DANOIS
Ou a supposé d'abord que les amas de coquilles étaient des celtes de soulèvement. — Description des amas de coquilles. — Distribution des amas de coquilles. — Amas de coquilles en Êcosre. — Amas de coquilles dans d'autres pays. — Flore des amas de coquilles. — Faune des amas de coquilles. — Poissons. — Oiseaux. — Mammifères. — Absence de certains os. — Mutilation do certains os. — Les amas de coquilles n’étaient pas seulement une résidence d’été. — Instruments de silex des amas de coquilles. — Mode de vie indiquée par les amas de coquilles. — Les habitants de la Terre de l'eu. — Rapports des amas de coquillo’s avec les tumuli. — Opinions de Steenstrup et de Worsa*. — Les instruments de silex des amas de coquilles. — Rareté des instruments de silex bien faits dans les amas de coquilles. — Antiquité des amas de coquilles.
Le Danemark occupe dans l’histoire une place bien plus grande que celle qu’il occupe sur la carte de l’Europe; la nation est plus grande que le pays. Bien que l’augmentation des populations voisines ait fait perdre aux Danois quelque peu de leur influence politique, bien qu’ils aient été récemment, injustement dépouillés d’une grande partie de leurs anciennes possessions, les Danois de notre époque sont de dignes représentants de leurs ancêtres. Des nations plus puissantes peuvent leur envier la place qu’ils occupent dans la science et dans l’art, car bien peu ont plus contribué au progrès des connaissances humaines. Copenhague peut, «ajuste titre, êtrefière aussi bien de ses musées que de ses professeurs. Je désire surtout appeler l’attention sur le célèbre musée des antiquités du Nord qui renferme les objets les plus caractéristiques et les plus rares.
Le Danemark se trouve dans des conditions exceptionnelles pour la formation d’une semblable collection. A une certaine
époque, le pays tout entier parait avoir été couvert de tuinuli ; là où la terre n’est pas cultivée, on en voit encore un grand nombre, dans les endroits mêmes les plus fertiles et. les plus populeux; le soc de la charrue est souvent dévié par une de ces anciennes sépultures. Heureusement, les pierres qui ont servi à leur construction sont si grandes et si dures, que les détruire ou les enlever est une opération difficile et coûteuse. Mais, quand la terre acquiert plus de valeur, ou quand on recherche des pierres pour des constructions, aucune tradition, aucun sentiment de respect pour les morts 11e peut les sauver de la destruction, et l’on compte que chaque jour on détruit un ou plusieurs de ces tumuli, perte d’un chaînon, peut-être irréparable, de l'histoire de la race humaine.
On peut dire, en effet, que chaque sépulture est en elle-même un petit musée d’antiquités, et l’on peut considérer le pays tout entier comme un immense musée. Les tourbières, qui occupent un espace si considérable, fourmillent d’antiquités, et le professeur Steenstrup estime que toute colonne de tourbe de trois pieds carrés de base contient quelque spécimen de l’industrie antique. Tous ces avantages, cependant, auraient peut-être été perdus sans le génie et la persévérance du professeur Thomsen, que l’on peut considérer comme le créateur du musée qu’il dirige si admirablement.
Outre les objets recueillis dans les tumuli et les tourbières et ceux qu’on a trouvés de temps en temps, par hasard, sur le sol, le musée des antiquités du Nord contient une immense collection de spécimens tirés d'intéressants amas de coquilles; on a longtemps supposé que ces amas, connus en Danemark sous le nom de « Kjokkenmôddings », étaient des grèves soulevées, comme celles que l’on rencontre si souvent le long de nos côtes. Les vraies grèves soulevées, cependant, contiennent nécessairement une grande variété d’espèces; les individus ont un âge différent et les coquilles sont, bien entendu, mélangées à une quautité considérable de sable et de gravier. Ce fut le professeur Steens-
trop qui fit observer le premier, je crois, que ces soi-disant grèves soulevées, ne contiennent que des coquilles appartenant à des individus arrivés au terme ou presque au terme de leur croissance ; que toutes ces coquilles consistent en quatre espèces qui ne vivent pas ensemble, qui n’ont pas les mômes conditions d’existence, et qu’on ne trouverait par conséquent pas seules ensemble dans un dépôt naturel; et enfin que le stratum contient à peine du gravier et consiste presque entièrement en coquilles.
