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CHAPITRE V

Habitations lacustres citées par Hérodote. — Crannoges d'Irlande. — Demeures sur pilotis dans différentes parties de l'Europe. — Demeures sur pilotis encore en usage dans différents pays. — On retrouve des habitations lacustres dans presque tous les lacs de la Suisse. — Structure des huttes. — Essai de recensement. — Construction des plates-formes. — Description des ruines de Wauwyl. — Armes et instruments des habitants. — Haches, — Couteaux. — Têtes de flèche. — Eclats de silex, etc. — Sortes de pierres employées pour les instruments de pierre. — Instruments d'os. — Poterie. — Manufactures de l’âge de pierre. — Comparaison entre les pilotis do l’ùge de pierre et ceux de l'âge de bronze. — Faune des habitations lacustres de la Suisse. — Cerfs. — Sangliers. — Taureaux. — Chèvres. — Moutons. — Chiens. — Table des restes d’animaux. — Oiseaux. — Absence du rat, de la souris et du chat. — Comparaison des ossements appartenant aux races sauvages avec ceux appartenant aux races domestiques. — Races de bœufs. — Absence d’espèces disparues. — L'aurochs et l'élan, le bouquetin et l’ours. — Caractère général de la faune. — La flore des Plahlbauten. — Rareté des ossements humains. — Habitations lacustres de l'âge de bronze. — Objets de bronze. — Emploi des habitations lacustres comme magasins. — Lacs sacrés. — Habitants des Pfahlbauten. — Caractère des objets trouvés dans différents villages lacustres. — Statistiques. — Comparaison des différents villages lacustres. — Abandon des villages lacustres. — Chronologie.

L’hiver de 1853 ayant été excessivement sec et froid, les rivières de la Suisse ne reçurent pas autant d'eau qu'à l’ordinaire, et les lacs baissèrent beaucoup plus que de coutume, de telle sorte que, dans quelques endroits, un large espace resta découvert sur les bords, et les endroits peu profonds se trouvèrent convertis en Ilots. Le niveau de l’eau pendant cette saison fut le plus bas qu’on ait enéore remarqué. Le niveau le plus bas marqué sur la pierre appelée Stiifa était celui de 1674; mais en 1854 l’eau baissa d’un pied de plus.

M. Aeppli, de Meilen, sur le lac de Zurich, paraît avoir le premier remarqué dans le lit du lac certains spécimens de l’industrie humaine, et il supposa avec raison que ces objets pourraient

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jeter quelque lumière sur l’histoire et la position des habitants primitifs des vallées de la Suisse. Dans une petite baie située entre Ober Meilen et Dollikon, les habitants, saisissant l’occasion des eaux basses pour augmenter leurs jardins en bâtissant un mur au bord de l’eau et en élevant un peu le niveau du terrain ainsi gagné sur le lac, enlevèrent des boues dans ce but. En enlevant cette boue, ils trouvèrent un grand nombre de pilotis, de cornes de daim et quelques instruments. Heureusement, l’attention du docteur Relier fut appelée sur ces restes, et les recherches qu’il entreprit à Meilen se reproduisirent dans les autres lacs, et ont prouvé que les anciens habitants de la Suisse construisaient quelques-unes de leurs habitations, tout nu moins, au-dessus de la surface de l'eau, et qu’ils devaient vivre de la même manière que les Péoniens dont parle Hérodote (1).

« Leurs maisons sont ainsi construites. Sur des pieux trèsélevés, enfoncés dans le lac, on a posé des planches jointes ensemble; un pont étroit est le seul passage qui y conduise. Les habitants plantaient autrefois ces pilotis à frais communs; mais dans la suite il fut réglé qu’on en apporterait trois du mont Orbelus à chaque femme que l’on épouserait. La pluralité des femmes est permise en ce pays. Ils ont chacun sur ces planches leur cabane, avec une trappe bien jointe qui conduit au lac; et dans la crainte que leurs enfants ne tombent par cette ouverture, ils les attachent par le pied avec une corde. Eu place do foin, ils donnent aux chevaux et aux bêtes de somme du poisson. Il est si abondant dans ce lac, qu'en y descendant par la trappe un panier, on le retire peu à près rempli de poisson. »

Il y a en Irlande un grand nombre d’îles plus ou moins artificielles, appelées « Crannoges » ffig. 119) (2); l histoire nous apprend que ces îles servaient de forteresses à de petits chefs. Elles sont faites de terre et de pierres renforcées par des pilotis, et les archéologues irlandais y ont trouvé des armes, des instru-

(1) Terpsicliore, V, 14.

(2) Yoyei le Catalogue de Wilde, vol. I, p. 220.

nients et des ossements en quantité considérable. Pour ne citer qu’un exemple , ôn a tiré du Crannoge de Dunsbauglin plus de cent cinquante charretées d’ossements qu’on a employés comme engrais! Ces habitations lacustres irlandaises sont cependant beaucoup plus récentes que celles de la Suisse, et sont souvent mentionnées dans l'histoire ancienne de l’Irlande. Ainsi, .selon Shirley : « Un certain Thomas Phetliplaee, interrogé par le gouvernement sur le nombre et la force des châteaux ou des forteresses d’un certain O’Nei), répond (15 mai 1567) : Quant aux châteaux, je pense que vos seigneuries n’ignorent pas qu’il ne s’y croit pas en sûreté, car il a élevé la plus grande forteresse du pays dans un certain lac de son comté, où aucun vaisseau,

Fie. 119.

Section d’un Crannoge dans le lac ArdaVUlin (Roscommon).

aucun bateau venant de la mer ne peut pénétrer. On pense que c’est dans ces îles fortifiées qu'il dépose toute son argenterie, qui est considérable, son argent et ses prisonniers. On a essayé, dans des guerres précédentes, de s’emparer de ces Iles. Le lord député du comté, sir Harry Sydney, l’a aussi essayé dernièrement, mais son entreprise a échoué, parce qu’il n’a pas pu se procurer les moyens de traverser le lac. »

La carte des territoires confisqués, faite pour le gouvernement en 1591, A. D., par Francis Jobson, ou le « Platt du comté de Monaghan » , conservée dans les archives de l’État, contient des vues grossières des habitations des chefs de Monaghan, lesquelles « sont toutes entourées par l’eau » . Dans les « Annales des quatre

Maîtres», et d’autres annales sur l'histoire ancienne de l’Irlande, nous voyons que les Crannoges sont souvent cités; nous y lisons aussi que leur position ne les a pas préservés de la destruction : aussi n’avons-nous pas lieu de nous étonner que beaucoup de Pfahlbauten suisses aient été détruits par le feu.

