, ajouta-t-elle, d'un ton empressé, remettez-vous, chère enfant, et peut-être, .
—Mais quel rêve faites-vous donc? demanda Edmée,
—Quand on est vieille, on est obstinée..… répliqua la gouvernante... Venez! venez!
Quand elles pénétrèrent dans le salon, Max se deva et salun Edmée,
Îl était aussi ému et aussi päle que la {olis enfant,
—Vous voudrez bien, mademoiselle, dit-il, me pardonner la liberté que j'ai prise de m'adresser à vous en l’absence de M. Parville, mais j'étais chargé par un de ses amis d’une communication importante, et, au risque de vous importuner. . .
—Vous n'avez pas besoin de vous exeuser, monsieur, répondit Edmée; mon père ne sera pas longtemps absent, je crois; et en attendant...
—Cet ami dont vous parlez, monsieur, intervint alors la vieille Uraule, c’est, À ce qu’on rous a dit, sir Jonathan, de Cincinnati. ;
—Lui-même, madame, répondit Max.
—L'homme aux neuf millions, comme on l'appelle.
—Précisément.
—Serait-ce un de vos parents?
—Non, madame,
—Vous êtes du même pays?
—Mais, c’est un ami de votre famille ?
Max fit un geste de dénégation.
—Si cela pouvait être, répondit-il avec une pointe de mélancolie, j'en serais bien heureux, car, depuis que je suis au monde, j'ai toujours vécu seul, et, pour ainsi dire, abandonné !
—ÆEh quoi... votre mère? dit Edmée d’une voix tremblante. ..
—Ma mère et mon père sont morts!... répondit Max.
—Vous ne les avez pas connus ?
—Jamais, ou, pour être plus vrai, je me rappelle vaguement un homme, dont le visage triste se penchait, la nuit sur mon berceau. C’est le seul souvenir qui me soit resté, et il faut que ma jeune imagination ait été vivement frappé,. pour que je l’aie conservé jusqu’à cette heure. J’avais trois ans À peine, et quelquefois encore il m'arrive, dans mon sommeil, de revoir ses traits empreints de mélancolie, et de sentir sur mes joues la douce chaleur de ses larmes.
—Et nul ne vous a dit depuis... ? insista Ursule,
—Rien! répondit Max.
—Cependant, quelqu'un a pris soin de votre enfance?
—Un vieux et excellent serviteur qui ne m’a quitté que le jour où il est mort.
— Ainsi, il est parti sans vous avoir fait connaître le secret de votre naissance ?
—La maladie qui lemporta fut terrible et foudroyante. En moins de quelques heures, malgré tous les
soins qui lui furent prodigués, il fut enlevé sans pouvoir proférer une parole.
—Le malheureux ! fit Edmée.
—Oui, oui, bien malheureux, mademoiselle, répondit Max ; car, moi, qui ne l'ai pas quitté une seconde à ce moment suprême, je vis bien que ses regards, aveuglés par les larmes, me :'u,-hitont obstinément, Ses Jèvres remuaient dar. le vide. 1: cherchait à m’attirer contre lui, comme ‘ir me faite quelque mystérieuse confidence ; mais la “it inpifoyable attendait sa victime, et il retomba bientôt pour ne plus se relever,
En parlant de la sorte, le jeune homme avait passé sa main sur son tront où perlaient quelques gouttes de sueur. Mais en relevant les veux, il s’aperçut que les joues d'Edmée s'étaient couvertes de pâleur, et il s’arracha à ce douloureux souvenir.
—Excusez-moi, mademoiselle dit-il, en revenant à. lui: je vous effraye avec de pareils tableaux; mais ce pauvre Bob était la seule personne que je connusse au monde, il m’aimait comme si j'eusse été son propre enfant, et chaque fois que j'évoque son souvenir...
—Ne vous défendez pas de vous être abandonné à cette émotion, monsieur, répondit Edmée: elle vous honore autant quelle honore celui qui en est l'objet... et je comprends que vous lui restiez attaché.
Pendant cette dernière partie de l'entretien, la vieille Ursule n'avait pas cessé de regarder Max, et l’on eût dit qu’elle ne pouvait s’en détacher,
Mille questions affluaient à ses lèvres, qu'elle n’osait formuler. Son coeur battait avec force; de temps à autre, une lueur éclairait son visage, et elle semblait agitée de quelque sentiment mystérieux et puissant qu'elle avait beaucoup de peine à contenir.
Enfin, elle fit un effort sur elle-même et se rapprocha.
—Pardon, monsieur Max, dit-elle avec un doux sourire et d’une voix presque timide, je vais être indiscrè-
te peut-être, mais croyez bien que cette indiscrétion wa pas d’autre raison que l’intérêt que je vous porte.
—Ursule!... essaya d'interrompre Edmée,
—Non! non! laissez-moi, mademoiselle, continua la gouvernante, M. Max est un jeune homme trop bien élevé’ pour s’offenser des questions d’une vieille femme comme moi, et qui sait, d’ailleurs, s’il n’y a pas, dans cette rencontre, une de ces coïncidences bizarres d’où pourrait sortir quelque révélation importante ?
—Que voulez-vous dire! fit Max, surpris d’un tel langage.
—Répondez-moi, monsieur ; c’est bien à Cincinnati que vous êtes né, n’est-ce pas ?
—Je vous l'ai dit.
—Sans (doute: et vous avez, dès l’âge le plus tendre, été confié aux soins d'un serviteur du nom de Bob?
—C'est cela.
—Et ce serviteur? Qui était-il lui-même ?
—Je lignore.
—Mais ,si pendant les longues années que vous avez vécu ensemble, il ne vous a rien dit qui pût vous éclairer... après sa mort, vous avez dû trouver sur lui, ou panmi les objets qui lui appartenaient un indice, un document qui pouvait servir à dissiper l’obscurité qui vous enveloppait ?
A cette question de la vieille femme, Max eut comme un tressaillement involontaire.
—Ah! vous voyez bien! fit Ursule avec un geste de triomphe. ;
Mais déjà Max remuait la tête avec découragement.
—Détrompez-vous, madame, répondit-il aussitôt, car le seul objet que j’ai trouvé après la mort de Bob, ne pouvait m'apporter aucune lumière.
—Qu'était-ce donc ?...
—Un médaillon.
—Vous l’avez encore ?
—Le voici.
—Et Max tendit à Ursule le médaillon dont il venait de parler.
Celle-ci s'en empara avec agitation, et se prit à l’examiner d’un oeil attentif et curieux.
C'était un bijou des plus modestes, qui n’offrait rien de particulier.
Un verre de pur cristal, qu’encadrait un cercle d’or et sous lequel on apercevait une mèche de cheveux noirs.
Rien de plus!... La pauvre vieille eut un mouvement de défaillance, et elle allait le rendre à Max, quand son doigt rencontra un ressort qu’il fit jouer machinalement...
Le médaillon s’ouvrit, et elle n’eut pas plus tôt jeté les yeux à l’intérieur qu’elle proféra un cri et devint blanche comme un suaire,
—Qu'avez-vous? fit Max interdit.
—Ursule! Ursule ! dit Edmée,
La gouvernant- ! x repoussa doucement. toute son attention s'était ‘trée sur la partie du cercle d’or où posait le res »., et ses regards s’allumaient, sa poitrine se soulevait avec effort.
—Lui! c’est lui! balbutia-t-elle comme se parlant à elle-même.
—Qu’y a--il douc? interrogea Edmée.
Elle acheva à peine.
Ursule venait de la prendre par la main, et l'avait entraînée avec autorité vers la fenêtre.
Puis, elle lui montra le médaillon.
—Tenez! là! regardez! dit-elle, à voix ardente; n’y a-t-il pas quelque chose de gravé?
—Sans doute,
—Des armes ?
—En effet.
—Eh bien, rappelez-vous ces armes. mademoiselle!... Car ce sont celles des ducs de Kervenny.
—Grand Dieu! mais alors ?
La vieille n'eut pas le temps de répondre, csr à ce momment même, elle se retourna et aperçut sir Jonathan qui se tenait debout derrière elle,
—Silence ! dit ce dernier d’un ton impérieux et bas... ne dites à personne le secret que vous venez de surprendre... et surtout n'oubliez pas que la moindre imprudence pourrait compromettre les jours de celui qui vous est cher
Puis, se dirigeant vers Max, à qui il remit le médaillon qu’il venait de reprendre à Ursule:
—C’est vous que je cherche, continua-t-1l vivement I vient de se passer une chose terrible !... 11 faut que je vous parle à l'instant même...
—Mais vous m'aviez dit...
—Ah! ne perdez pas une seconde, mon ami, car c’est votre bonheur même qui est en jeu... et nous n’aurons jamais trop d'énergie, de courage et de résolution, pour conjurer le danger dont vous êtes menacé !
Nous avons dit, à la fin du chapitre précédent, que Jonathan, en #Pprenant ce qui s'était passé chez Renardin, n'avait pas été maître d’un premier mouvement, Qu'il avait jeté un cri épouvanté.
C’est, qu’en effet, ce que l’on venait de lui dire était terrible dans la situation où il se trouvait, et confirmait toutes les appréhensions auxquelles il était en proie depuis quelques heures,
À encore, il n’en pouvait plus douter, il retrouvait la main criminelle de ce Cox qu’il avait considéré comme un instrument docile, et dont il avait inprudemment fait son confident.
C'était décidément un des plus audacieux coquins de la libre Amérique, et il n'avait pas reculé devant un crime, pour assurer le succès du plan qu'il s'était tracé
Dans le premier moment, sir Jonathan fut atterré, et le découragement ut bien près de s'emparer de lui.
Mais c’était un tiomme de résolution prompte, et il ne manquait pas non plus d’audace et d'énergie,
IT secona bien vite cette defaillance passagère, et se raidit, soutenu par Ja colère et le désir de la vengeance.
Au bout de quelques minutes, il reprit donc possession de lui-même, et, s'adressant À un officier de paix qui venait d'arriver, il déclina son nom et sa qualité, dit qu’il était des amis de M. Renardin, et demanda qu'il lui fût permis de l'aller voir.
On le lui accorda, +, quatre à quatre, il monta sur-
le-champ les marches de l'escalier jusqu’à l’appartement de l’ex-notaire.
Il trouva ce dernier assis, terrifié, dans sa chambre à coucher auprès du lit sur lequel on avait déposé le corps de la malheureuse femme de ménage.
Le pauvre Renardin semblait frappé de stupeur.
On eût dit qu’il n’avait pas même conscience de ce qui s’était passé; une seule pensée sombre pesait sur son esprit, et tout ce qu’il faisait ne parvenait pas à la chasser.
Dès qu’il l’aperçut, Jonathan alla droit à lui, et lui frappa sur l'épaule.
Renardin se réveilla comme en sursaut, regardant Vhomme qui était devant lui.
Tout d’abord il ne le reconnut pas: il avait bien autre chose en tête, et ne songeait guère à l'Américain, que, d’ailleurs, il avait peu vu...
Cependant, au bout de quelques secondes, il se prit à tressaillir, et se dressa droit et effaré.