La découverte de grossiers instruments de silex et d’ossements portant encore la trace de coups de couteaux vint confirmer la supposition que ces amas n'étaient pas dus à une formation naturelle, et il devint plus tard évident que c’étaient les sites d’anciens villages, la population primitive ayant vécu sur la côte et se nourrissant principalement de coquillages, mais en partie aussi du produit de la chasse. On découvrit dans bien des endroits tics foyers faits de pierres plates, arrangées de telle façon quelles formaient de petites plates-formes ; elles gardent encore la marque du feu. Les coquilles et les os, qu’on ne pouvait manger s’accumulèrent graduellement autour des tentes et des huttes, et finirent par former des dépôts, qui ont ordinairement de 3 à 5 pieds, mais quelquefois aussi jusqu’à 10 pieds d’épaisseur, sur une longueur, dans quelques cas, de plus de 300 mètres, et sur une largeur de 100 à 200 pieds. Le nom de KjükkeninoUding, qu’on a donné à ces amas, est dérivé de Kjôkken, a cuisine », et de modding , « amas de rebuts », et il va sans dire qu’un examen sérieux de ces amas devait jeter beaucoup de lumière sur les coutumes et la civilisation de la population d'alors.
Dans ces circonstances on forma une commission composée du professeur Steenstrup, le célèbre auteur du traité « sur les générations alternantes », du professeur Forchhammer, le père de la géologie danoise, et du professeur Worsaæ, l’éminent archéologue; heureuse combinaison qui promettait des résultats importants
LES KJOKKENMODDINTiS, OU AMAS DE COQUILLES DANOIS. 177
pour la biologie, la géologie et l’archéologie. On espérait que les travaux d’un tel triumvirat seraient couronnés des plus grands succès, cet espoir n’a pas été déçu. Plus de cinquante amas déjà ont été examinés, plusieurs milliers de spécimens ont été recueillis, étiquetés et déposés au musée de Copenhague, et les résultats généraux, condensés dans six rapports, présentés à l’Académie des sciences de Copenhague (1).
C’est à ces rapports et à l’excellent mémoire de M. Morlot tpie nous avons en grande partie emprunté les détails qui vont suivre. Désirant, cependant, donner à mes lecteurs des détails circonstanciés et complets sur ces amas intéressants, j’ai deux fois visité le Danemark, en 18G1 avec le professeur Busk, et daus l'été de 1868. Dans ces deux occasions, grâce à la bonté du professeur Thomson et de Herr K. Herbst, on me donna toute facilité pour examiner les collections considérables faites dans différents kjokkenmoddings; en outre j’eus le grand avantage de visiter plusieurs amas de coquilles, accompagné par le professeur Stecnstrup lui-même ; je visitai avec lui l’amas de Havelse en 1861, et ceux de Meilgaard et de Fannerup en 1863.
Accompagné de M. Busk, j’en visitai un aussi à Bilidt, sur l’Isefjord, près de Fredericksund; mais il semble qu’à cet endroit, les habitants faisaient cuire leurs dînera sur la cote même, de telle sorte que les coquilles et les os sont mélangés à une grande quantité de sable et de gravier: nous trouvâmes là fort peu d instruments de silex. A Havelse, au contraire, le village était sur un terrain un peu plus élevé, et, quoique tout près de la côte, entièrement en dehors de l'atteinte des vagues; aussi les coquilles et les os n’y sont mêlés à aucune substance étrangère. A cet endroit, le kjôkkcnmôdding est de petite étendue, et affecte la
(1) Untershgclser i geologisk-antiquarisk Retuing af G. Forchhammer, J. Stccnslrup, og J. Worsaæ. — M. Morlot a aussi publié un excellent extruit de ce9 rapports dans les Mém. de la Société Vaudoise, I. VI, 1800.
umuock.
forme d’un anneau irrégulier, enfermant un espace sur lequel l’habitation ou les habitations se trouvaient probablement. Dans d’autres cas, où le dépôt a une étendue plus considérable, comme par exemple à Meilgaard, la surface est ondulatoire, la plus grande épaisseur du stratum de coquilles indiquant apparemment, dans quelques endroits, l’arrangement des habitations. Quand l’amas de coquilles à Havelse fut pour la première fois visité par le professeur Steenstrup, on les enlevait pour s’en servir comme d’engrais, et le monticule, présentant une section perpendiculaire, se prêtait admirablement à un examen minutieux. Le trou ainsi formé avait été comblé à l’époque de notre visite, aussi fûmes-nous obligés de faire une nouvelle excavation. Au bout de deux ou trois heures, nous avions trouvé environ cent fragments d’os, beaucoup d’éclats grossiers, des pierres de fronde, des fragments de silex, neuf haches grossières appartenant au type ordinaire des amas de coquilles, quoique plusieurs d’entre elles fussent à la surface.