A la réunion de l’Association britannique à Newcastle, en 1863, lord Lovaine décrivit une habitation lacustre observée par lui dans le sud de l’Écosse. Dans le numéro de juillet 1863 du Natural History Review , j’avais dit quelques mots d’une habitation semblable trouvée dans le Nord, mais qui, au moment où j’écrivais, n’avait pas encore été complètement examinée. Sir Charles Bunbury parle, dans le Quarterly Journal of the Geoloyical Society (vol. XII, 1850), de quelques ruines semblables trouvées auprès de Thelford, ruines décrites plus complètement par M. Alfred Newton, dans un mémoire intéressant Sur la zooloyie de l'Europe ancienne , mémoire lu par lui devant la Société philosophique de Cambridge, en mars 1862. Dans son cinquième mémoire sur les Pfahlbauten (1), le docteur Relier a décrit un village lacustre trouvé à Pcschiera, sur le lac de Garde, et nous devons à MM. B. Gastaldi (2), P. Strobel et L. Pigorini, la description de ruines d’une nature semblable trouvées dans l’Italie septentrionale. M. Boucher de Perthes, dans son célèbre ouvrage ( Antiquités celtiques et antédiluviennes), cite certains débris trouvés dans la tourbe, auprès d’Abbeville, qui paraissent être les ruines de villages lacustres. Cette observation est du plus haut intérêt, car c’est un argument de plus pour assigner aux villages lacustres de la Suisse l’àge de la tourbe dans la vallée de la Somme, et par conséquent une époque beaucoup plus récente que celle des hachettes du diluvium. Cette

(1) Mittheilungen der antiquarischen Gesellschaft in Zurich, 1863.

(2) Nuovi Cenni sugli oggetti di alla antichità trovati n elle torbiere e n elle marniere dell’ Italia. — Voyez aussi Sloppani, Prima ricerca di abitaxioni lacuslri nei laghi di Lombardia ( AUi délia Soc. ltaliana di scienze naturali, 1863, vol. V, p. 154).

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conclusion s'accorde d’ailleurs avec celle que l’on tire de l’étude des instruments de pierre eux-mêmes.

Mais il n’est pas nécessaire de remonter aux temps antébistoriques, il est inutile de faire appel à une histoire douteuse ou à d'antiques ruines, pour trouver les témoignages de cette curieuse habitude de la vie sur l’eau. Aujourd'hui encore bien des tribus sauvages ou demi -sauvages vivent de la même manière. Un de mes amis, qui demeure à Salonique, m’a dit que les pêcheurs du lac Prasias habitent encore des huttes de bois construites sur l’eau comme au temps d’Hérodote. La ville de Tcherkask est aussi bâtie au-dessus du Don. Mais c’est aux Indes orientales que cette coutume prévaut particulièrement. La ville de Bornéo est tout entière bâtie sur pilotis, et différents voyageurs ont trouvé des habitations semblables dans la Nouvelle- Guinée, à Célèbes, à Solo, à Ceram, à Mindanao, aux lies Carolines et dans bien des endroits. Dampier a, il y a longtemps, parlé de semblables habitations construites au-dessus de l’eau, et Dumont d’Urville, que cite M. Troyon, nous dit que (1) : « Jadis toute la ville de Tondano était construite sur le lac, et l’on ne communiquait d’une maison à l’autre qu’en bateau. Forts de cette disposition, en 1810, les habitants eurent des démêlés avec les Hollandais, et voulurent secouer leur joug ; ils s’armèrent et furent battus. Ce ne fut pas sans peine qu’on en vint à bout : il fallut y porter de l’artillerie et construire des bateaux canonniers. Depuis ce temps, et pour éviter cet inconvénient, on a défendu aux indigènes de construire leurs habitations sur le lac.» L’évêque de Labuan décrit ainsi les habitations des Dyaks : « Files sont bâties au bord de la rivière, sur une plate-forme élevée de 20 à 30 pieds ; chaque village forme une seule rangée de quelques centaines de pieds de longueur. Les plates-formes sont formées de poutres, puis recouvertes de lattes larges d’environ 2 pouces; ils ménagent un espace de 2 pouces entre chacune

(1) Voyage de l’Astrolabe, vol. V, p. 635.

128 LKS ANCIENNES HABITATIONS lACI'STRES DK LA SI'ISSE.

de ces lattes : aussi leurs maisons sont-elles bien ventilées, et tous les débris tombent dans la rivière (t). »

Les Pfahlbauten , ou habitations lacustres de la Suisse, ont été décrits par le docteur Relier, dans cinq mémoires présentés à la Société des antiquaires de Zurich en 1854, 1858, 1800 et 1803, et par M. Troyon, dans un ouvrage spécial : Sur les habitations lacustres (1860). Dans cet ouvrage, l’auteur indique les recherches faites en Suisse, et compare les anciennes habitations de son pays natal aux habitations lacustres d’autres contrées et d’autres époques. Les découvertes laites dans le lac Moosseedorf ont été décrites par MM. Jahn et Uhlmann ( Die Pfahlbaualterth'ùrncr von Moosseedorf, Berne, 1857). L’habitation lacustre du Pont de Thielc a été aussi décrite dans un mémoire séparé, par M. V. Gilliéron [Actes de la Société jurassienne d’émulation, 1800). Nous devons en outre au docteur Rütimeyer deux ouvrages sur les débris organiques des Pfahlbauten : le premier, Untersuchting der Thicrrestc’aus den Pfahlbauten der Schweiz , publié par la Société des antiquaires de Zurich, en 1800 ; et plus récemment un ouvrage considérable : Die Fauna der Pfahlbauten in der Schweiz. Plusieurs archéologues suisses ont fait des collections d’objets trouvés dans ces localités. La flore a été étudiée par M. Heer, qui a consigné les résultats de cette étude dans les mémoires publiés par le docteur Relier.