Ce qu’il se rappelcit, c’est que Jonathan était l'ami de Cox, et, dès ce moment, il n’avait plus, lui, aucun doute sur celui qui avait frappé la pauvre femme qui gisait à quelques pas, inanimée et sanglante.
—Vous! vous! balbutia-t-il, avec un éclair d’acier dans les yeux.
—Eh! sans doute, moi, répondit Jonathan... je passais, j'ai appris l’événement et j’ai cru bien faire en venant vous voir.
—Mais, que vous a-t-on dit ?
—Qu’une femme ‘avait été assassinée...
—QOui... oui... Tenez... la voilà..., c’est horrible... voyez! :
Et d’un geste impérieux, il saisit le bras de l’Américain, et l’entraîna près du lit.
La femme était là, rigide, la poitrine ouverte d’un
coup de couteau, les cheveux en désordre, tombant rai. des sur ses maigres épaules nues,
La bouche s'était tordue dans 1.ne convulsion supréme; les deux yeux grands ouverts, conservaient encore comme une expression d’épouvante et d'horreur.
—Pauvre femme murmura l'Américain, en reculant de quelques pas ; quel est le misérable ?. ‘
Renardin enfonça ses ongles crispés dans sa chair:
—Ne vous en doutez-vous pas?... répondit-il d’une voix sourde. Vous le connaissez bien cependant! Vous savez de quoi il est capable.
—De qui parlez-vous ?
—De Baltime, ou Cox, si vous aimez mieux.
| —Est-ce possible ?
—Ne raillez pas devant la mort, monsieur Jonathan!
—Mais quel intérêt? ..
—Vous le demandez!... Eh bien, venez encore... Suivez-moi, et quand vous aurez VU... vos derniers doutes tomberont devant la réalité.
Et, prenant les devants d’un pas saccadé, M. Renardin passa dans la pièce contiguë qui lui servait de bureau.
Les meubles en étaient bouleversés et jetés à terre: de nombreux papiers jonchaient le parquet ; les cartons éventrés avaient été violemment dépouillés des documents qu’ils contenaient, et sur quelques-uns on distinguait des traces de sang.
Tout attestait que l’on s'était livré, là, à une perquisition acharnée et hâtive, à la suite de V’ass'issinat, et que cette perquisition avait la cause, le mobile principal du crime accompli.
Jonathan observa toute chose d’un coup d'oeil rapide, et se tourna vers son guide. :
Ce dernier avait ia face convulsée ; un rictus hideux relevait le coin de sa lèvre; sa poitrine avait des rugissements de fauve.
—Là! c’est là! dit-il en fouillant de sa main irritée un des cartons, dont la femmeture d’acier pendait brisée ; il le savait, le misérable ; il savait que le feuillet était déposé en cet endroit, et c'est pour le voler, qu’il est venu, en mon absence, bien résolu d'avance à ne pas reculer devant un crime,
—Je commence à comprendre, fit Jonathan.
—Mais un pareil forfait ne restera pas impuni,
—Je l'espère bien,
—Je livrerai ce Cox au bourreau.
—11 n'aura que ce qu’il mérite.
—Et dès que le commissaire que l’on a envoyé chercher, sera arrivé, je le désignerai à la vindicte de ln justice.
Jonathan remua la tête, et fit un geste énigmatique.
—Peut-être avez-vous tort de vous tant presser, ditil en regardant son interlocutéür d’un air mystérieux.
—Prétendez-vous qu’il soit préférable qu’on le laisse échapper ?
—Je ne dis pas cela.
—En ce cas, il n’y a qu'un moyen...
—1l y en a deux, monsieur Renardin, c’est moi qui vous l’assure: il y en #, deux, et pour peu que vous le désiriez, je vous les ferai connaître.
Renardin regarda l'Américain comme s’il eût été effleuré par un soupçon.
— Auriez-vous par hasard, dit-il, l'intention de venir en aïde à cet assassin ?
—Je compte bien vous prouver le contraire, : cher monsieur, repartit Jonathan : seulement, en ce moment, n'oubliez pas qu’il y a deux intérêts en jeu: celui de votre vengeance et celui de votre fortune.
—Que voulez-vous dire ?
—Le feuillet n’a-t-il pas disparu ?
—Sans doute.
—Ne seriez-vous pas heureux de le retrouver ?
—Ce serait donc possible ?
—On peut essayer, du moins: mais pour cela, il importe de ne rien précipiter, d'éviter surtout l’intervention de la police qui est curieuse, quelquefois bavarde, et j'estime qu'il sera toujours temps de recourir à ses bons offices, si nous Voyons que nous ne réussissons pas, en agissant sels,
—Vous pourriez avoir raison, fit Renardin, revenu de ses préventions,
—4J’ai certainement raison ! dit Jonathan, et je vous promets de plus, que si vous me servez bien, je ferai Pour Vous ce que j'aurais fait pour Cox, si ce rusé Coquin ne m'avait pas indignement mystifié,
— Enfin, que me conseillez-vous ? interrogea Renardin.
—Peu de chose: la police va venir avec le médecin chargé des constatations légales. Vous serez interrogé.
—Que faudra-t-il répondre ?
—Votre rôle est tout tracé: le crime à eu lieu pendant votre absence, et nul ne pourra suspecter votre déclaration quand vous direz que vous ne savez rien, En Y réfléchissant même, il est très heureux que votre femme de ménage soit morte, car si la Pauvre victime avait survécu à ses blessures, elle aurait pu gêner nos plans par sa déposition.
—Et quand l’interrogatoire aura eu lieu ?... deman-
“la encore l’ex-notaire.
—Quand l’interrogatoire aura eu lieu, vous vous ren-
drez au Grand-Hôtel ; mais pas tout de suite, C'e soir! Et si je n’y suis pas, vous Y trouverez quelqun qui vous conduira près de moi! Est-ce convenu ?
—Parfaitement.
—-En ce cas, je n'ai plus rien à faire ici... suivez bien mes instructions, et comptez sur sir Jonathan... pour vous venger de Cox. et au besoin, pour vous tirer des griffes de M. le comte de Blangy.
En dépit de la fermeté avec laquelle l'Américain s'était exprimé, il était loin «être rassuré eur les conséquences de l'événement qui venait de s’accomplir,
En réalité, un trouble profond s'était, emparé de lui, et quand il sæ retrouva dans la rue, il se sentit assai]li par mille appréhensions,
La partie était en effet très compromise, .. il avait affaire à un coquin des plus habiles, et il fallait jouer
Mais comment? quel espoir lui restait de découvrir la retraite où il se cachait ?
Sir Jonathan ne se laissait pas facilement abattre, -nais ,cette fois, la position était des plus critiques.
Cependant, il ne s’abandonna pas.
Sa première pensée fut de se rendre chez M. Parville,
M. Parville était absent: mais i' savait qu’il trouverait Max, rue ü: ‘révise et il avait à s'entendre avec lui.
Et puis, il attendait des dépêches, et ,en effet, on lui remit deux télégrammes qui arrivaient de New-York, et dans lesquels on confirmait tous ses soupçons,
Baltime et Cox n'étaient qu’une seule et même personne,
Il n’en doutait point!.., mais cette certitude Jui communiqua une nouvelle énergie,
Il ne voyait pas encore comment il parviendrait à tirer vengeance du misérable; toutefois, il avait débrouillé des situations plus compliquées, et il ne désespérait pas de réussir.
Quand il se trouva seul avec Max, il le fit monter dans son coupé et donna ordre au cocher de les conduire à l’hôtel de Brimborion.
Max avait déjà remarqué que Jonathan était plus agité que de coutume.
—Qu’y at-il donc? demanda-t-il, dès que la voiture eut gagné les boulevards.
—Je vous expliquerai cela, répondit Jonathan, Je suis obligé à une certaine discrétion, surtout envers veus, et j'estime même qu'il serait dangereux de vous initier à des mystères que je me réserve de vous faire connaître quand il en sera temps, J'espère que vous avez confiance en moi.
—Comme en mon père lui-même, s'il existait.
—Je n'en demande pas davantage, et ce que j'attends de vous, c'est une soumission aveugle, absolue, qui ne discute ni ne raisonne, A ce prix seul, je puis Vous promettre qu'avant peu, vous deviendrez l'époux de mademoiselle Parville,
Avec une tulle perspective, vous me feriez aller ‘au bout du monde,
—Nous n'irons pas si loin.
— Enfin, que voulez-vous de moi ?
—Je veux que vous vous reposiez sur sir Jonathan du soin de régler votre vie dans ses moindres détails. au moins pendant quelques jours.
—Que devrai-je faire ?
— Rien autre chose que ce que vous avez fait jusqu'à
jour: Le matin vous irez au Bois... à onze heures, “ous rentrerez à l'hôtel pour y déjeuner, vous y resterez jusqu'à quatre, heure à laquelle vous ferez atteler de nouveau, et une fois de retour ,vers sept houres, vous diînerez seul et ne sortirez plus : seulement...
—Seulement ?
—Vous recommanderez à votre valet de chambre de bien retenir le nom des personnes qui se présenteront à l'hôtel, pendant votre absence, et si, parmi ces personnes il en était une qui portât le nom de Cox ou de Baltime, toute affaire cessante, à quelque heure que ce fût, de jour ou de nuit, vous me feriez prevenir an Grand-Hôtel, où j’aurai donné des ordres en conséquen-. ce. Vous vous rappellerez bien, cela.
—Baltime ou Cox... parfaitement.
—{'est à merveille,
—Fst-co que vous allez me quitter ?
—Vous voici chez vous: mes affaires me réclament ailleurs, et je vais vous laisser: mais vous n'oublierez Pas mes recommandations ?.,,
-Vous in'avez parlé de mademoiselle Edmée ,cher monsieur, et ma vie dût-elle en dépendre, je vous jure de faire ce que vous demandez,
Sur ces mots le jeune homme descendit de voiture, et, après avoir adressé un dernier geste de la main à Jonathan, il disparut sous l'allée ombreuse qui conduisait à l'hôtel,
Sir Jonathan était déjà loin,
Toute la journée se pasan pour lui, en préparatifs mystérieux, en recherches acharnées, et quand la nuit vint, il n'avait encore arrêté aucun plan, ni pris aucune résolution dont il pât espérer grand'chose,
Un fait dominait la situation: il avait beaucoup réfléchi, chemin faisant, et il en était arrivé à cette conclusion rigoureuse, logique, que Cox n'avait pu dérober le feuillet de Cincinnati, que pour le revendre aux deux seules personnes qui eussent intérêt à le posséder.
Le comte de Blangy — où Max!
En ce qui touchait Max, il avait pris ses précautions, il ne doutait pas que si Cox se présentait à l'hôtel Brimborion, il ne fût immédiatement instruit de ga présence,
Mais il n'en était pas de même pour le cas où Cox eût en ;'idée de s'adresser au comte.