Notre visite à Meilgaard en Î863 fut encore plus heureuse. Cet amas de coquilles, un des plus considérables et des plus intéressants qu’on ait encore découverts, se trouve a peu de distance de la côte, près de Grenaa, au nord-est du Jutland, dans une magnifique forêt de hêtres appelée Aigt ou Aglskov, propriété de M. Olsen, qui, par dévouement à la science, a donné l’ordre que le kjokkenmodding ne soit pas détruit, quoique les matériaux (pii le composent soient précieux comme eugrais; une partie même de cet amas avait été employée dans ce but, avant que la vraie nature du dépôt ait été indiquée. M. Olsen et sa famille nous reçurent avec bonté, quoique nous arrivassions chez lui sans invitation, sans même l’avoir prévenu. Il envoya immédiatement deux ouvriers pour enlever les débris qui s’étaient accumulés depuis la dernière visite d’archéologues, de telle sorte qu’à notre arrivée au monticule, nous trouvâmes une surface toute fraîche à explorer. Ce kjokkenmodding a au centre une épaisseur d’environ dix pieds, mais cette épaisseur diminue dans
toutes les directions ; autour du monticule principal s’en trouvent de plus petits d’une nature semblable. Une mince couche de terre recouvre les coquilles et les arbres y croissent. Une bonne section d’un semblable kjôkkenmôdding frappe d’étonnement quiconque le voit pour la première fois, et il est difficile de faire par des mots la description exacte de ce spectacle. Le banc tout entier est composé de coquilles : à Meilgaard les huîtres prédominent ; ça et là on découvre quelques os, et plus rarement encore des instruments de pierre ou des fragments de poteries. 11 n’y a ni sable ni gravier, excepté au sommet et à la base ; en un mot, cet amas ne contient absolument rien qui n’ait servi à l'usage de l’homme. Les seules exceptions que j’aie pu remarquer sont quelques grossiers cailloux de silex, mais en bien petit nombre, et qui probablement ont été péchés avec les huîtres. Pendant notre séjour dans ce voisinage, nous visitâmes un autre kjôkkenmôdding à Fannerup, sur le Kolindsund, qui, même dans les temps historiques, était un bras de mer, mais qui est à présent un lac d’eau douce. On a découvert d’autres dépôts semblables sur le Randerstjord et le Mariagerljord, dans cette partie du Jutland. 11 ne faudrait pas croire non plus que les deux villages d Havclse et de Bilidt soient les seuls qui aient existé sur l’Isefjord; on trouve dans le voisinage de Roeskilde des kjôkkenmoddings auprès de Gjerdrup, à Kattinge, à Kallinge Yærk, auprès de Trallcrup, à Gjershoi, et en face de l ile d'Hyldeholme ; outre bien d’autres plus au nord, on en a trouvé sur les îles de F yen, de Moen et de Samsoe, et dans le Jutland, sur le Liimfjord et le Horscnsfjord, aussi bien que sur le Mariagerljord, le Randersfjord et le Kolindsund. Les côtes méridionales du Danemark n’ont pas encore été examinées avec soin. 11 semble évident que des dépôts de cette nature existent le long de toutes les côtes, mais qu'il ne s’en trouve pas à l’intérieur des terres. Le Danemark, pendant l uge de pierre, était coupé par beaucoup plus de fjords qu’il ne l’est ii présent. 11 est évident que dans ces circonstances, un peuple qui se nourrissait principalement de mollusques, ne