11 ne faut pas non plus oublier de citer l’excellent mémoire de M. Morlot, publié dans le Bulletin de la Société Vaudoise (mars 1860), et sa non moins admirable Leçon d’ouverture d’un cours stir la haute antiquité fait à t Académie de Lausanne (déc. 1860). Je dois néanmoins ajouter que je diffère complètement d’opinion sur la conclusion de cette leçon. Ce n’est pas que j’estime au-dessous de sa valeur ce que M. Morlot appelle « l’utilité pratique de la géologie», ou que j’espère moins des avantages futurs de l’archéologie. La science ccpen-

(1) Trans. of the Ethnol, Soc., new série*, vol. Il, p. 28.

LES ANCIENNES HABITATIONS LACrsTHES DE LA SUSSE.

daut est comme la vertu, elle porte en elle-même sa propre récompense, et la culture de l’esprit doit être considérée comme le plus grand bienfait de l’étude. MaisM. Morlot, pour employer sa propre métaphore, travaille dans la vigne et cultive le sol, quoique, comme dans la vieille -fable, ce puisse être dans le vain espoir de trouver un trésor caché. Les archéologues suisses ont, il faut le dire, tiré tout le parti possible d'une excellente occasion. On a découvert des habitations lacustres non-seulement dans le lac de Zurich, mais aussi dans les lacs de Constance, de Genève, de Neufchùtel, de Bienne, de Sempach, de Morat; en un mot, dans tous les grands lacs suisses, aussi bien que dans plusieurs petits (les lacs d'Inkwyl, de Pfeflikon, de Moosseedorf, de Luissel, etc.). Dans les grands lacs, on a découvert plusieurs villages, ainsi on en connaît déjà 20 dans le lac de Bienne; 24 dans lo lac de Genève ; 32 dans le lac de Constance ; 40 dans le lac de Neufchùtel : en somme, plus de 200; et bien d’autres sans doute restent à découvrir. Sur ceux déjà connus, quelques-uns appartiennent à l’âge de fer, et même à la période romaine; mais le plus grand nombre semble se diviser en proportion égale entre l’Age de pierre et l’âge de bronze.

Les habitations des Gaulois étaient, dit-on, des huttes circulaires, construites en bois et revêtues de boue. Les huttes sur pilotis étaient probablement semblables. Cette supposition n’est pas une simple hypothèse, car on a retrouvé des morceaux d’argile employés pour le revêtement. 11 est évident dans ce cas «{lie la maison a été détruite par le feu, qui a durci l’argile, et lui a ainsi permis de résister à l’action dissolvante do l’eau. Ces fragments portent, d’un côté, les marques de branches entrelacées; de l’autre, qui formait probablement le mur intérieur de la hutte, ils sont lisses. Quelques-uns de ces morceaux d'argile trouvés à Wangen sont si grands et si réguliers, que M. Troyon croit pouvoir en conclure que les huttes étaient circulaires, et avaient de 10 à 15 pieds de diamètre. Bien que l’architecture à celte époque fût très-simple, le poids qu’avaient à

M IIIHH K. S

supporter les plates-formes de bois devait néanmoins être considérable. La construction de ces plates-formes, quia dû nécessiter un grand travail, indique une population nombreuse. Il serait fort intéressant de pouvoir établir un recensement rétrospectif de ces temps reculés. M. Troyon a essayé de le faire. Le village lacustre de Morges, qui est un des plus grands du lac de Genève, a 1200 pieds de long et 150 pieds de large, ce qui donne une superficie de 180 000 pieds carrés. En admettant que les buttes aient eu 15 pieds de diamètre , et en supposant qu elles occupaient moitié de la superficie, laissant le reste pour les passages, il estime le nombre des huttes à 311. Si, en moyenne, chacune de ces huttes était habitée par quatre personnes, on trouverait pour le village une population de 1244 habitants. M. Troyon, partant de ces chiffres, estime la population du lac de Neufchàtel à environ 5000 habitants. Il suppose que les soixante-huit villages appartenant à l’âge de bronze ont contenu 42 500 personnes; et pour l’époque précédente il arrive par le même raisonnement à une population de 31 875 personnes.

La base de ces calculs, les fragments d'argile, me semble peu satisfaisante, puisque le docteur Relier nous informe que les plus grands morceaux retrouvés jusqu’ici n’ont qu’un pied dans leur plus grand diamètre. Il y a aussi de bonnes raisons pour croire que les huttes n'étaient pas circulaires, mais rectangulaires. Je ne ne pense pas non plus qu’il faille attribuer beaucoup de valeur à une estimation de la population basée sur l’étendue des plates-formes. M. Troyon lui-même admet que « ces chiffres sont peut-être un peu élevés, eu égard aux habitations sur terre ferme, dont il ne peut être question dans ce calcul, et vu qu’on est encore bien loin de connaître tous les points des lacs qui ont été occupés » . Et en fait, dans les trois ans qui se sont écoulés depuis que son livre a été écrit, le nombre des villages lacustres découverts a été doublé. En outre, M. Troypn suppose (pie les villages lacustres de l’âge de bronze étaient contemporains; il fait la même supposition pour ceux de

l’âge de pierre. Je ne suis pas non plus disposé à admettre cette supposition. Ces deux périodes, mais surtout I âge de pierre, ont duré sans doute une longue série d’années, et quoiqu'il faille sur un tel point parler avec beaucoup de prudence, il n’en est pas moins vrai que, si nous voulons entrer dans la voie des suppositions, le plus sage serait de penser que, pendant chaque période, quelques villages avaient été détruits, d’autres abandonnés, avant que de nouveaux fussent construits.

On pourrait ajuste titre s’étonner qu’un peuple si peu civilisé ait entrepris un travail aussi considérable pour construire ses maisons au-dessüs de l’eau, alors qu’il eût été bien plus facile de les construire sur la terre ferme. Mais nous avons déjà vu que, même pendant les temps historiques, de telles habitations ont servi de simples, mais précieuses fortifications. Les premiers habitants de la Suisse avaient à lutter contre le sanglier, le loup, l’ours et l’urus. Subséquemment, quand la population s’accrut, et cpie les querelles commencèrent, les habitations lacustres servirent sans doute de fortifications, et défendirent l’homme contre l’homme, de même qu’elles avaient d'abord protégé l’homme contre les bêtes fauves. Cependant, bien qu’il soit évident que la sécurité ainsi acquise devait compenser et au delà le travail considérable que nécessitaient ces habitations, il est difficile de comprendre comment ils s’y prenaient piur enfoncer les pilotis dans le sol.