Dans cette hypothèse, il avait demandé à la police française un agent éprouvé qu'il avait posté aux environs de la rue de Varennes, après lui avoir donné le signalement exact de celui qu'il s'agissait de filer,
Mais, dans les deux cas, ce qu'il importait surtout de savoir, c'était l'endroit où l'habile filou avait caché le document pour la possession duquel il n'avait pas hésité à commettre un crime,
Il était évident que Cox ne portait pas sur lui ce docüment, et en supposant que l'on parvini, par ruse ou par violence, à se rendre maître de sa personne, il restait la difficulté redoutable de l’obliger à faire connaître
en quel lieu il détenait le feuillet auquel étaient attachés tant d'intérêts!
Le soir venu, sir Jonathan n'avait reçu aucun avis émanant de Max, et avant de rentrer au Grand-Hôtel, il s’était fait conduire dans le quartier habité par le comte de Blangy.
—Quand il arriva, la rue était déserte, et il n’y trouva que son homme qui fumait sa pipe, à la porte d’un caboulot voisin de l'hôtel.
Il alla vivement à lui,
—Eh bien?... interrogea-t-il, n’avez-vous rien vu encore ?
—Rien de décisif, répondit l’agent ; seulement, vers six heures, il est venu un particulier qui répondait assez bien au signalement que, vous m'avez donné.
—Ah! ah! et il s’est présenté à l’hôtel ?
—Comme vous dites, mais le suisse lui aura dit probablement que le comte n’y était pas, car il est sorti presque aussitôt, et est venu prendre un mêlé-cass chez le mannezingue d’ou je l'observais. :
—Que s’est-il passé alors ?
—Oh! c’est un malin, car tout de suite il m’a flairé.
—Vraiment... et il ne vous a rien dit?
—1l s’en est bien gardé. Mais tout de même, il s’est douté de quelque chose, de sorte que je mettrais ma main au feu qu’il ne reviendra pas.
— C’est dommage.
—Cependant, si vous le désirez, je passerai la nuit.
—Jonathan réprima un vif mouvement de contrariété.
—QOui! oui! dit-il, comme se parlant à lui-même... nous aurons du fil à retordre avec lui.
—Faut-il continuer la faction? insista Vagent.
Jonathan allait répondre, quand tout à coup il se prit à tressaillir,
Le bruit d’une voiture lancée au galop venait de se
faire entendre dans une rue voisine, et presque aussitôt un coupé de maître déboucha dans la rue de Varennes, et continuant sa course effrénée, alla s’arrêter à la porte de lhôtel du comte.
Sir Jonathan avait reconnu le cocher, il courut à lui.
—C’est moi que vous cherchez? dit-il à voix rapide.
—Ah! monsieur Jonathan! répondit le cocher, c’est vous, oui!... M. Max m’a dit de venir à fond de train, et de vous ramener de même.
La figure de l'Américain #illumina.
Mais avant de prendre place dans la voiture, il fit signe à l’agent qui accourut. . k
—Montez sur le siège, ajouta-t-il, j'aurai peut-être besoin de vous, ne perdons pas de temps.
Quelques secondes après, le coupé repartit au galop de ses deux chevaux vigoureux, et, en moins de dix minutes, il atteignit la grille de l’hôtel Brimborion.
Jonathan sauta à terre, et se tourna brusquement
vers l’agent qui descendait du siège.
—Vous allez attendre ici, lui dit-il, à voix brève; et si l’homme que je vous ai désigné, tentait de s'enfuir, vous le prendriez au collet, en appelant à l’aide.
—Cela sera fait! répondit Vagent.
L’Américain n’en dit pas davantage et s’éloigna.
Un valet l’attendait dans le vestibule.
—M. Max? demanda-t-il aussitôt.
—Ù attend monsieur dans son cabinet, dit le valet.
—C’est bien, faites Ibonne gende, et ne laissez sortir sous aucun prétexte, l’homme que vous avez introduit auprès de votre maître. Y a-t-il longtemps qu’il s’est présenté ?
—Une demi-heure au plus.
—J’arrive à temps, veillez avec soin et venez me retrouver au premier appel qui vous parviendra !
Sur ces mots il pénétra dans un premier salon qui attenait au cabinet de Max.
Sir Jonathan n’était plus le même, un air d’audace éclairait son front; sa poitrine se gonflait avec force ; on eût dit que depuis quelques minutes, il respirait plus librement.
Une fois dans le salon, il s'arrêta et prêta l'oreille.
On entendait le bruit de deux voix animées, et il reconnut tout de suite celles de Max et de Cox.
Alors, il pressa ses tempes de ses deux mains, secoua énergiquement la tête, et alla frapper à la porte de communication,
—Entrez! dit la voix de Max.
Il poussa la porte et entra.
A ea vue Cox avait fait un mouvement.
Il ne s’attendait pas à la visite de l'Américain et en parut contrarié. i
Jonathan, qui l’observait, lui envoya un geste amical.
—Ne vous dérangez pas, je vous prie, cher monsieur Cox, dit-il; M. Max est, vous ne l’ignorez pas, un de mes excellents amis, et je suis heureux de vous voir entrer en relations avec lui.
— Monsieur venait m’offrir d’acheter certain papier auquel, paraît-il, ma fortune est attachée, dit Max, en errant la main de Jonathan.
(Ce dernier approuva d’un signe de tête.
—Je connais cela, répondit-il. M. Cox est un homme habile entre tous, et je m'attendais à le voir réussir. Cà, voyons, cher monsieur, vous êtes donc parvenu à découvrir la cachette où … Renabdin avait placé le fameux document, et vous êtes disposé à le vendre? Eh bien! causons amicalement, à coeur ouvert, et ditesnous...
—M. Cox me demande de lui souscrire une obligation de trois millions pour le cas où j'entrerais en possession de l'héritage du due de Kervenny.
—Trois millions! fit Jonathan, en se rejetant en ar-
rière. Ce n’est vraiment pas trop cher, et je ne vois aucune bonne raison pour refuser. Seulement, il y a une difficulté.
—Laquelle? fit Cox, en dressant l'oreille,
—Je suppose que vous n’avez pas sur vous le parchemin que vous nous offrez à si bon marché,
—Ï est en lieu sûr, répondit Cox. Mais, dès que M. Max aura signé l'obligation que je demande.
—Vous irez chercher le document.
—Comprenez-vous ?
—À merveille. Mais c’est ici que se dresse l’obstacle dont je parlais ; car vous admettez facilement qu'ayant eu la bonne fortune de vous renco :rer, je re renonce pas volontiers au plaisir de vous garder le plus longtemps possible.
—Que voulez-vous dire? fit Cox en se levant à demi.
—Eh! pardieu, la chose la plus simple, cher monsieur, répliqua Jonathan, puisque nous voici en présence, je compte bien que nous ne nous séparerons qu'après avoir réglé notre petite affaire.
—{Comptez-vous donc me retenir ici? ;
—Je n’ai pas d'autre intention, et vous ne sortirez de cet hôtel que lorsque vous m’aurez dit en quel endroit je pourrai aller moi-même chercher le feuillet que vous avez dérobé à ce bon M. Renardin,
—Ah! prenez garde! dit Cox, en fouillant vivement sa poche, d’où il tira un revolver.
Sir Jonathan ne le quittait pas de l’oeil ; d’un bond, il se précipita sur lui et lui saisit les deux poignets qu’il serra Comme dans un étau.
Sous cette pression brutale et rapide, le revolver glissa des mains de (Cox, et alla rouler sur le parquet.
Sir Jonathan ébaucha le sourix interne qui lui était familier.
—Vous avez eu tort, dit-il aussitôt, de vous attaquer à un descendant de Bas-de-Cuir; si vous aviez pris la
peine de vous renseigner, tout le monde, à New-York, vous aurait dit que je suis un homme de résolution et l’on vous aurait cité quelques traits de ma vie des placers, qui vous eussent mis en garde contre une trop grande confiance en vous-même. Mais il est inutile de s’étendre davantage sur ce sujet, et j'estime qu’il est préférable, pour vous comme pour moi, de causer tout de suite de nos petites affaires... Voyons, mon exceldent monsieur Cox, êtes-vous disposé à me faire la confidence que j'attends de votre bonne volonte?
Cox haussa les épaules.
—C’est une plaisanterie, dit-il, en cherchant à se dé-
gager.
—Un Américain ne plaisante jamais en affaires... repartit Jonathan... mais je tiens à mettre tous les ons procédés de mon côté... et il ne dépendra pas de moi... que vous ne vous retiriez satisfait.
—Enfin... que me voulez-vous ?
—Je vous lai dit.
—Mais vous savez bien que je rie cèderai pas!...
—Si c’est votre dernier mot, je n’insiste pos; et puisque la douceur est impuissante, je me vois, bien à regret, obligé de recourir à des moyens exceptionnels.
—Que prétendez-vous faire ?
—Ca... c’est mon secret! mais avant qu’il soit longtemps, vous l’aurez pénétré sans peine,
Puis, repuussant du pied le revolver qui était tombé sur Je tapis, il lâcha les mains de Cox, et alla presser un bouton électrique qui se trouvait placé à droite de la cheminée.
Pendant ce temps, Cox avait bondi vers la porte, mais au moment où il atteignait le seuil, cette porte souvrit d’elle-même, et un domestique appréhendait solidement le fuyard au collet.
Ce dernier proféra un cri de rage.
—Là ! fit Jonathan, en s’adressant au valet; mainte-
nant, conduisez monsieur à la chambre rouge, et après l’y avoir enfermé à double tour, laissez-le réfléchir jusqu’à demain matin,
L’infortuné Cox essaya bien de iutter encore, mais un second valet était venu se joindre au premier, et à eux deux, ils eurent vite raison de la résistance qui leur était opposée.
Quand Jonathan et Max se retrouvèrent seuls dans la pièce du rez-de-chaussée, il y eut un moment de silence presque solennel.
Max ne comprenait pas les raisons qui faisaient agir l'Américain, et il était bien près de juger sévèrement sa conduite,
Jonathan fronça les sourcils.
—Tout ceci me regarde, réponditil nettement, et réservez votre pitié pour de meilleures occasions. Nous jouons une partie dangereuse dans laquelle il faut à tout prix réussir, et puisqu’il se montre réfractaire à la persuasion, résignons-nous à user de violence.
—Mais ce misérable ne parlera pas.
—Ca... c’est une autre affaire.
—Que ferez-vous, s’il s’obstine à se taire ?
Jonathan eut encore une fois ce sourire étrange, auquel il s’abandonnait dans certaines situations critiques.
—Prenez patience... et vous verrez, répondit-il. aussi bien, je ne vous quitte pas... je tiens à surveiller moi-même notre prisonnier... et je vous promets, sous peu, de vous faire assister à un spectacle dont on ne vous a pas souvent régalé dans votre Europe civilisée.
Max ne fit plus d’autre objection... il était tard. il gagna sa chambre, pendant que l'Américain gagnait la sienne.
Le lendemain, rien d’extraordinaire ne se passa.
Le matin, vers onze heures, Jonathan, accompagné
d'un valet, se fit ouvrir la porte de Cox, et trouva ce dernier occupé, selon son hebitude, à tailler un morceau de bois...
