‹ L'homme avant l'histoireChapitre 106 sur 124 · I.ES SAUVAMES MODERNES · texte numérisé non relu

I.ES SAUVAMES MODERNES

larges conques de caxiri, et bue par toute la compagnie assemblée. » On est pleinement convaincu que les vertus du défunt passent de la sorte à ceux qui le boivent. Les Cobeus absorbent aussi les cendres des morts de la même manière.

S’il y a, en effet, deux façons possibles de faire une chose, on peut être si'ir que certains peuples préféreront celle-ci, et certains autres celle-là. Nous trouvons naturel que la généalogie suive la ligne masculine, mais il y a un très-grand nombre de nations qui la font remonter à la mère et non au père. Le mari ou le père nous paraît être le chef naturel de la famille. A Taïti , c’est le contraire : le fds entre immédiatement en possession des biens et titres de son père, qui, dès lors, ne les détient plus que comme gardien ou dépositaire, de sorte que, chez ce peuple étrange, ce n’est pas le père, mais le fils qui est en réalité le chef de la famille. Chez les Néo-Zélandais, M. Brown nous assure que le plus jeune fils hérite de la fortune paternelle (1). Dans beaucoup de pays, les parents à de certains degrés ne peuvent causer entre eux : coutume extraordinaire qui, comme nous l'avons vu (page 367), domine surtout parmi les insulaires de Viti.

Il nous paraît naturel qu’après l’accouchement, la femme garde le lit, et qu’autant que possible son mari la soulage momentanément des fatigues et des soins de la vie. Sur ce point, au moins, il était permis de penser que toutes les nations seraient d’accord. Pourtant il n’en est pas ainsi. Chez les Caraïbes, le père, à la naissance d’un enfant, se couchait dans son hamac et se mettait entre les mains du médecin, tandis que la mère allait à son ouvrage, comme d’habitude. Un usage semblable a été observé sur le continent de l’Amérique méridionale, parmi les Arawaks de Surinam, ainsi qu’en Chine, dans la province du Yunnan occidental. Strabon le mentionne comme existant de son temps chez les Ibères, et on le trouve encore

(t) Brown, La Xouvellc-Zélmde cl ses aborigènes, p. 26.

LES SAUVAGES MODEKNES.

aujourd’hui chez les Basques, où l'on nous dit que dans certaines vallées, « les femmes se lèvent immédiatement après l’accouchement, et vaque ut aux occupations du ménage, pendant que le mari tient le lit, ayant le nouveau-né avec lui, et recevant ainsi les compliments des voisins ». La même habitude a été remarquée aussi dans le sud de la France. Selon Diodore de Sicile, elle régnait de son temps en Corse. Enfin, « on dit qu elle existe encore dans quelques cantons du Béarn, où cela s'appelle faire la couvade ». On trouvera une relation complète de cet usage vraiment extraordinaire dans X Histoire primitive de l’Immunité de Tylor : c’est sur la foi de cet auteur que je donne les détails ci-dessus (I).

L’amour de la vie, la crainte de la mort, comptent parmi les plus forts de nos sentiments. « Tout ce qu’un homme a, il le donnera en échange de sa vie. » Mais cet instinct n’est nullement universel. Selon Azara, les Indiens du Paraguay ont une grande indifférence pour la mort, et nous avons déjà vu qu’il en est de même des naturels de Yiti. Chez les Chinois, un homme condamné au dernier supplice, s'il en obtient la permission, peut toujours, dit-on, trouver un remplaçant moyennant un salaire modéré.

En outre, les sons qui constituent le langage diffèrent extrêmement dans les diverses contrées du monde. Les gutturales des Hottentots en sont un frappant exemple. D'après M. de Lamanon (2), les Indiens de Porl-au-Français, dans la Colombie, ne font point usage des consonnes b, /', .r, j , r/, p, et r. Les Australiens n’avaient point le son représenté par notre lettre s (3). Les naturels de Yiti ne se servent point de la lettre c ; le k manque dans le dialecte de Somo-Somo; le t, dans celui de Rakiraki et autres lieux (à). I,es insulaires des îles de la Société

(I) Tylor, loc. cil., p. 288.

.(2) I.amanon, l'oyaye de la Pérouse, vol. II, p. 211.

(3) Freydnel, vol. II, p. 757.— D’Urville, vol. I, p. 188, 199, 581.

(J) Vili el les Vitiens vol. I, p. v, 257.

l.ES sauvages modernes.

excluent l’s et le c (1). En figurant la langue de la Nouvelle- Zélande, les missionnaires pouvaient écarter treize de nos lettres, savoir : b , c, </, /, y, /, /, q , s, r, x, y, et ; (2).