Les villages de l’âge de pierre, il est vrai, sont caractérisés dans bien des cas par ce qu’on a appelé des « Sleinbergs » , c'està-dire des amas artificiels de pierres, etc., apportés par les habitants pour servir de support aux pilotis. En un mot, il leur était plus facile d’élever le sol autour des pilotis que d’enfoncer les pilotis dans le sol. D'un autre côté, quelques-unes de ces constructions, telles, par exemple, que celles d’Inkwyl et de Wauwyl, décrites respectivement par M. Morlot et par le colonel Suter, ressemblent beaucoup aux Crannoges irlandais. Nous voyons donc que, comme le dit le docteur Relier, les habitants

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des lues avaient deux systèmes différents pour la construction de leurs habitations, systèmes qu'il distingue sous le nom de «Pfahlbauten », oit constructions sur pilotis, et de «Packwerkbauten », ou Crannoges. Dans le premier cas, les plates- formes étaient simplement soutenues par des pilotis; dans le second, outre les pilotis, par des masses solides de boue, de pierres, etc., avec des couches horizontales et perpendiculaires de pieux, ces derniers servant moins à supporter le tout qu'à en faire une masse compacte. Il est évident que le « Packwerkbau » est une chose beaucoup plus simple, beaucoup plus grossière que le « Pfahlbau », car dans ce dernier cas il fallait beaucoup d'adresse pour relier fermement ensemble les piles perpendiculaires et horizontales. Cependant les Packwerkbauten ne pouvaient pas s’employer dans les grands lacs, car, pendant les orages, ils auraient été détruits par les vagues, qui, au contraire, passaient librement au milieu des pilotis des Pfahlbauten. Aussi trouvons-nous les premiers dans les jietits lacs et dans les marais, et les seconds dans les grands lacs, quelquefois même, comme à Kbersberg, sur la terre ferme; coutume bien singulière, et qui cependant existe même à présent dans l’île de Bornéo, par exemple.

Après avoir choisi une situation favorable, il fallait tout d'abord se procurer le bois nécessaire. Abattre un arbre avec une hache de pierre devait être un rude travail. Aussi est-il très-probable qu’on se servait du feu, comme le font encore aujourd’hui les sauvages quand ils abattent un arbre pour en faire un canot. Brûler le bois, puis enlever la partie carbonisée, rend la tâche bien plus facile; les hommes de l’âge de pierre paraissent d’ailleurs avoir évité l’emploi de gros arbres, si ce n’est pour faire leurs canots. Les pilotis étaient enfoncés de 1 à 5 pieds dans la vase, et s'élevaient de à à G pieds au-dessus du niveau de l'eau, niveau qui devait être alors à peu près le même qu’aujourd’hui. Les pilotis devaient donc avoir de 15 à 30 pieds de longueur, et ils avaient de 3 à 9 pouces de diamètre. L’extrémité

pointue enfoncée dans la vase porte encore les marques du feu et les grossières entailles faites par les haches de pierre. Les pilotis appartenant à l’âge de bronze, travaillés avec des haches de métal, sont bien plus régulièrement appointes, et l’on a comparé ingénieusement la différence qui existe entre les pilotis des deux époques à celle qui existe entre un crayon bien taillé et un crayon mal taillé. Traîner les pilotis jusqu’au lac, les y enfoncer solidement, devait être un rude travail dont on a lieu de s'étonner quand on en considère le nombre. M. Lohle a calculé qu’il y a 40 000 pilotis dans le seul village de Wangen ; il est probable cependant qu’ils n’ont pas tous été enfoncés à la même époque, ni par la même génération. Wangen, en un mot, n’a pas été bâti en un jour, mais s’agrandit sans doute par degrés, à mesure que la population augmenta. Hérodote nous apprend que les Péoniens construisirent la première plate-forme aux frais publics; mais que, subséquemment, chaque fois qu’un homme se mariait, et la polygamie était permise, le mari devait ajouter un certain nombre de pilotis au village. Dans quelques localités, comme à Robenhausen, sur le lac Pfaffikon, on renforçait les pilotis au moyen de poutres mises en travers. Les ouvrages en pilotis des périodes subséquentes diffèrent peu de ceux de l'âge de pierre, tout au moins autant qu’on peut en juger par les parties encore existantes; mais les pilotis sont moius pourris, et ils s’élèvent plus haut que ceux de l’époque précédente.

Grâce à la bonté du colonel Suter, je pus examiner en détail la construction du village lacustre de Wauwyl , auprès de Zofingen, dans le canton de Lucerne. Le village appartient probablement à l'âge de pierre, car on n’y a pas encore découvert la moindre trace de métal. Il est situé dans une tourbière qui a évidemment été autrefois le lit d’un lac peu profond. L'accumulation graduelle de la tourbe a élevé le niveau de plusieurs pieds, et la plaine a récemment été desséchée. Nous étions accompagnés par six ouvriers qui creusaient la tourbe, que nous exami-

liions avec soin. Je rapporte ce Fait, parce que la différence que l'on remarque dans les objets trouvés dans les divers Pfahlbauten peut s’attribuer, tout au moins jusqu’à un certain point, au mode des recherches. La tourbe varie à Wauwyl entre 3 et 1 0 pieds d’épaisseur, et repose sur un lit blanc, composé de coquilles d’eau douce brisées. Cette couche, quoiqu’elle n’ait qu’une épaisseur de quelques pouces, se trouve dans les vieux lits de bien des petits lacs ; les archéologues suisses en parlent souvent et lui donnent le nom de « Weissgrund » , qu’il ne huit pas confondre avec le « blanc-fond » des plus grands lacs. Les pilotis traversent la tourbe, le Weissgrund, et pénètrent dans le terrain solide au-dessous. 11 est difficile de les extraire en entier, parce que les parties inférieures sont tellement altérées par le temps et si complètement saturées d’eau, qu’elles sont devenues toutes molles. Le colonel Suter a pu cependant en extraire deux: l’un avait 1/j pieds G pouces de long, dont 4 pieds dans la tourbe et 10 pieds 6 pouces dans le sable; l’autre n’avait que 8 pieds G pouces de long, dont 4 pieds dans la tourbe et 4 pieds 6 pouces enfoncés dans le sol. Les pilotis ont de 3 à 5 pouces de diamètre; ils sont toujours ronds, jamais équarris. La partie inférieure est si grossièrement taillée, qu'il est difficile de comprendre comment on a pu les enfoncer si avant dans le sol.