Jonathan essaya de le faire causer... mais Cox ne répondit pas à ses questions, et se renferma dans un mutisme complet,
Toutefois, quand Jonathan se retira, il Jui lança un regard de haine et de mépris.
—$Si vous n'avez rien autre chose à me proposer, lui dit-il, sur un ton railleur, vous pouvez vous dispenser de revenir,
Jonathan s’inclina.
—Soit! soit! répondit-il, j'attendrai que vous me fassiez appeler. :
Et il eortit.
Le soir, quand il ge mit à table avec Max, ce dernier paraissait soucieux. {
—Qu’avez-vous donc, mon ami? demanda l’Amériain... je vous trouve l'air préoccupé... auriez-vous quelque inquiétude au sujet de mademoiselle Edmée ?
—Ce n’est pas cela, répondit Max.
— Qu'est-ce alors ?
—Je songe à notre prisonnier, et je vous attendais avec impatience pour obtenir de vons quelques éclaircissements sur ce que mia dit Tom.
—Que vous a dit votre valet?
—Cet après-midi, comme je lui demandais sil avait fait porter quelques aliments à M. Cox, il m’a répondu que vous lui aviez défendu,
—Ah! ah! Tom est un serviteur fidèle, et il observe exactement les instructions qu’on lui donne.
—Vous avez done vraiment donné cet ordre ?
—Parbleu !
—Votre intention n’est mas cependant de priver ce misérable de nourriture ?
— On peut aller neuf jours comme cela !
—Enfin, il est impossible que vous ayez formé le projet de le laisser mourir de faim.
—Pourquoi pas ?
—Max fit un soubresaut, ot a pâleur envahit ses traits,
—Ah! Ce serait horrible lbalbutia-t-il épouvanté, Jonathan fit un mouvement imperceptible des épaules.
—C’est selon, népondit-il froidement, et cela dépend de la manière de voir! d’ailleurs, tout est relatif en ce monde, et ce qui prend le nom de cruauté dans certaines circonstances, pourrait s'appeler justice dans d’autres. Or, nous avons besoin que cet homme parle, et puisque nous le tenons à notre discrétion, nous serions bien naïfs, je dirai même bien coupables si nous n’usions pas envers lui des moyens qu’un heureux hasard met à notre portée.
Au surplus, ajouta Jonathan, je vous l'ai dit, et je tiens à le répéter ; c’est moi que tout ceci regarde, et je n'ai pas pour habitude de décliner les responsabilités que j'enconrs! Ne vous occupez done plus de maître Cox, cet homme m'appartient, et ne compromettez pas le succès de mes efforts Par une commisération, qui, de toutes façons, serait ici fort mal placée !
Le lendemain matin, vers onze heures, Jonathan venait de rentrer à l'hôtel, quand Tom, le vaiet particulièrement préposé à la garde de Cox, vint le trouver dans sa chambre, où il s'était rendu, en attendant le déjeuner.
Dès qu’il aperçut le fidèle serviteur, Jonathan alla à sa rencontre.
—Viens-tu déjà m’annoncer que le déjeuner est prêt? demanda-t-il d’un ton ironique.
—Tom fit un ;xeste négatif,
—Ce n’est pas de cela qu'il s’agit, répondit-il,
—Et de quoi donc ?
—Je sors de chez le prisonnier. ‘
—Il n’est pas malade, je suppose.
—Non, sir Jonathan... il est au contraire en parfaite santé. Seulement, il commence à être inquiet.
—Vraiment ! <
—Ïl a faim!... Voilà bientôt quarante-huit heures qu’il n’a mangé, et, comme je Jui ai dit que vous aviez ondonné de ne lui faire servir aucune nourriture, 1l demande à vous parler.
Jonathan fit quelques pas vers la porte.
—{Ce cher Cox! dit-il, je serais au regret de le faire attendre, Passez devant, monsieur Tom, et veuillez, je vous prie, m’accompagner jusqu’à la chambre de notre détenu.
Tom prit les devants, ainsi qu’on l'y invitait, ei peu
après il introduisait l'Américain auprès de Cox.
Ce dernier était assis auprès de la fenêtre, l'attitude accablée, les bras ballants, le front penché.
Au bruit que fit Tom en ouvrant la porte ,il se redressa brusquement, et son regard, subitement éclairé, s’attacha eur Jonathan, qui venait de franchir le seuil.
— Vous! vous! enfin, balbutia-t-il d’une voix qui s'étrangla dans son gosier.
Jonathan avait renvoyé Tom et s’avançait lentement.
Quand il ne fut plus qu'à quelques pas de Cox, il s'arrêta :
—Parbleu ! dit-il, je suis ravi de vous voir en si bonne disposition, mon cher monsieur; vous avez désiré me parler... et, vous voyez, je m’empresse de me rendre à votre appel. Que puis-je faire pour vous être agréable ?
Cox serra ses deux poings crispés avec une rage concentrée,
—Ah! trêve de raillerie... grommela-t-il, vous savez aussi bien que moi ce que j'ai à vou- demander; et ce que je veux, c’est que vous disiez jusqu'où vous comptez pousser cette plaisanterie atroce.
—Vraiment, cher monsieur, repartit Jonathan, vous finirez par me donner une bien mauvaise opinion de votre pénétration; je croyais qu’il ne devait vous rester, depuis hier, aucun doute sur mes intentions.
—Voulez-vous donc me laisser mourir de faim?
Jonathan protesta du geste.
—Loin de moi une pareille pensée! répliqua-t-il avec un sourire bienveillant, car vous n’avez qu’un mot à prononcer pour qu’à l'instant même Tom vous apporte un déjeuner que Brébant ou Riche ne désavouerait pas!
.—Et si je refuse à prononcer ce mot?
—J’en aurai le coeur déchiré, cher monsieur Cox, mais, dans ce cas, je me verrai obligé de maintenir les ordres que j'ai donnés.
Et comme son interlocuteur se laissait tomber sur
son siège, la lèvre tordue par la colère, l'oeil injecté de fureur, il s'assit tranquillement à quelques pas de lui et continua :
—Mon Dieu, dit-il, vous avez tort, je vous assure, de vous mettre en cet état, la colère est la pire des vonseillères, et vous avez mieux à faire que de l'écouter: est-ce que je me suis plaint, moi? quand j'ai découvert que vous m’aviez joué: me suis-je répandu en vaines récriminations? Loin de là, j'ai admiré au contraire, l'adresse que vous aviez déployée en cette circonstan- ‘ce, et ayant perdu la première partie, j'ai tenté de prendre ma revanche, C'était légitime, convenez-en,
Vous m’aviez piqué au jeu... et nul ne pouvait le trouver mauvais, Or, aujourd’hui,—j'ai à peu près réussi, — Vous êtes en mon pouvoir... Toutes mes précautions sont prises pour que vous ne puissiez pas sortir de cet hôtel, et vous n’en sortirez que lorèque vous m’aurez donné satisfaction, — on a son amour-propre, que diable! et vous reconnaîtrez vous-même que je ne fais rien en ceci, qui excède mon droit le plus rigoureux.
—ÆEnfin, dit Cox, dans le cas où je conser ais à faire ce que vous exigez, quelles conditions ?.
—0h!... aucune, cher monsieur, interrom € sèchement l'Américain ; on ne traite pas vec un ennemi que l’on a forcé dans ses derniers retranchcments ; vous vous rendrez sans condition... ou, sinon...
—Et vous croyez que je serai assez naïf...
—Je ne sais pas... et je ne veux rien préjuger. Mais soyez assuré, dès à présent, que je ne bougerai pas de la position qr j'ai prise. Voyons, consentez-vons ?
—Je refuse.
Jonathan se leva.
——1] était bien inutile de me déranger, dit-il, et janrais mieux fait de déjeuner. Je vous laisse... mais, croyez-moi, monsieur Cox, ne prolongez pas trop une situation qui ne peut que s’aggraver; et ne vous expo-
sez pas à un redoublement de souffrances qui n'ont aucune chance de am'attendrir,
. Deux jours et deux nuits s'écoulèrent à la suite de cette conversation, et vers la fin du second jour, Jonathan commençait à s'inquiéter du silence gardé par Cox, quand, au sortir de table, vers sept heures, Toi vint lui annoncer que le prisonnier demandait de nouveau à lui parler,
Il & rendit sur-le-champ auprès de lui.
Cox était allongé sur un divan, la poitrine oppressée, le visage blême, l'oeil fiévreux; une sueur glacée perlait à es tempes; il tenait son front serré entre ss deux mains.
Jonathan s’approcha doucement. D
—Æh bien... eh bien... dit-il avec enjouement, comment nous trouvons-nous, depuis ces quarante-huit heures que j'ai passées sans vous voir? Avons-nous réfléchi ?
—Oui ! oui! répondit Cox, en &e soulevant d’une main défaillante... je vais mourir.
—ÆEh non... vous n’en êtes pas là, et j'espère qu'avant peu, pourvu que vous nous y aidiez, nous vous aurons rendu vos forces. Etes-vous décidé à parler ?
—J’y consens.
—Allons donë, — que vous disais-je. .. vous pouviez vous épargner bien des souffrances.
— Mais, si je parle? insista Cox.
—Si vous parlez, sir Jonathan, qui n’a jamais manqué à sa parole, s'engage, sur son honneur, à vous faire libre, dès que le feuillet de Cincinnati sera entre ses mains.
—Vous le iurez!
—Je le jure.
Le misérable eut encore une seconde de suprême hésitation; mais Ja faim lui déchirait les entrailles: il était près de défaillir. Il se résigna à un aveu complet,
Jonathan écoutait avidement et rocucillait chaque parole, chaque indication avec une pre attention,
Quand Cox eut fini, il se laissa retomber sur le divan, inerte, sans force ot presque sans voix,
Jonathan marcha vivement au bouton de sonnerie qu'il poussa, et allant à Tom, qui accourut aussitôt à cet appel :
—Tom, dit-il, d'un ton impérieux, je’ vais sortir: dans une demi-heure an plus je serai de retour, D'ici-là, faites donner un bouilln à cet homme, ajoutez-y un verre de vieux bordeaux, et veillez sur lui jusqu'à mon retour, — Plus que jamais, vous m'en répondez!
Et il sortit,
Le oupé attendait attelé devant la marquise; il y monia raipdement et jeta ces mots au cocher :
—Rue Contrescarpe, 25.
Et la voiture partit.
Or, pendant que ce8 faits se passaient, d’autres événements se préparaient chez M. Parville et chez le comte de Blangy.
Ce dernier n’était pas reshé inactif de son côté, à la suite du crime commis chez Renardin, et il avait compris de suite, comme Jonathan, que l’assassinat n'avait pu avoir pour mobile que le vol de l'important docu-. nent.
Les personnes qu’il avait interrogées à ce sujet ne lui avaient laissé aucun doute sur ce point, et quoique Renardin n’eût fait aucune déclaration précise, ses soupçons s’étaient affirmés par la connaissance qu’il avait eue des menées de l’Américain depuis le sinistre événement.
Un instant même il avait cru que Jonathan pouvait bien être l’instigateur, sinon l’auteur même du crime.