Les signes même destinés à manifester les sentiments diffèrent beaucoup dans les différentes races. Le baiser nous apparaît comme l'expression naturelle de l’affection; pourtant il était entièrement inconnu des Taïtiens, des Néo-Zélandais (3), des Papous (4), et des aborigènes de l’Australie ; il n’était pas non plus en usage chez les Esquimaux (5). Les Tongans et beaucoup d’autres Polynésiens s’asseyent toujours pour parler à un supérieur; les habitants de Mallicollo «témoignent leur admiration en sifflant comme des oies » (G); à Vatavulu, le respect exige qu’on tourne le dos à un supérieur, surtout quand on s’adresse à lui (7). Suivant Freycinet, les larmes étaient considérées, dans les îles Sandwich, comme un signe de joie (8); et tirer le nez était, chez certains Esquimaux, une marque de respect (9). Spix et Martius assurent que les Indiens du Brésil ne savaient pas ce que c’était que rougir, et que ce fut seulement à la suite de longs rapports avec les Européens, qu'un changement de couleur devint chez eux l’indice d’une émotion de l’âme (10).

L’idée qu’on se fait de la vertu est sujette également à une foule de variations. Ni la foi, ni l’espérance, ni la charité, ne figurent parmi les vertus d'un sauvage. La langue Sichuana no contient pas d’expression pour remercier ; l’Algonquin n'avait pas de mot pour « amour » ; le Tinnè n'en avait pas pour « bienaimé. » La pitié était pour les Indiens de l'Amérique du Nord une

(1) Recherches polynésiennes, vol. I, p. 77.

(2) Brown, Lu Nouvelle- Z élunde et ses aborigènes, p. 100.

(3) D’L'rville, vol. II, p. 561.

(5) Freycinet, vol. Il, p. 56.

(5) Journal de Lyon, p. 353.

(6) Cook, Second Voyage, vol. Il, p. 36.

(7) Fiti et les Vitiens, vol. I, p. 15 h.

(8) Freycinet, toc. cit., vol. Il, p. 552, 589.

(9) Ross, Baie de Raffin, p. 118.

(10) Vol. 1, p. 376.

îoogle

LES SAUVAGES MODERNES

duperie, et la paix un mal; le vol, dit Catlin, « ils l'appellent capture» ; l’humilité est une idée qu’ils ne pouvaient comprendre. La chasteté n’était pas regardée comme une vertu par les Néo- Zélaudais (1); elle était blâmée, mais pour des raisons trèsdifférentes, par certaines tribus brésiliennes, par les habitants des îles des Larrons, et par ceux des îles Andaman. D’un autre côté, les Australiens auraient été scandalisés de voir un homme épouser une femme dont le nom de famille eût été le même que le sien. Chez les Abipones, c'était un péché à un homme que de prononcer son nom. lœs Taïtiens trouvaient très-mauvais qu’on mangeât en compagnie, et ils furent saisis d’horreur en voyant un matelot anglais qui portait des vivres dans un panier placé sur sa tête. Ce préjugé était aussi celui des Néo-Zélandais (2); tandis que les Vitiens, qui avaient l’habitude du cannibalisme, qui considéraient la pitié comme une faiblesse, et la cruauté comme une vertu, étaient persuadés qu’une femme qui n’était pas tatouée d’une manière orthodoxe pendant sa vie, n’avait pas de bonheur à espérer après la mort. Cette idée curieuse se rencontre aussi chez les Esquimaux. Hall nous dit qu’ils se tatouent « par principe, croyant que les lignes faites de la sorte passeront, dans l’autre monde, pour un signe d’honnêteté » (3). Aux yeux des Veddahs, c’est la chose la plus naturelle du monde, qu’un homme épouse sa jeune sœur, mais le mariage avec une soeur aînée leur répugne autant qu’à nous. Dans les îles des Amis, le grand prêtre était jugé trop saint pour se marier, mais il avait le droit de prendre autant de concubines que cela lui plaisait, et les chefs mêmes n’osaient pas lui refuser leurs filles. Chez les naturels de la Nouvelle-Galles du Sud, quoique les femmes n’eussent point de vêtements, on trouvait indécent que les enfants allassent tout nus (à).

fl) Brown, La Nouvelle-Zélande et ses aborigènes, p. 35.

(2) D’Urville, vol. Il, p. 533.

(3) Hall, Séjour chez les Esquimaux, vol. Il, p. 315.

(4) D’Urville, vol. I, p. 571.

Page 1