LES SA1 YACKS MODEHNES
ajouter plus vertueux que la plupart de leurs prétendus dieux. Ces circonstances étant données, et quoiqu’il faille admettre que la chasteté des femmes n'est pas généralement fort en honneur parmi les sauvages, nous ne devons pas les condamner trop sévèrement lk-dessus. Il n’y a pas lieu de s’étonner si un commerce avec les blancs tire plutôt à considération qu’à honte : les Européens occupaient en réalité, dans l’opinion publique, presque la môme position qu’avaient les divinités galantes de l’ancienne mythologie.
En outre, pour les sauvages comme pour les enfants, le temps parait plus long qu'il ne nous le semble; aussi un mariage temporaire est-il aussi naturel et aussi honorable qu’un mariage permanent. De plus, l'hospitalité est souvent poussée si loin, qu’on se reprocherait de priver un hôte de quoi que ce soit qui pût contribuer à son bien-être : en conséquence, il est temporairement pourvu d'une femme pendant la durée de son séjour (t). Les Esquimaux considèrent comme une grande marque d’amitié entre deux hommes d’échanger leurs épouses pour un jour ou deux. Nous avons déjà rapporté que l’idée de n’avoir qu'une femme scandalisa au plus haut point un chef kandyan cité par M. Bayley. C’était, disait-il, « exactement comme les singes ». Quand le capitaine Cook élait dans la Nouvelle-Zélande, ses compagnons contractèrent plusieurs mariages momentanés avec les femmes Maories. Les unions conclues décemment et en bonne forme étaient regardées par les Néo-Zélandais comme de tout point régulières et honnêtes (2). Regnard (3) assure que les Lapons préféraient épouser une jeune fiile qui avait eu un enfant d’un blanc, pensant « que si un homme qu’ils croyaient doué d'un meilleur goôt qu’eux-mêmes avait voulu donner des marques de son amour à une jeune fille de leur pays, c’est qu’elle
(1) Voyez, par exemple, le Voyage d’un missionnaire, de Wilson, p. 61, 141. 160, etc. — Freycinet, vol. Il, p. 119.
12) Cook, Premier Voyage, vol. III, p. t>âO,
(3) Pinkerlon, Voyage en Laponie, vol. I, p. ItW.
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devait posséder quelque mérite secret. » Encore aujourd’hui, lady DufF Gordon dit ce qui suit dans son journal du Gap (1) : « Ce qu’on appelle les mœurs n’existe pas chez les noirs, et comment ou pourquoi cela existerait-il? C’est un honneur pour une jeune fille de cette race d’avoir un enfant d’un blanc. » Si l’on prend tous ces faits en considération, on trouvera, je pense, que les rapports qui se sont établis entre des Européens et des femmes de nations inférieures ne doivent pas être trop sévèrement condamnés, ou plutôt que le blâme en doit rejaillir sur nous et non sur elles. Mais, entre sauvages mômes, il faut reconnaître qu'on n’attache souvent que peu d’importance à la vertu des femmes, comme cela est naturel, il la vérité, là où les femmes ne sont guère plus considérées que des animaux domestiques. Chez beaucoup de peuples, par exemple chez les Esquimaux et les insulaires de la mer du Sud, les danses indécentes sont non-seulement communes, mais encore exécutées par les femmes du plus haut rang, qui ne semblent pas se douter qu'il y ait là rien de mal ni d’inconvenant. Selon lîlloa (2), les Brésiliens n’approuvent pas la chasteté dans une femme non mariée, parce qu’ils la regardent comme une preuve que sa personne n'a aucun attrait. Les habitants des Iles des larrons (3) et des îles Andaman (à) aboutissent à la môme conclusion, les derniers, toutefois, par une raison différente ; ils considèrent la chasteté comme une marque d’égoïsme et d'orgueil. Jugés d’après nos idées, ces faits sont abominables; mais il faut ne pas oublier qu’ils n’avaient pas chez les sauvages d'aussi fatales conséquences que chez nous, et avant de les condamner trop sévèrement , rappelons-nous notre propre littérature et notre propre moralité, ne fût-ce qu’au dernier siècle.
La manière dure, pour ne pas dire cruelle, dont presque tous
(1) DufT Gordon, les Touristes en vacance , 1863, p. 178.
(2) Pinkerlon, vol. XIV, p. 521.
(3) Freycinet, vol. II, p. 370.
(5) Transactions de la Société ethnologique , nouv. série, vol. Il, p. 35.
LES SAUVAGES MODERNES
les sauvages traitent leurs femmes, est une des taches qui déshonorent le plus leur caractère. A leurs yeux, le sexe faible ne se compose que d'êtres d'un ordre inférieur, destinés à être de purs esclaves domestiques. Un travail pénible, un régime rude, voilà leur lot. Et ni ces fatigues ni ces souffrances ne sont compensées par une grande affection de la part de ceux pour qui les malheureuses s’épuisent. Nous avons déjà vu que les Algonquins n’avaient point de mot dans leur langue pour dire « amour » , et que les Indiens de Tinnè n'avaient pas l’équivalent de « cher » ni de « bien-aimé ». «J'essayai, dit le capitaine Lefroy (1), de rendre cela intelligible à Nannette, en supposant une expression telle que « ma chère femme, ma chère fille » . Quand à la fin elle eut compris, elle répondit avec beaucoup de force : « 1’ disent jamais ça, i’ disent ma femme, ma fille. » Spix et Marti us (2) nous apprennent que chez des tribus du Brésil le père n'a presque aucune affection pour sou enfant, et la mère n’a qu’une affection instinctive. — « Uebrigens wachstdas Kind , rom Voter gnr nicht , von der Mutter instinrlartig geliebt , jedorh wenig gspflegt an/’. » On ne saurait douter que la cruauté ne soit la règle presque universelle parmi les sauvages, et les seuls arguments que nous puissions alléguer à leur décharge, c’est qu’ils sont moins sensibles à la douleur que les peuples qui vivent la plupart du temps renfermés dans les maisons, et qu’eu beaucoup de cas, ils n hésitent pas à s'infliger à eux-mêmes les plus horribles tortures.
On a souvent comparé les sauvages à des enfants, mais, en ce qui concerne l’intelligence, un enfant de quatre ans leur est bien supérieur; pourtant, si nous prenons pour terme de comparaison un enfant appartenant à une race civilisée, à un âge suffisamment primitif , le parallèle est assez juste. Ainsi, ils n’ont point de constance dans les résolutions. « Nous savons par cxpé-
(1) Lefroy, Expédition arctique de Richardson, \ol. Il, p. 24.
(2) Reise, vol. I, p. 38t.