Mais cette pensée ne fit qu’effleurer son esprit, et ei pendant quelques jours elle suffit à lui communiquer les plus mortelles appréhensions, elle disparut bientôt,
quand il eut reçu la visite de Cox, qui ne le trouvant pas, lui avait laissé quelques mots, ambigus pour tout autre, mais tout À fait significatifs pour le comte,
Cox disait qu'il désirait voir M, de Blangy le ph tôt possible; qu'il avait d'importantes communication ; à lui fair de ln part d'un citoyen de Cincinnati, et qu'il prendrait la liberté de le venir voir dans la aoinée,
Le comte l'avait attendu vainement toute la nuit,
Cox n'était pas venu...
En sortant de chez le comte, il s'était rendu auprès de Max. Dans la situation où il se trouvait, il n'avait pas de temps à perdre : il avait hâte de tirer le meilleur parti possible du précieux document dont il venait de se rendre posessour,.. Peu lui importait, à lui, de le vendre au comte où à Max, Il s'était dit que l'un et l'autre étaient également intéressés à le lui acheter, et il avait imaginé de le mettre à l'enchère.
Sa cupidité le perdit, et nous avons dit, comment Jonathan, averti à temps, l'avait surpris chez Max et fait prisonnier,
Ceepndant, M. de Blangy ignorait ce qui avait eu lieu et attendait toujours.
Sa position était des plus critiques,
Les dépenses exagérées de son fils, les p rt. énor1 qu’il avait faites lui-même à la Bourse et vil 6 pee vait plus dissimuler longtemps, tout cel: 1 triritt une obligation impérieuse de brusquer le dénouer cr ; or, il ne voyait d’issue possible que dans le ma d’Anatole avec mademoiselle Parville, et surtout, ans l'entrée en possession de l’héritage du duc de Kervenny.
Sur le premier point, il avait la parole de M. Parville. Sur le second, il avait la démarche de Cox.
Malheureusement, ce dernier n’était mas revenn.
C'était très alarmant.
Le comte ne vivait plus; il avait envoyé à plusieurs reprises son fidèle Langlnis auprès de Renardin: mais
ce dernier ne savait rien ou faisait semblant de ne rien savoir, il jouait le (désespoir, la crainte et ne donnait aucun renseignement dont on pâût profiter.
Le comte se décida alors à faire une tentative auprès de M. Parville, et ce même soir où nous avons vu Cox céder enfin à Jonathan, il se rendit chez le banquier, bien résolu à lui arracher un consentement «uinitif au mariage d’Edmée avec son fils.
Il trouva M. Parville seul avec sa fille et Ursule.
M. Parville parcourait les journaux du soir; Edmée était assise au piano; la vieille gouvernante s’occupait à quelque travail d’aiguille.
Le banquier accueillit la visite du comte avec une véritable effusion, et alla à sa. rencontre, les mains tendues. -
—Qu’êtes-vous done devenu, cher comte? dit-il : voilà quelque temps déjà qu’on ne vous a vu, et je suis heureux, vraiment, de votre aimable visite.
—Mille grâces, cher monsieur, répondit le comte; j'ai eu beaucoup d’occupations, qui m’ont pris tout mon temps... et il m’a été impossible.
Edmée s'était levée, le comte s’interrompit, puis alla à elle:
. Ne vous dérangez pas, ma chère ‘enfant, dit-il, je
scrais désolé de vous être importun; je passais près d'ici... je me suis rappelé que j'avais à causer avec M. Parville, et, au risque d’être indiscret. ..
—Vous ne le serez jamais, dit le banquier, vous le savez bien ; mais dites-vous vrai, et avez-vous réellement à av’entretenir de quelque objet important ?
—C’est précisément cela. .
— Voulez-vous que nous passions dans mon cabinet ?
—Nullement, nous sommes fort ibien ici... et pendant que mademoiselle Edmée continuera ses études, nous pourrons causer tout à notre aise.
RE
M. Parville et le comte allèrent s’asseoir sur un divan circulaire qui occupait le milieu du salon,
Ils tournaient ainsi le dos à Ursule et à Edmée, et leur conversation ne pouvait être entendue,
Cependant M. Parville avait regardé plus attentivement le comte, et il avait été frappé de l'expression préoccupée de son visage,
—Qu’y at-il done, interrogea-t-i] : auriez-vous quelque sujet de contrariété ?
Le comte remua lentement la tête.
—C’est un peu cela, répondit-il, et vous seul pouvez rendre la tranquillité à mon esprit.
—Moi! ah, parlez! de quoi s’agit-il ?
—De mon fils Anatole.
—Que lui ‘t-il arrivé?
—Oh! rien qui m'inquiète sérieusement, quoique, depuis quelques semaines, je le trouve bien changé.
—Qu’a-t-il done ?
—Ï1 est heureux.
—Et cela vous trouble? fit Parville.
—C’est que je ne l'ai jamais vu ainsi.
—Bon ! cela lui passera.
— Enfin, en quoi puis-je vous être utile dans cette occurrence ?
—Ne le devinez-vous pas?
M. Parville fit un mouvement et se disposait à ré pondre quand le comte poursuivit.
—Je n€ prétends pas faire un éloge excessif de mon fils, dit-il, mais je puis bien dire que si, comme tous les jeunes gens de son âge, il s'est abandonné quelquefois aux amours faciles, il a su garder intact un coeur loyal et pur, et qu’il apportera dans le mariage toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d’une femme. Il y a quelques mois, il n’avait jamais aimé encore C4 il n’a fallu rien moins que la grâce et la beauté de la
jeune fille qu’il a distinguée pour lui ouvrir les yeux et éveiller son coeur.
—Et cette jeune fille, l’aime-t-elle ? demanda M. Parville
—Anatole ne me l'a pas dit, et avant de l’interroger lui-même, il a voulu savoir s’il ne rencontrerait pas d’obstacle de la part de son père.
M. Parville eut un geste plein de bonhomie,
—Ne prolongeons pas davantage ce mystère, mon cher comte, répondit-il, car je n’entends pas me dérober à l'explication que vous sollicitez. C’est de mon Edmée qu’il s’agit, n'est-ce pas, et nous avons déjà par- 1é de ce projet... Moi, vous ne l’ignorez pas, je ne de-
pas mieux ; votre recherche est de celles dont on ne peut qu'être honoré, et je vous assure d’avance que j'y donnerai volontiers mon censentement... Mais c’est le bonheur de mon enfant, qui est ici en jeu, et il est bien juste que l’on ne fasse rien sans consulter, J’ai toujours eu l’intention de la laisser libre de son choix; je ne da contraindrai jamais à une union, quelque brillante qu’elle soit, et le jour où elle mettra sa main dans celle d’un époux, c’est que son coeur sera d'accord avec ma raison. Je ne crois pas que je puisse mieux répondre à la démarche que vous voulez bien faire en ce moment, et si vous le voulez, nous pouvons sur-le-champs interroger l'enfant. -
Le comte interrompit vivement M. Parville.
—Non! dit-il, attendez, et laissez-moi vous adresser auparavant une question qui me semble des plus importantes. <
—Laquelle? fit le banquier étonné.
—Mademoiselle Edmée est assez jolie et assez riche pour permettre de supposer que ma demande n’est pas la première qui vous ait été adressée. — Mon fils est-il à l'heure où je parle, le seul prétendant qui se soit mis sur les rangs?
—L'enfant est si jeune répondit M. Parville, que, jusqu’à présent, à part quelques présentations banales et sans importance...
—Alors, vous êtes libre de tout engagement ?
—Tout à fait libre, a
—De sorte que si mademoiselle Edmée, voulait bien agréer la recherche d’Anatole.…..
—Je ne metirais aucun obstacle à l'union des deux jeunes gens.
Le comte respira, et faisant un effort sur lui-même, comme s’il eût pris une grave résolution :
—Tnterrogez donc votre charmante jeune fille, cher monsieur, dit-il d’un ton un peu ému, et Dieu veuille que sa réponse ne vienne pas détruire Je bonheur que mon fils a rêvé!
—Edmée!... dit alors la voix de M. Parville.
La jeune fille jouait une mélodie de Schubert. A Veppel de son père, elle sarrêta brusquement, et se retourna vers lui, inquiète et troublée,
Puis ,se levant lentement du piano où elle était assise, elle marcha jusqu’à son père, vers qui elle éleva son beau regard plein de curiosité soucieuse.
Discrètement, le comt£ s'était retiré à quelques pas.
Bien qu’il se cc: tint et cherchât à dissimuler lémotion profonde qu’il éprouvait, cependant, à certains mouvements qui venaient parfois contracter ses lèvres, il était facile de voir qu’il se passait en lui quelque chose d’extraordinaire.
C'était, en effet, un moyen décisif, et toute son âme semblait s'être concentrée pour surprendre la réponse d’Edmée, dans l’accueil que, par son attitude, elle allait faire aux questions de son père.
Mais une autre épreuve, bien plus redoutable, lui était réservée, et M. Parville avait à peine adressé .quel-
ville.
ques paroles à sa fille, quand le timbre de l’appartement retentit, et vint suspendre toute conversation.
—Ursule! dit le banquier, vovez qui est là, et veuillez dire que je ne reçois personne.
Ursule s’était déjà levée, prête à obéir, lorsque la porte du salon s’ouvrit et livra passage à l'Américain,
—Sir Jonathan! fit Parville aeve une exclamtion de joie.
—Luil...-sécria le comte, étouffant un cri de colère, : ‘
L’Américain ‘était entré.
Son visage rayonnait; dans ga tenue, d'ordinaire si correcte, se trahissaient certaines négligences inexplicables : il ne prit garde ni à Ursule, ni au comte de Blan- 8, et s’avança les mains tendues vers le banquier.
—Excusez-moi, cher monsieur. dit-il, excusez-moi ; quand je vous aurai appris le motif-de ma visite, j’espère que vous voudrez bien pardônner ce qu’elle a d’un peu insolite,
—Quy at-il donc? interrôgea le banquier qui fit mine de vouloir éloigner Edmée,
—Votre charmante enfant n’est point de trop, dit Jonathan; car, si je ne me trompe, c’est de son bonheur qu’il s’agit. É —De son bonheur!... répéta machinalement M. Par-
Une vive rougeur avait envahi les joues d’Edmée. L’Américain sourit comme eût fait Bas-de-Cuir luimême. <
Et il reprit:
—Je vous ai présenté dernièrement, dit-il, un jeune homme qui avait été un moment employé dans vos bu- Teaux, et qui, depuis, est devenu subitement riche.
—Max! fit M. Parville. {
—Précisément.
—Quel rapport ?
—Mon Dieu, il est très simple... Car, je ne crois pas être indiscret en vous annonçant que ce jeune homme est amoureux fou de mademoiselle Edmée.
—Jonathan! voulut interrompre le banquier,
—Et que, de son côté, poursuivit impertubablement l’Américain, mademoiselle Edmée ne le voit pas tout à fait sans plaisir,
Le banquier fronça le sourcil, pendant qu’une pâleur douloureuse se répandait maintenant sur les traits de sa fille.