Les pilotis, dans la plupart des Pfahlbauten, sont plus ou moins irrégulièrement distribués dans toute l’étendue du village. 11 n’en est pas ainsi à Wauwyl, où ils entourent, pour ainsi dire, quatre places quadrangulaires, dont l’intérieur est occupé par plusieurs plates-formes l'une au-dessus de l’autre; les interstices sont remplis par des branches, des feuilles et de la tourbe. Les objets antiques ne se trouvent pas dans la tourbe, mais soit sur la couche de coquilles brisées, qui formaient alors le fond du lac, soit à la partie inférieure de la tourbe. 11 est donc évident que presque toute la tourbe s’est formée depuis que cette ruine intéressante était habitée. La partie supérieure, cependant, à l'époque de notre visite, avait été enlevée, de telle sorte que nous n'avions

à examiner que le « Culturchicht », ou couches contenant les objets antiques.

Quelques pilotis surmontent encore do 2 ou 3 pieds le niveau de la tourbe, mais le plus grand nombre est brisé à la partie inférieure. Nous nous trouvions sur une des plates-formes supérieures, qui semble avoir été celle sur laquelle les buttes étaient construites; les poutres de cette plate-forme sont dans un état parfait de conservation. On se demande d'abord comment les plates-formes étaient soutenues. Reposaient -elles comme un radeau à la surface de l’eau, montant et descendant avec elle? ou bien étaientelles fixées et s'appuyaient-elles sur une sorte d'île artificielle, formée d’argile, de branches, etc., et qui occupe il présent les intervalles entre les différentes plates-formes? Des observations récentes, confirmées par des découvertes telles (jue celles faites, par exemple, à Inkwyl et à Niedcrwyl, ont permis de résoudre la question en faveur de la' dernière hypothèse.

Pendant mon séjour à Wauwyl, nous trouvâmes quatre petites haches de pierre, une tète de flèche, quarante éclats de silex, quinze grossiers marteaux de pierre, huit pierres à aiguiser, trente-trois pierres de fronde, huit instruments d’os, deux de bois, outre de nombreux ossements et une grande quantité de poterie brisée. Le colonel Suter regarde ces chiffres comme le résultat moyen d'une journée de travail. En somme, on a découvert environ 350 instruments de pierre et d’os à Wauwyl; plus de 1300 à Moosseedorf; plus de 2000 à Wangen, et selon M. Troyon, plus de 25 000 à Concise.

La hache était par excellence l'instrument de l’antiquité. On

Fig 120.

Hache de pierre suisse.

l’employait a la guerre et à la chasse, aussi bien qu’aux usages domestiques. On en a trouvé un nombre considérable, surtout à Wangen (sur le lac de Constance), et à Concise (sur le lac de Neufchàtel). A quelques exceptions près, ces haches sont petites, surtout quand on les compare aux magnifiques spécimens du Danemark ; elles n'ont guère que de 1 à 6 pouces de longueur, et le coupant a ordinairement de 15 à 20 lignes de largeur. Elles sont quelquefois faites de silex, de néphrite, ou de jade, mais le plus souvent de serpentine. La plupart des grands établissements étaient évidemment des fabriques, car on y a trouvé un grand nombre de spécimens gâtés ou ébauchés. M. Troyon décrit ainsi le mode de manufacture : Après avoir choisi une pierre, la première opération était de la réduire à coups de marteau à une grosseur convenable. On faisait alors des rainures artificielles, cc qui doit avoir été une opération longue et difficile, quand on avait pour tout instrument des couteaux de silex, du sable et de l’eau. Dès que les rainures étaient assez profondes, on enlevait à coups de marteau les portions faisant saillie, puis on aiguisait et l'on polissait l'instrument sur des blocs de grès.

Quelquefois on fixait la hachette ainsi fabriquée dans une simple poignée de corne ou de bois. Plus ordinairement, toutefois, 1 instrument consistait en trois parties. La pierre était fixée à l’extrémité d’un morceau de corne de 2 ou 3 pouces de longueur, lequel était équarri à l'autre extrémité, de façon à s'emboîter dans un manche plus long de bois ou d’os. Ces morceaux intermédiaires présentent plusieurs variétés: les uns sont tout simplement équarris; d'autres se recourbent en un crochet aplati qui se fixe le long du manche; quelques-uns sont fourchus, comme s'ils étaient destinés à recevoir un coin; un enfin a un petit trou transversal, très-probablement pour l’insertion d’une cheville. 11 est un fait à remarquer, c'est que dans quelques endroits ces poignées de corne sont très-uombreuses, tout particulièrement à Concise, où l’on en a trouvé plusieurs centaines, taudis que dans d’autres villages lacustres elles sont fort rares:

I IS ANCIENNES 11AUIÏATI0NS t.AI'.l STRES DE I.A SUSSE. 137

à Wangen, par exemple, M. Lolile a trouvé plus de 1100 haches de pierre, et cependant il n’a encore découvert que quelques poignées, qui sont toutes de bois. Les haches semblent avoir été fixées au manche avec du bitume.

11 y a deux sortes de couteaux de pierre. Les uns diffèrent principalement des haches, en ce qu'ils sont plus larges que longs. Les autres consistent en simples éclats de silex fixés à des manches de bois, au moyen de bitume, comme les haches. Les scies étaient faites de la même manière, si ce n'est que les côtés portaient des dents grossières. On ne trouve pas eu Suisse les instruments de pierre en croissant, qui sont si communs au Danemark. Les têtes de flèche étaient de silex, quelquefois de cristal de roche, et affectaient la forme ordinaire. On a trouvé dans quelques villages lacustres, môme de l’àge de pierre, des quantités de molettes de tisserand en poterie grossière (fig. l'21).

Fie. 121.

Molollc île de Rotanliatutn (âge de pierro).

Os découvertes prouvent une certaine habileté dans l’art de tisser ; mais nous verrons bientôt que nous avons des preuves bien plus frappantes encore de cette habileté. On trouve aussi des pierres arrondies percées d'un ou quelquefois de deux trous. L’usage de ces pierres est incertain ; on les employait peut-être comme poids pour faire enfoncer les lignes à pêcher.

Les éclats de silex n’offrent aucune particularité. Les spécimens suisses sont toutefois assez petits. La présence de pierres à écraser le grain, boules rondes de pierre dure ayant *2 à

3 pouces de diamètre, prouve que les hommes môme de l'àge de pierre connaissaient et pratiquaient l’agriculture.