Décidément, M. Parville trouvait que Jonathan allait trop loin, et il se disposait à le lui-faire observer quand le comte intervint.
Il avait fait quelque pas et se trouvait à côté de l’Américain.
— Est-ce que par hasard, dit-i}, sur un ton ironique, sir Jonathan viendrait demander pour son protégé la main de mademoiselle Parville ?
Jonathan s’inclina.
—Mille pardons, monsieur le comte, dit-il, imitant le ton de son interlocuteur, je n’avais pas eu l’honneude vous voir!... mais vous intervenez à propos pour rendre à ma démarche sa raison sé-ieuse et pratique... C’est en effet, la main de mademoiselle Edmée que je viens demander à son père.
-—Pour M. Max? =
—Oh!il ne s'appelle plus de ce nom banal.
—Depuis quand ?
—Depuis une heure.
—Et quel nom portet-il maintenant ?
—Nous Pappellerons, si vous le voulez bien, le due Roger de Kervenny!...
Et pendant que le banquier, Edmée et Ursule, se rapprochaient frémissants, le comte jeta un cri rauque, et saisit le bras de l'Américain.
# —Le duc! balbutia+-il éperdu. Ah! c’est faux, on
ous a menti, Ne croyez pas à ce que vous dit cet homme, et je le défie de produire un acte légal, une preuve matérielle de la naissance du fils de Roger. Ou cet enfant est mort, entendez-vous? ou s’il vit à l'heure qu’il est, il ne peut prétendre qu'à la part que l’on fait d’ordinaire aux bâtards!
Tandis que le comte parlait de la sorte, la gorge serrée, l'oeil injecté de sang, sir Jonathan avait tiré de sa poche un parchemin qu’il présenta à M. de Blangy au moment où celui-ci finissait.
— Voici la preuve que vous exigez, monsieur le comte répondit-il froidement ; c’est le feuillet arraché jadis par ure main criminelle au registre de Cincinnati, et croyez moi, quand je vous assure qu'il n’y manque rien de ce qui peut justifier lesi revendications du fils de Roger.
—Tnfamie! infamie! murmura le comte,
Par un mouvement rapide, ‘peut-être inconscient, il étendit en même temps la main vers le précieux feuillet ; mais Jonathan l'avait déjà remis dans sa poche.
—Nous nous reverrons, monsieur le comte, ajouta-til tranquillement ; et je vous donnerai alors toutes les justifications complémentaires que vous pourrez désirer ! En attendant, permettez-moi de m’entretenir quelques instants, seul, avec M. Parville, dont les conseils me sont indispensables, pour la suite à donner à l’instance que je vais former dès demain.
Sur ces mots, l'Américain entraîna M. Parville vers son cabinet pendant que le comte gagnait la porte, en
proie au plus violent désordre.
Toute la nuit, le malheureux resta debout.
Il était atterré, anéanti et se voyait perdu.
C'était la ruine, la honte, le déshonneur même... Car, depuis quelque temps, les folies de son fils, ses pro- Pre: spéculations avaient creusé le gouffre, que la fortune du due de Kervenny eût- pu seule combler.
Que faire? il ne le savait pas.
Mille pensées confuses traversaient son cerveau ; il ne pouvait s'arrêter à aucune,
Parfois, cependant, une fugitive lueur d'espoir se présentait encore à lui, et il se disait que peut-être sir Jonathan avait menti; qu’il n'avait Pas entre les mains le document dont ;] avait parlé; que ce n'était là qu’une ruse à laquelle il avait recours, pour l’amener à une transaction ! à
Mais cette supposition ne résistait pas à la réflexion.
Il connaissait trop bien l’Américain Pour croire qu’il eût agi et parlé avec autant d'autorité, s’il n'avait pas eu en sa possession la pièce authentique arrachée au registre de Cincinnati.
Il ne fallait pas se bercer d'illusions, et mieux valait encore regarder en face la situation terrible qui lui était faite,
A mesure que la nuit avançait, des frissons le mor-
ient à la peau, et de sombres idées lui venaient.
Ce ne pouvait être que par surprise, que sir Jonathan s'était approprié le document dont il le menaçait.
Par surprise ou par crime!
Il se rappelait l’assassinat commis chez Renardin, et n’était pas éloigné de croire que l'assassin avait été Payé par l'Américain.
I] le supposait capable de tout!... et avec un pareil homme, il n’y avait pas à hésiter quand il s’agissait de représailles.
— Ah! s’il avait pu le tenir à son tour, une heure! il n’eût reculé devant aucune violence,
L’aube en blarchissant les rideaux de sa Chambre, le trouva éveillé, pâle, frissonnant, la moiteur aux tempes, comme s’il sortait d’un cauchemar atroce. Jamais il ne s'était senti brisé à ce point.
Il & jeta sur un divan, rompu de fatigue, la tête alourdie par une si longue veille, et s’endormit tout d’un Coup, d’un sommeil de plomb.
Quand il se réveilla, il était plein jour. >
11 se redressa avec énergie, et alla à son cabinet de toilette, où il plongea à plusieurs reprises sa tête brà- Jante dans l’eau fraîche.
Puis il sonna et un domestique parut.
—Mon fils est-il à l’hôtel ? interrogea le comte, après avoir achevé ses ablutions.
—M. le vicomte n’est pas rentré, cette nuit, répondit le valet.
—Dès qu’il rentrera, vous lui dire que je désire lui parler.
—Qui, monsieur.
— 11 n’y a pas de lettre pour moi? Personne n’est venu me demander ce matin ?
—11 n’y a pas de lettre pour monsieur le comte... mais il y a là dans l’antichambre, une personne qui désire lui parler... et qui attend. k
—Quelle personne ?
—Un homme de quarante-cinq ans environ. type américain... mise modeste. *
—Et comment s’appelle cet homme ?
—M. Cox.
—Le comte tressaillit,
— N'est-ce pas ce même M. Cox, dit-il, qui s’est présenté à l'hôtel, il y a quelques jours, pendant mon absence... et qui n’est pas revenu ?
—’est lui-même.
—Eh bien! faites-le entrer, à l’instant; et veillez à ce que personne ne vienne me déranger pendant que serai avec lui.
Le valet soilit, et quelques secondes après, il introduisit M. Cox auprès de son maître.
Cox était réconforté depuis la veille; il avait bien dormi, et un reste de pâleur témoignait seulement du rude jeûne que Jonathan lui avait fait subir. ”
1 entra d’un pas délibéré et vint saluer lé comte, qui l’observait profondément depuis son entrée,
—Je prie monsieur le comte de m’excuser, dit-il, si J'ai pris la liberté de me présenter devant lui sans l’a voir prévenu, comme il convenait; mais il y a à cela des raisons que vous apprécierez, je l'espère, dès que je vous les aurai fait connaître,
—C’est vous qui êtes déj
—Oui, monsieur avais rencontré i vous et moi,
ite.
—Que voulez-vous dire ? fit le comte, surpris de ce langage.
—Je veux dire que si la chance avait voulu que vous ne fussiez pas absent, le jour où je me suis présenté, il n’y aurait point À cette heure, d'autre héritier du duc de Kervenny, que le comte de Blangy, et M. Cox, qui Vous parle, voguerait vers l'Amérique avec deux bons millions en poche.
Le eomte regarda son interlocuteur avec curiosité,
La fermeté de son accent, l’audace de som regard, l’aplomb de son maintien, tout l’étonnait dans cet homme qu’il ne connaissait Pas encore; et un vague espoir se faisait jour à travers Pobscurité qui Penveloppait.
—Comment vous y seriez-vous done pris, dit-il, pour mettre le comte de Blangy en possession de l'héritage du duc?
—Tout simplement en lui vendant pour un bon prix l’acte dont j’étais k détenteur ot que aix Jonathan m’a forcé de lui donner Pour rien. =
—Eh quoi! vous vous êtes laissé dépouiller ?
—1l l'a bien fallu.
-. Vous m'avez pourtant air dun homme qui ne se laisse pas facilement duper.
—Et vous avez raison, monsieur le comte, mais il est des situations où les résolutions les plus énergiques doi.
vent céder ; et sir Jonathan m'a placé dans une de ces situations, '
—Expliquesz-vous,
—Voici..,
Et Cox raconta à M. de Blangy ce qui lui était arrivé à l'hôtel de Brimborion.
En l’écoutant, le comte était devenu de plus en plus soucieux, et quand le récit fut achevé, il releva le front, et arrêta son regard sur son étrange interlocuteur.
—Ainsi, dit-il, le feuillet de Cincinnati est entre les mains de l'Américain ?
—Ne le saviez-vous pas? .
—Je le savais depuis hier, mais je voulais douter encore,
—Vous voyez que sir Jonathan ne s’est pas endormi ! Il a dû faire toute diligence pour établir les droits de son protégé.
—Ah! le malheur me poursuit... Perdu ! je suis perdu! murmura le comte en laissant tomber sa tête accablée dans ses deux maine.
—Bah! qui sait! fit Cox en baissant la voix.
M. de’ Blangy frissonna, et, se dressant brusquement, il darde sur Cox deux yeux où brillait une curiosité intense.
—Mais puisque vous vous êtes laissé dépüuiller par cet homme, dit-il, pourquoi êtes-vous venu vers moi ?
Cox cligna de l’oeil.
—Voilà la question, répondit-il, et si vous me voyez aujourd’hui, c’est que je désirais causer avec vous.
—AÀ quel propos ?
—À propos de héritage, parbleul’ -
—Tout n'est-il pas fini?
— Moi... je ne désespère jamais tant qu’il me resie une chance.
—Une chance? ee
Cox se rapprochs encore.
—Je me suis renseigné, monsieur le comte, continuat-il, et je ne vois aucune inconvenance à vous dire, que je connais la position terrible dans laquelle vou: vous trouvez!... Vous comptiez sur l'héritage du due pour relever votre nom, etscet héritage venant à manquer, vous êtes perdu... peut-être déshonoré.
— Enfin ! enfin! où voulez-vous en venir ?
—À vous demander la part que vous feriez à l'hymme qui vous rendrait tout ce que vous êtes menacé de
—C’est donc possible ?
—Je m'y engage.
—Par quel moyen ?
—Répondez d’abord à ma question... et je vous ferai connaître ensuite le procédé élémentaire auquel j'aurai recours,
Le comte s'était mis à parcourir la chambre à grands
pas ; le sang brûlait ses artères, sa poitrine était près d’éclater; ce qu’on lui faisait entrevoir était impossible, irréalisable ; et pourtant, il croyait!
—Voyons! voyons... insista-t-il, c’est vrai ? Vous ne me trompez pas?... Vous m’asurez.
—Cela dépend du prix que vous y mettrez, répondit cyniquement Cox.
—Mais, .. fixez-le vous-même.
—Etes-vous disposé à me donner deux millions ?
—Ah! je.le jure... Parlez... parlez!