Voici la liste des principaux objets trouvés à Wauwyl :

Haches de pierre, principalement de serpentine. 28

Petites têtes de flèche de silex 22

Éclats de silex 136

Pierres à écraser le grain 13

Pierres grossières employées comme marteaux,

nombreuses, disons 20

Polissoirs 18

Pierres de fronde Û3

En tout environ . . 280 objets de pierre.

Les silex qui ont servi à faire les éclats et les tôtes de flèche devaient venir d’une certaine distance; les meilleurs venaient probablement de France. Ces peuples visitaient probablement les carrières françaises, de même que, comme nous le dit Catlin, les tribus américaines venaient de toutes les distances visiter la carrière de pierre à pipes rouge du coteau des Prairies. On a trouvé à Concise quelques fragments de corail de la Méditerranée, et à Mcilen d’ambre de la Baltique. Quelques archéologues ont conclu de ces découvertes que même pendant l’àge de pierre , il devait exister un certain commerce. Mais comme ces deux établissements paraissent avoir appartenu à la période de transition entre l’àge de pierre et l’àge de bronze, il est plus sage d’attribuer et l'ambre et le corail à cette dernière époque.

Mais le fait le plus important de cette nature est la présence de la néphrite. Cette roche n'existe pas, croit-on, dans les Alpes ou même en Europe; quelques archéologues ont suggéré qu’on l’extrayait peut-être du conglomérat connu sous le nom de «Nagelflue » ; d’autres pensent qu’elle venait de l’Orient. Si même il en était ainsi, ce ne serait pas une preuve de commerce, à proprement parler : je serais plutôt disposé à croire que la néphrite passait de main en main et de tribu en tribu, par

Ces objets n’ont pas tous été recueillis.

voie d'échanges. On connaît d’autres faits d’une nature semblable. Ainsi MM. Squier et Davis nous disent que, dans les tumuli de la vallée du Mississippi, on trouve « côte à côte, dans les mômes tumuli, du cuivre natif du lac Supérieur, du mica des Alleghanies, des coquillages du golfe, et de l’obsidienne (peut-être du porphyre) du Mexique. » On trouve des représentations du morse à 1000 milles des côtes habitées par cet animal, et dans les tumuli qui avoisinent les grands lacs on a découvert des coquillages du Pt/ruln prrm-sa des Tropiques, c'est-à-dire à 2000 milles des mers que fréquentent ces coquillages.

Comme tous les autres sauvages, les habitants des villages lacustres cherchaient à tirer tout le parti possible des animaux qu’ils prenaient. Ils en mangeaient la chair, employaient la peau à se vêtir, extrayaient la moelle des os, puis, dans bien des cas, faisaient des armes avec les os eux -mêmes.

Les plus gros et les plus compactes servaient de marteaux, ou, comme les bois de cerf, de poignées pour les hachettes. Dans quelques cas, on aiguisait un morceau d’os; mrâ ces instruments n’étaient ni assez durs, brassez aigus pour bien couper. Les poinçons d’os sont nombreux, et étaient probablement employés à préparer les peaux pour en faire des vêtements. La figure 122 représente un ciseau, ou un racloir d’os, trouvé à Wangen. Dans la plupart des villages lacustres, on a trouvé des côtes fendues et appointies à une extrémité, mais il est difficile de dire ce à quoi on les employait. Peutêtre s’en servait-on dans la fabrication des filets ou dans celle de la poterie.

On a trouvé aussi à Wauwyl et autre part des objets de bois. Mais, en admettant même que ces objets fussent nombreux dans l'origine, il serait difficile de les retrouver dans la tourbe, car

Fie. 122.

Inslrumenl d'o*.

l'iO LES ANCIENNES HABITATIONS I.ACUSTHES 1IE I.A SITSSE.

clic contient une quantité considérable de branches d’arbres et d’autres fragments de bois; il serait aussi difficile de les extraire entier. Il peut donc se faire que les instruments de bois aient été beaucoup plus variés, d’un usage plus général que les collections ne sembleraient l’indiquer.

la poterie de l'àge de pierre présente presque les mêmes caractères dans tous les établissements lacustres. Elle est trèsgrossière; on ne trouve ordinairement que des morceaux cassés, et exceptionnellement des vases entiers. Rien ne prouve que le tour à potier fût connu. la cuisson est très-imparfaite; probablement elle se faisait au feu en plein air. la matière première est aussi très-grossière, et contient ordinairement de nombreux grains de quartz. La forme est fréquemment cylindrique; plusieurs vases cependant sont arrondis à la base et n'ont pas de pied. Dans quelques villages de l’àge de bronze, on trouve des anneaux de terre cuite, qui devaient certainement servir de supports à ces vases arrondis, mais on n’en a encore découvert aucun dans les villages de l’àge de pierre. Peut-être pendant l’àge de pierre les vases reposaient-ils sur la terre molle, et les tables ne furent-elles introduites que pendant l’àge de bronze, alors que les outils de métaUrendaient plus facile le travail du bois, et particulièrement la mbi ication des planches. Beaucoup de vases portent de petites projections percées de trous, de façon qu’on pût y passer, une ficelle pour les suspendre. Quelques autres sont percés de petits trous à différents niveaux; on a supposé que ces vases servaient à la préparation du lait caillé, les petits trous étant destinés à laisser échapper le lait. L’ornementation de la poterie de l’àge de pierre est très-simple et trèsgrossière. Quelquefois il y a une rangée de boutons tout autour du vase, immédiatement au-dessous du rebord ; cette ornementation est commune dans les poteries trouvées par M. Gilliéron au Pont deThiele. Un autre caractère curieux est la présence d’une série de dépressions qui ne pénètrent pas toute l'épaisseur du vase; mais les décorations les plus communes sont de simples

lignes ou rainures produites quelquefois par un instrument aigu, quelquefois par l’ongle, quelquefois par une corde pressée dans l'argile molle. On n’a encore trouvé aucune copie d'animaux ou de végétaux; les lignes courbes sont fort rares et alors même très-irrégulières. 11 est vrai que le docteur Relier reproduit un vase (copié aussi par Troyon, /oc. cit., pl. Vil, fig. 35), trouvé à Wangen (âge de pierre), sur lequel est un dessin d’ornement infiniment plus recherché, et représentant apparemment des feuilles. Ceci me surprit beaucoup; mais, grâce à l’obligeance de M. Morlot, j’ai pu me procurer un moule du fragment sur lequel se trouvait le dessin reproduit, et je puis constater que la copie en est très-flattée.