Cox approuva du geste,
—Du reste, dit-il, nous prendrons nos précautions en conséquence, car jai toujours estimé que les actes valent mieux que les serments,
—Vous me faites mourir d’impatience,
—Nous y voici, monsieur le comte, Nous y voici! et je m'étonne vraiment que cette idée ne vous soit pas venue déjà.
—Quelle idée ?
—Ne vous smble-t-il pas, en effet; que le seul obstacle qui s’oppuse à ce que vous hérities du duc, c'est œ jeune Max, fils de Roger.
—Eh bien ?
—Æh bien, quand on est fermement résolu à atteindre son but, on n'hésite pas d'ordinaire et on supprime - les obstacles,
—Un crime! fit le comte d’une voix étranglée,
—Ne vouliez-vous pas le supprimer légalement? C'était un crime, ça aussi!
—Jamais... jamais.
—Réfléchissez,
—Ah! vous me faites horreur.
Un hideux rictus tordit la lèvre de Cox.
—A votre aise, monsieur le comte, dit-il en s’incli. nant avec un respect exagéré, ct je n'aurai garde d’insister devant une si honorable répugnance, mais, croyezmoi, réfléchissez. Je serai encore à Paris pendant quelques jours, et je me présenterai chaque matin à vôtre hôtel... et j’espère que vous vous souviendrez avec intérêt de la proposition que je vous ai faite.
Il salua profondément et se retira.
Ainsi qu’il l'avait promis, chaque matin, à partir de cœæ jour, on le vit revenir à l'hôtel et demander à parler au comte de Blangy; mais chaque fois, quelques minutes après, il sortait sans avoir été reçu.
Seulement, le quatrième jour, il ne revint pas ! et les valets racontèrent plus tard que le comte s'était enfermé avec lui et qu’ils avaient passé deux grandes heures ensemble.
Que s’étaient-ils dit? quelle sombre trame avaient-ils ourdie ?
C’est ce que la lecteur ne tardera pas à apprendre,
Les quelques jours qui s'écoulèrent à la suite de ce que nous venons de raconter, furent une longue suite d’enchantements pour Mnx ot FEdmée,
Jonathan avait comrur qué à M, Purville l'acte que thentique qui établissait los droits inoonte stables de Max à l'héritage du due de Ker-eury il tai avait raconté l'histoire du fils de Roger, l'amour qu”! prouvait pour Edmée, et le banquier s'était parfniiement laissé convaincre,
Il ne demandait du reste qu’à être convaineu, et autour de lui, chacun semblait s'entendre pour exercer une pression à laquelle il eût été bien difficile de se soustraire,
Edmée ne cachait pas son bonheur. Son visage rayonnait ; chaque fois que l’on prononcait devant elle le nom de Max ou de Roger de Kervenny, une* vive rougeur montait subitement à ses joues: elle ne était jamais montrée. plus expansive avec son père, et ce dernier la surprenait bien souvent en longue conversation avec Ursule,
De quoi parlaient-elles ainsi ?—De Roger.
La vieille, gouvernante ne se possédait pas de joie! Elle avait reporté sur le fils tout l'amour maternel qu’elle avait jadis témoigné au père, et elle ne cessait de le regarder, de lui prendre la main, de lui raconter les années heureuses qu'elle avait passées au château de Trémor.
Max, lui, se laissait faire.
C'était une ivresse à laquelle il n’y avait, pas d’équivalent.
11 écoutait l’excellente vicille avec attendrissement, lui adresait mille questions qu’elle ne se lassuit pas de satisfaire, et, en dernière analyse, il revenait toujours sur le compte d'Edmée, sans se rassasier jamais des détails interminables dans lesquels s’oubliait la bonne Ursule,
M. Parville était donc bien circonvenu, et, comme nous le disions, il se laissait faire.
D'ailleurs, depuis quelques jours, de mauvais bruits lui étaient revenus sur le comte de Biangy et sur son fils.
On disait le comte ruiné, compromis, on ne parlait de rien moins que d’une exécution prochaine à la Bour- 8e.
Il en est qui supportent stoïquement ces coups de la fortune et ne s’en portent pas plus mal!
Mais pour le comte, dans la situation qu’il avait occupé jusqu'alors, c'était une catast: :“he, dont il ne devait pas se relever.
Sur ce point, M. Parville n’était pas homme à transiger, et il avait plus d’une fois frissonné à la pensée du danger que sa fille et lui-même avaient couru.
Ausi apportait-il une certaine complaisance empressée à favoriser l’amour de Max et à hâter le bonheur de sa fille!
Les deux jeunes gens étaient done heureux, ‘puisque tout semblait concourir à éloigner d’eux toute appréhension.
Max et Edmée se voyaient tous les jours; la plupart du temps devant M. Pafville ou devant Ursule, mais souvent aussi seuls; et alors, c’étaient de douces causeries où leurs coeurs s’épanchaient sans contrainte, où
ils se rappelaient naïvement les premières et douces impressions de leur amour.
—Moi, disait Max, du jour où je vous ai-vue, je vous ai aimée... Je n’avais encore rien éprouvé de semblable; c’était une vie nouvelle, une initiation à des sentiments inconnus, à peine pressentis; il me semblait que jamais”je n'avais été plus heureux... et pourtant, que de craintes! que de troubles! C’était une folie! je me le disais et je le sentais bien ! mais on ne raisonne pas avec de pareils sentiments. Que m’importait ma pauvreté, la distance qui nous séparait ? 11 n’y avait rien que je ne fusse capable de tenter pour vous mériter, Et puis, je peux bien vous le dire, à présent; la première fois que mon regard rencontra le vôtre... pardonnez-moi, mais il me sembla y surprendre une sympathie particulière, sorte de tendresse, de pitié peut-être, que j’accueillis, moi, avec une joie folle ;—dès le premier jour, je crus que je ne vous étais pas indifférent, et j’augurai qu'un moment viendrait où vous pourriez m’aimer aussi,—vous rappelez-vous cela ?
—Oui! oui! je me le rappelle,
—Chère Edmée !
—Ce fut d’abord une surprise, un étonnement, quelque chose comme un frisson qui me fit presque peur! j'avais déjà rencontré bien des jeunes gens, chez mon père, ou ailleurs, et je n’avais rien éprouvé de pareil. Quand je vous vis pour la première fois, je vous trouvai causant avec mon père. (C’était bien simple; pourtant, je devins toute rouge! je ne sais pas pourquoi, par exemple: vous me saluâtes: je vous rendis votre salut, et ce fut tout! mais, une fois de retour dans ma chambre, j'étais tout autre qu’une heure auparavant. (C’est bien étrange, n'est-ce pas ?
—Vous n’aimiez!...
—J'étais confuse, tremblante, presque honteuse.
-—Moi ! je rentrai chez moi, effrayé, n’osant pas m’avouer la cause du désordre qui s’était emparé de moi. Dès ce moment je me pris à vous aimer avec l'oubli de
toute choses, n’osant rien espérer, me berçant des illusions les plus insensées, jusqu”
me signifia que je ne devais bureaux!.., Ah! si Vous saviez comme je fus malheu-
reux alors et quelles sombres idées hantaient mon cerveau.
Edméc lui serra les mains pendant que la pâleur envahiseait ses joues,
—Ne parlons plus de cela, dit-elle avec un radieux sourire. Ces cruelles épreuves ont été éloignées de nous, et nous-m’avons plus rien à redouter de l’avenir,
—C’est vrai...
—Par un hasarc
1 providentiel, vous avez pu reprendre otre nom.
—Et ma jolie Edmée s’appellera bientôt la belle duchesse de Kervenny!... Vous avez raison, chère âme bien-aimée, ne pensons qu’au bonheur Promis ; et je veux chasser à jamais ces douloureux souvenirs qui ne peuvent qu’attrister votre front...
Un soir, les deux jeunes lhôtel Parville, Ursnle le service de la maison,
gens étaient dans le sajon de les avait quittées Pour surveiller Parville était sorti pour affai-
deux amoureux assis près l’un de l’autre, non Join de la cheminée, devisaient du seul
; L préoccupée ; Max, attentif à toat ce qui la touchait, n’avait pas tardé à s’en apercevoir.
—Qu’avez-vons donc? dem mencement d’inquiétude,
—Mais je n’ai rien, répondit Edmée, en s’efforçant de sourire.
—Ah! vous ne pouvez plus me trompe répartit Max, car je sais lire sur vos traits, les moindres impressions qui passent sur votre coeur. Or,ilya un nuage sur votre front, un voile sur vos yeux d’ordi-
anda-t-il, avec un com-
r désormais,
pr
naire si limpides. . . et je suis bien sûr qu’il est survenu quelque chose qui vous inquiète et qui vous trouble... n'est-ce pas vrai ?
Edmée eut un geste mélancolique.
—C’est vrai... répoudit-elle,
—Vous êtes inquiète ?
—Oui...
—Pourquoi ?
—Je n’en sais rien.
—Quelle folie !
—Non... mon ami, non... ce n’est point folie, C’est un pressentiment, Je n'ai jamais été ainsi... il me semble que je suis menacée... il y a comme des menaces de malheur autour de nous... Enfin... j'ai peur.
—Que craignez-vous ?
—Ah! je suis trop heureuse, depuis quelque temps. C’est l’excès de ce bonheur qui m’épouvante.
—Chère Edmée.
—N'’éprouvez-vous rien de semblable vous-même ?
—Moi, non!... Quel malheur redouterions-nous. . Puisque aucune puissance humaine ne pourrait nous séparer désormais ?
Edmée passa la main sur son front.
—Vous avez raison, dit-elle, c’est insensé ;mais, maljré tout ce que j'ai pu dire, depuis ce matin, je suis triste, et j’ai parfois comme des envies de pleurer!...
Max allait répondre: il avait pris les deux mains de lenfant dans les siennes, et l’attirait doucement contre sa poitrine, quand la porte du salon s’ouvrit.
Ursule entra : elle tenait à la main une lettre qu’elle vint remettre à Max...
Ce dernier la reçut étonné.
—Une lettre pour moi? interrogea-t-il, Qui done peut m’écrire ?
—Cest un commissionnaire qui l’a apportée à l'instant, répondit Ureule, et il a dit qu’ells était pressée.
Max l’ouvrit sur-le-champ, et c’est avre une profonde stupéfaction qu’il lut la signature.
La lettre était signée de Laura, et voici ve qu'elle contenait :
“Monsieur Max,
“ J’éspère que vous ne m'avez pas tout à fait oubliée, et que vous ne refuserez pas de me rendre le service que j'ai à vous demander, J'ai absolument besoin de vous parler ce soir même, je serai chez moi, à partir de dix heures et croyez que c’est plus encore dans votre intérêt que dans le mien, que je vous supplie de ne pas manquer à l’appekque je vous adresse,
Laura.”
Max resta un moment indécis, après la lecture de ce billet. 4 ë
Il ne pensait guère à Laura; ; ur tout dire, il l’avait presque oubliée,
Toutefois, il lui conservait au fond du coeur, un souvenir reconnaissant pour le passé commun, et il ne savait que faire.
—AÀ votre tour, dit Edmée en remarquant son trouble; voilà que vous avez l’air soucieux! Qui donc vous écrit?