Fie. 123.

Morceau de IfefU trouvé à Robenhausen.

Quoiqu’il ne puisse y avoir aucun doute que la peau des animaux fournissait aux antiques habitants des villages lacustres leur principal article de vêtements, on a retrouvé cependant, en assez grande quantité, des morceaux d’étoffe grossière dans plusieurs établissements, et surtout à Wangen et à Robenhausen, qui tous deux datent de l’àge de pierre. Ces étoffes sont faites avec des fibres de chanvre ou avec de la paille (fig. 123).

Les antiquités trouvées à Wauwyl, à Robenhausen, au Pont de Thiele, à Moossecdorf, et autre part dans de petits lacs et dans des tourbières, sont plus ou moins couvertes d’une épaisse

m LES ANCIENNES HABITATIONS LACLSTHES DE LA Sl'ISSE.

couche de tourbe, ce qui nous permettra un jour de calculer approximativement leur antiquité. Dans les grands lacs, au contraire, il n’y a pas de formation de tourbe. Au confluent d'une rivière et d’un lac, il s’accumule, bien entendu, beaucoup de boue et de gravier : le lac de Genève, par exemple, a dû autrefois s’étendre à une distance considérable dans la vallée du Rhône. Mais la terre et le gravier qu’apporte cette rivière se déposent bientôt, comme chacun le sait, et l'eau du lac est partout ailleurs admirablement pure et limpide.

Le lac lui-même est très-profond, dans quelques endroits il a jusqu’à 080 pieds de profondeur; les rives sont ordinairement élevées, mais sur les bords il y a presque partout une ceinture d’eau peu profonde, due probablement à l’action érosive des vagues. Les pécheurs donnent à cette ceinture le nom de « blancfond » , parce que l’eau du lac y est d’une teinte gris pâle, quand on la compare au bleu foncé des parties plus profondes. C’est sur ce blanc-fond, et à une profondeur qui atteint quelquefois 15 pieds d’eau, (pie les Pfahlbauten étaient ordinairement construits. Dans les jours calmes, quand l’eau n’est pas agitée, on peut facilement apercevoir les pilotis. Bien peu ont plus de 2 pieds de longueur au-dessus du fond; rongés par l'action incessante de l’eau, quelques-uns n’apparaissent plus que comme des aiguilles, et finissent aussi par disparaître, ne laissant qu’un disque noir à la surface de la vase. Cela arrive le plus ordinairement dans les villages lacustres de l’âge de pierre. « Ce qui les distingue surtout, dit le professeur Desor, c’est la qualité des pieux, qui sont plus gros que ceux des stations du bronze : ce sont des troncs entiers, mesurant jusqu’à 28 et 30 centimètres. Au lieu de faire saillie dans l’eau, ils sont à fleur du fond. » D’un autre côté, en parlant des pilotis de l’Age de bronze, il dit : « Les pieux sont plus grêles ; ce sont fréquemment des troncs fendus en quatre, n’excédant guère à, au plus 5 pouces de diamètre. Au lieu d’être à fleur du fond, ils s’élèvent de I à 2 pieds au-dessus de la vase, ce qui permet de les reconnaître

facilement, malgré leur plus grande profondeur. » M. Troyon nous dit aussi que : « On peut dire que les pilotis de la fin du deuxième âge, anciens de plus de deux mille ans et saillants de 1 à 3 pieds au-dessus de la vase, présentent à peu près partout le même aspect, tandis que ceux de l’âge de la pierre ont été généralement usés jusqu’à la surface du limon, dont ils sont parfois recouverts (1). »

La destruction plus complète des pilotis appartenant aux périodes plus reculées ne provient pas seulement de leur plus grande antiquité, mais aussi de ce qu’ils se trouvent dans les eaux moins profondes. L’action des vagues étant plus grande auprès de la surface et diminuant graduellement à mesure que l’on s’enfonce, les pilotis qui occupent les endroits les plus profonds sont moins sujets à être détruits; en outre, cette érosion se fait par en haut, aussi leur partie supérieure est souvent plus régulièrement appointie que la partie inférieure. Au milieu de ces pieux, on retrouve des fragments d’os, de corne, de poterie, et quelquefois des objets de bronze. Beaucoup de ces objets sont enfoncés dans la vase ou cachés sous les pierres, d’autres sont simplement déposés au fond ; aussi, quand j’en vis pour la première fois à travers l’eau transparente, je doutai un instant de leur antiquité. Ces objets sont si frais, si peu changés, qu'on dirait qu’ils sont fabriqués d’hier, et il semble difficile de croire qu’ils sont là depuis des siècles. On peut d’ailleurs s’expliquer facilement ce fait, quand on réfléchit que l’action des tempêtes les plus violentes ne s’exerce qu’à une très-petite profondeur. Excepté, donc, à l’embouchure des rivières, excepté aux endroits où il y a beaucoup de végétation, le dépôt de la vase dans des profondeurs excédant h pieds se fait très-lentement, et les objets qui tombent au fond dans de semblables endroits ne peuvent être ni recouverts par la vase, ni emportés. « J’ai pêché, dit M. Troyon, sur l’emplacement en face du moulin de Bevaix, les

l) Les Coiislructmns lacustres du lac de Seufcluitel.

144 LES ANCIENNES HABITATIONS LACl'STRES 1>E LA SUISSE.

fragments d'un grand vase qui gisaient à peu de distance les uns des autres, et que j’ai pu réunir de manière à les remonter complètement. A la Tongue, près d Hermance, j'ai trouvé les deux fragments d’un anneau-support, distants de quelques pieds, qui, en les rapprochant, ne laissent aucun interstice. » Une légère couche de carbonate de chaux recouvre ordinairement la partie supérieure des objets baignés par l’eau, tandis que la partie inférieure, enfoncée dans la vase, n’a subi aucun changement. M. Troyon a une fois, en un seul coup de drague à Cortaillod, obtenu une paire de bracelets : le premier, qu’on pouvait apercevoir du bateau, était verdâtre et couvert d'incrustations ; le second, qui se trouvait dans la vase, immédiatement au-dessous, était aussi frais que si l'on venait de le fondre.