Max lui tendit la lettre qu’elle parcouru.
—Quelle est cette personne qui s'adresse à vous? demanda l'enfant sans songer un instant à mal.
—Une jeune fille que j'ai connue, quand j'étais malheureux... répondit Max.
—Elle aura appris votre nouvelle fortune.
—C’est vraisemblable,
—ÆEh bien... il ne faut pas hésiter, mon ami... c’est si bon de faire le bien!
— Alors, vous m'engagez...
—Mais sans doute... allez... allez... et demain, vous me direz ce que vous aurez fait,
Max ne fit pas d'autre objection.
Cette lettre avait éveillé sa curiosité: le souvenir des jours passés dans sa pauvre mansarde lui était revenu plus vif, depuis un moment; il se rappelait la sollicitude que lui avait témoignée la jolie fille, et se demandait avec intérêt quel service elle avait à réclamer de lui.
Il ne doutait pas que Laura eut appris sa nouvelle situation; et it était curieux de savoir ce qu’elle-même était devenue,
Il relut sa lettre, et en arrivant à sa signature, il vit qu’elle lui donnait son adresse, boulevard Haussmann.
Cela l’éclaira tout de suite.
Elle devait avoir fait fortune! et il ne chercha pas . Jongtemps à deviner par quels moyens:
Laura était une des plus belles filles qu’il eût jamais rencontrées; elle avait dû être fort recherchée. Sans doute, elle avait accepté d’un autre, ce que lui, Max, n'avait pas voulu Jui donner. x
—Mais sous l'empire de quelle pensée lui écrivait. elle?... et quel sens donner à cette phrase énigmatique soulignée dans sa lettre: ,
C'est plus encore dans votre intéréf que dans le mien! ... :
Il était près de dix heures... 11 monta dans sa voiture, et donna à son cocher l’adresse de la jeune femme.
Quelques minutes plus tard, il sonnait à la porte de son hôtel; une bonne au minois éveillé vint lui ouvrir.
—Mademoiselle Laura? demanda-t-il en pénétrant dans l’antichambre,
—Monsieur est bien monsieur Max? fit la jeune camériste, accompagnant cette question d’un regard effronté.
—Moi-même! répondit Max.
—Mademoiselle attend monsieur. . . et ai vous voulez ne suivre,
Max suivit la petite bonne, traversa un salon luxueusement meublé, et arriva entin à un boudoir où une lampe voilée répandait sur tous les objete une vaporeuse et douce lumière,
Au dehors, à travers la fenêtre, on apercevait les grands arbres d’un parc,
—Mademoiselle prie monsieur de vouloir bien l’attendre, dit encore la cninériste.
Puis, fermant la porte, elle disparut, le laissant seul dans cette pièce pleine de parfums énervants et capiteux.
Et alors seulement, pendant quelques minutes, il put à son aise examiner ce délicieux retrait où se trouvaient réunies toutes les excentricités ruineuses du caprice et de la fantaisie.
Max en fut ébloui un moment ; 8’il avait pu conserver le moindre doute sur la position de Laura, ses doutes se fussent dissipés à l'instant.
Certes, il n’aimait pas la jeune femme; son coeur était trop occupé, pour qu’il y eût place pour un autre sentiment; et cependant, il éprouva comme une sôrte de tristesse à la pensée de sa chute, et ne put s’empé. cher de lui donner un .
Mais il n’eut pas le temps de s’abandonner à ces idées, Car, presque aussitôt, la porte du boudoir s’ouvrit et Laura vint à lui, la lèvre souriante, et la main tendue.
La jeune femme portait une robe de satin qui dessinait toutes les grâce de sa taille ; elle avait les bras presque nus, et ses longs cheveux faisaient comme un diadème à son beau front.
Elle lui serra les mains avec effusion et vint prendre place sur un divan où elle le fit asseoir,
—Vous êtes venu et je vous en remercie, dit-elle d’une voix un peu émue... Vous n’avez pas oublié notre pauvre petite mansarde, mais javais peur cependant.
—Pourquoi donc? fit Max, dégageant doucement ses mains de son étreinte. ;
—On ma dit que vous êtes riche maintenant.
—C’est vrai.
—Et due.
—Duc aussi, en effet!... Mais je serais bien méprisable si ma nouvelle fortune m'avait changé au point de me faire oublier ceux que j’ai connus et qui m’ont témoi-
gné un sérieux intérêt quand j'étais malheureux ; et puis, il y a une certaine jouissance, une fois échappé aux angoisses de la misère, à se rappeler les rudes épreuves par lesquelles on a passé, et je me croirais indigne de bonheur si je ne me souvenhis toujours combien vous n'avez été bonne et dévouée aux mauvais jours que nous avons traversés.
Laura ferma les yeux et appuya fortement ses deux bras sur sa poitrine, comme si une sensation douloureuse l’eut prise au coeur.
—Ah" j'avais fait un beau rêve! dit-elle alors d’un ton vague; et qui sait si je n'aurais pas pu être sauvée alors... ce sera l'éternel regret, l'implacable remords! voyez-vous! et ce souvenir wvient bien souvent dans mes nuits agitées et folles... Ah! je n'étais pas née pour cette honte, et l’on ne voit pas ce que cachent d’épines les fleurs dont nous parons nos fronts.
En parlant ainsi, la jeune femme passa sa main fré-
missante dans ses cheveux et secoua énergiquement la tête.
—Mais À quoi bon revenir sans cesse sur ces pensées douloureuses ?... poursuivit-elle d’un ton presque farouche ; ce”qui est fait est fait, et l’on ne peut retourner en arrière... Le rêve que j'avais formé s’est évanoui; je ne veux plus y penser... et ce n’est pas pour vous dire ces choses que je vous ai prié de venir.
—Vous avez done à me parler?
—C’est cela.
—AÀ quel propos ?
—À propos de choses graves.
—Vraiment !
Comme Max se prenait à sourire, un pli profond creusa le front de la jeune femme.
—Oh! ne riez pas, dit-elle; car depuis hier, je suis hantée par les appréhensians les plus sombres.
—AÀ cause de moi?
—Précisément,
—Que puis-je avoir à craindre ?
—Tout!... Ah! vous êtes bon, vous; vous avez une nature loyale et droite, et vous ne croyez pas facilement au mal; pourtant, il vous eût suffi de réfléchir un instant pour comprendre que votre fortune a cruellement déçu bien des intérêts et que la haine veille sur vous,
—La haine!... répéta Max, cherchant à comprendre.
Laura se rapprocha.
— Voyons! ditlle d'un ton âpre; vous voilà riche, vous voi due... et bientôt, dit-on, vous allez épouser la fille de M. Parville.., ue enfant belle, riche aussi et qui Vois aime... ch bien, n’avez-vous jamais pensé que cet héritage, en possession duquel vous allez entrer, ce titre que vous venez de revendiquer, ont pu être convoités par un autre ?
—Le comte de Blangy ?
—Et cette jeune fille! Edmée! croyez-vous que vous soyez seul à l'aimer et à la désirer ? N’est-il pas un autre homme dont sa beauté a attiré les regards et allumé les sens ?
—Anatole ?
—Oui, Anatole, qui voyait dans cette union, un avenir assuré de fortuge et d'amour, dont vous l’avez dépouillé brusquement, et qui vous hait, à cette leure, pour toutes les déceptions, tous les tourments auxquels sa vie est désormais condamnée,
—Mais que peut-il contre moi ?
—Lui! je le crois honnête encore... et il ne cédera pas sans combat aux conseils perfides qu’on lui donne... Mais les autres!... ceux qui l’entourent, ceux qui avaient échafaudé leur propre avenir sur le sien. N’espérez pas qu’ils acceptent sans lutte le sort qui leur est fait ; ils tenteront tout avant de se résigner.
—Ah! je ne les crains pas.
—Vous avez tôrt... :
—Mon droit est indéniable, —$ans doute,
—Et rien ne prévaudrs contre les constatations les que Jonathan à entre les mains, Ve
Laura ébaucha un sourire.
—Vous êtes confiant, dit-elle, et vous ne savez pas à quelles terribles résolutions peuvent s’abandonner de pareils hommes... Pour vous écarter de la succession du duc de Kervenny, ile ont cssayé de vous supprimer légalement ; ils x’hésiteront pas, s’il le faut, à aller jusqu’au bout,
—Que voulez-vous dire? dit Max un peu ébranlé,
—Vous comprenez, n'est-ce pas ? =:
—Un crime!
—Îls sont capables de tout.
—Le comte ?
—Le comte, on Renardin, ou, un certain M. Cox, qui ne me paraît pas avoir apporté beaucoup de scrupules d'Amérique !
Max fit un mouvement.
—Cox! répétait-il, comme avec un frieson. Vous le connaissez !
—1 vient ici souvent, depuis quelques jours! le comte tient, avec ces deux hommes, de fréquents conciliabules qu’il n’ose tenir chez lui ; ils ee réunissent dans une pièce contiguë à ma chambre à coucher, et plus d’une fois, j'ai entendu qu’ils Prononçaient votre nom. Ah! prenez garde, mon ami, je vous le répète, ces hommes sont capables de tout. Vous êtes l'unique héritier du due, et n'oubliez pas que, vous mort, toute votre fortune irait au comte de Blangy!
Il y ent un moment de silence. Max réfléchiesait, pendant que Laura l’observait avec anxiété.
Enfin le jeune homme releva la tête.
—Tout ceci est grave, en effet, dit-il, et je ne sais
comment reconnaître l'intérêt que vous me Croyez que j'en garderai le souvenir, et que je tiendrai compte de vos vis,
—Ve vous ferai connaître ce que j'aurai appris, dit encore Laura.
—Moi-même, de mon côté je veillerai,
—ÆEt si quelque danger était à redouter.
Elle allait continuer, .. elle se contint brusquement, et prôta l’orvcille,
—Qu'avez-vous? fit Mux étonné.
--Silence, répondit Laura en se levant, pour aller, avec précaution, jusqu'à la fenêtre...
Puis, au bout de quelques secondes :
—11 y a quelqu'un dans le parc, dit-elle à voit basse et o 3
—Qui cela peut-il être ? inlerrogea Max.
—Renardin... peut-être : ou Cox.
—L'est ce que nous allons vérifier.
Déjà Max avait fait quelques pas vers la porte ; Laura courut à lui et le retint,
—Non! non! dit-elle d’un ton plein d'autorité, ne sortez pas! vous n’êtes point armé, ils vous tueraient ! 2—Laissez-moi! vos craintes sont puériles,
—Par grâce, je vous en prie.
—Eh non! revenez à vous! il Y aurait lâcheté à reculer. .
—Max! Max!
Mais ce dernier s'était dégagé des bras de la jeune femme.
Laura n’y tint plus.
—Æh bien, soit! dit-elle en le suivant, puisque vous le voulez, j'irai les affronter avec vous.
Et jetant un voile sur ses cheveux, une mante sur ses épaules, elle passa devant Max et l’entratna vers le parc.
Mais ils n’allèrent pas loin ainsi, car ils avaient à
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
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