On trouve quelquefois des pilotis de l’àge de bronze à une profondeur de 15 pieds; or, comme il est évident que I on ne pouvait construire des habitations sur une plus grande profondeur d’eau, il s’ensuit que le niveau de l’eau des lacs de la Suisse ne devait pas être plus élevé qu’il ne l’est à présent. La position des ruines romaines de Thonon sur le lac de Genève confirme cette conclusion, et nous avons ainsi la preuve satisfaisante que le niveau des eaux dans les lacs suisses a dit rester le même pendant une période considérable.

C’est au professeur Rütimeycr que nous devons presque tout ce que nous savons sur les débris organiques des habitations lacustres. M. Rütimeyer a publié deux mémoires à ce sujet [Mittheilungen der antiquarischen Getsellschaft in Zurich , Bd. XUI, Abth. 2, 1800), et plus récemment un ouvrage séparé, Die Fauna der Pfahlbauten in der Sehweiz , 1861. Les os sont brisés comme ceux des kjôkkenmoddings; ils ont été fendus de la même manière pour en tirer la moelle. Là aussi manquent certains os, certaines parties d’os, de telle sorte qu'il est impossible de reconstruire un squelette parfait, même de l’animal le plus commun.

Le nombre total des espèces se monte à environ soixante-dix, sur lesquelles dix espèces de poissons, trois de reptiles, vingt

LES ANCIENNES HABITATIONS LACl'STRES ÜE LA Sl’ISSE. 145

d'oiseaux , et le reste de quadrupèdes. Sur ces dernières, six espèces vivaient probablement à l’état domestique, c’est-à-dire, le chien, le cochon, le cheval, la chèvre, le mouton, et au moins deux variétés de bœufs. Les os se trouvent rarement dans leur condition naturelle, ceux des animaux sauvages et des animaux domestiques sont mêlés ensemble, et l’état dans lequel on les trouve, les marques de coups de couteau qui les couvrent, le fait qu’ils ont presque toujours été fendus pour en extraire la moelle, sont autant de preuves de l’intervention humaine.

Deux espèces, l une sauvage, l’autre domestique, sont particulièrement nombreuses, le cerf et le bœuf. On peut dire que Içs restes de ces deux espèces égalent ceux de toutes les autres ensemble. Il y a, toutefois, un fait intéressant à noter, c’est que dans les plus vieilles stations, à Moosscedorf, à Wauwyl et à Robenhausen. le cerf surpasse le bœuf par le nombre des spécimens, tandis que c’est le contraire dans les stations plus modernes des lacs occidentaux, comme par exemple à Wangen et à Meilen.

Après. le cerf et le bœuf, c’est le cochon qui est le plus abondant. Le chevreuil, la chèvre, le mouton, sont moins abondants encore et on n’en trouve guère que quelques spécimens alors que les trois espèces précédentes se trouvent en grand nombre; le mouton est très-abondant dans les stations récentes. Le renard et la martre se trouvent à peu près au môme rang. Ia?s Esquimaux (1) mangent quelquefois le renard, et le capitaine Lyon parait avoir assez apprécié cette nourriture (2). Pendant l’Age de pierre, soit goût, soit nécessité, on le mangeait aussi. Ce qui nous permet de tirer cette conclusion, c'est le fait que souvent les os portent des entailles faites avec des couteaux et qu’ils ont été fendus pour en retirer la moelle. Le renard, toutefois, trèsfréquent dans les habitations lacustres de l’âge de pierre, li a encore été trouvé dans aucune station appartenant à l’âge de bronze. Chose assez singulière, les recherches faites jusqu’à

(1) Crantz, Hislory of Greenland, vol. I, p. 73.

(2) Lyon’s, Journal, p. 77.

i.i.rbock. 10

présent semblent indiquer que le chien, dans les habitations lacustres de l’àge de pierre est plus rare que le renard, bien qu’il soit plus commun que le* cheval; ou n’a trouvé que quelques spécimens des autres espèces; dans quelques localités, cependant, le castor, le blaireau et le hérisson, sont en assez grande quantité. '11 semble que les hommes de cette époque capturaient quelquefois l’ours et le loup, aussi bien que l’urus, le bison et l’élan ; il est probable qu’on se servait de pièges pour prendre ces derniers animaux.

M. Riitimcyer a identifié les animaux suivants trouvés dans le petit lac de Moosseedorf : le chien, trois spécimens; le renard, quatre spécimens; le castor, cinq spécimens; le chevreuil, six spécimens; la chèvre et le mouton, dix spécimens; la vache, seize spécimens; le cochon, vingt spécimens; le cerf, vingt spécimens. Il est certainement très-extraordinaire que deux espèces sauvages présentent le plus grand nombre de spécimens; c’est d’autant plus remarquable que ce n’est pas là un cas exceptionnel ; la somme totale des animaux sauvages surpasse' celle des animaux domestiques, résultat que confirment toutes les autres stations de cette époque. Cela ne dénote pas seulement une haute antiquité, c’est aussi une preuve que la population devait quelquefois subir de grandes privations, car il devait être .impossible de se procurer avec certitude de semblables aliments, et en outre, il est probable qu'on ne mangeait les renards que pour satisfaire à une faim pressante.

Les os de cerf et de sanglier indiquent souvent des animaux d’une taille extraordinaire; les renards, au contraire, semblent avoir été plus petits qu’ils ne le sont à présent. 11 y avait peu de variété dans les chiens, ils appartiennent même tous à une même espèce, de taille moyenne et qui paraît avoir dû ressembler à nos bassets (M. Riitimcyer dit en parlant de ce chien qu’il ressemble au « Jagdhund » et iui « Wachtelhund »). Le mouton de l'àge de pierre différait de la forme ordinaire par sa petite taille, ses jambes fines, ses cornes courtes et ressemblant à celles

LES ANCIENNES HABITATIONS LACUSTRES DE LA SUISSE. Uï

île la chèvre/ particularités qu’on retrouve dans quelques variétés habitant à notre époque les pays septentrionaux et les montagnes, comme par exemple, les Shetland, les Orcades, les collines du pays de Galles et quelques parties des Alpes. M. Rütimeyer a cependant trouvé à Wauwyl les restes d’un individu à grandes cornes. Nous connaissons si imparfaitement les espèces sauvages de moutons que M. Riitimcycr n’ose pas exprimer une opinion, quant à l’origine des variétés domestiques, si ce n’est toutefois qu’il est disposé à les faire remonter il plusieurs races sauvages.

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