devait pas s’établir dans l’intérieur. Dans quelques cas, ilest vrai, on a trouvé des kjôkkcnmoddings à une distance de huit milles de la côte actuelle, mais il y a tout lieu de supposer que la mer s’est retirée. D'un autre côté, on peut expliquer l'absence de kjôkkenuioddings sur certaines côtes par l’action des vagues qui ont gagné sur la terre, ce qui explique pourquoi on les trouve bien plus fréquemment sur les bords des fjords intérieurs que sur la côte elle-même ; et si ce raisonnement est fondé, nous devons renoncer à l'espoir de découvrir de semblables débris sur les côtes est ou sudest de l’Angleterre. Cependant on a trouvé des amas de coquilles sur les côtes de ce pays. Ixi docteur Gordon, de Biruie, en a découvert quelques-uns sur les bords du Firth de Moray. J'ai eu le plaisir de visiter avec lui ces amas de coquilles. Le kjokkenmôdding écossais le plus considérable se trouve en un endroit appelé Brigzes, sur le Loch Spynie. Malgré une recherche de quelques heures, nous n’y avons trouvé ni instruments de pierre, ni poteries, quoiqu’un ouvrier occupé à y enlever de l’engrais y ait découvert quelques poteries grossières et une épingle de bronze (fig. 124). Le Loch Spynie est en partie desséché, et est séparé de la mer par une barrière de cailloux, de telle sorte que l’eau y est à présent absolument douce. D’après d'anciennes traditions, il paraîtrait que la barrière de cailloux a été achevée, et le lac par conséquent séparé de la mer dans le courant du xm* ou du xiv" siècle. D’un autre côté, j'ai montré à M. Francks l’épingle qui forme le sujet de la figure ci-contre, et il pense qu’elle date de 800 ou 900 ans après Jésus-Christ. Si donc cette dLravTe“ épingle appartenait réellement à cet amas de coquilles, t*c“ *1 11 y il aucune raison pour douter de la véracité de ecoïSa1*- I homme qui l’a trouvée, nous pouvons fixer la date approximative de l’amas lui-même. M. Evans, M. Prestvvich et
moi, nous avons observé à Saint-Valéry, près de l’embouchure de la Somme, un amas considérable de coquilles où nous avons trouvé plusieurs éclats de silex et' quelques morceaux de grossière poterie. M. Pengelly et M. Spence Bâte ont récemment découvert des amas de coquilles dans la Cornouailles et le Devonshire. Enfin des voyageurs ont observé de semblables restes dans différentes parties du monde, comme par exemple Dampier(l) en Australie, M. Darwin (2) à la Terre de Feu, et M. Earle dans la péninsule malaise (3).
Les amas de coquilles au Danemark se trouvent à une élévation do quelques pieds seulement au-dessus du niveau de la mer ; c’est là un fait qui semble prouver qu’il n’y a pas eu un affaissement considérable des côtes depuis leur formation, mais qui indique clairement aussi qu’il n’y a pas eu de soulèvement. Dans certains endroits, cependant, où la côte est escarpée, on les trouve à une hauteur considérable au-dessus du niveau do la mer. On pourrait supposer que dans les endroits où, comme à Bilidt par exemple, les matériaux qui composent les kjokkenmoddings sont mêlés «à une quantité considérable de sable et de gravier, le sol a dù s’affaisser; mais si un tel dépôt était exposé pendant quelque temps à l’action des vagues, toute trace en aurait disparu : il est donc probable que la vraie explication est que l’action des vagues et des tempêtes était alors plus grande qu’elle ne l’est à présent. Les marées dans le Cattégat, ne produisent maintenant qu’une différence de niveau d’un pied et demi, et la configuration des terres est telle, qu’il est protégé contre l’action des vents. D’un autre côté, les marées sur la côte ouest du Jutland s’élèvent à environ 9 pieds, et l’action du vent produit quelquefois des différences de niveau allant jusqu’à 29 pieds; or, comme nous savons que le Jutland formait anciennement un archipel, et que la Baltique communiquait plus libre—
(1) Pinkcrton’s Travels, vol. Il, p. h 73.
(2) Journal, p. 23û.
(3) Elhnolngical Soc. Trans, new ser., vol. Il, p. 119.
ment avec la mer du Nord, il est facile de comprendre que les différences de niveau ont dû être plus considérables; aussi peut-on expliquer comment il se fait que les vagues se soient élevées au-dessus du kjôkkenmodding de Bilidt, qui, après tout, n’est guère qu’à une élévation de 10 pieds au-dessus de l’eau, sans avoir besoin de recourir à l’hypothèse d’un affaissement, puis d’un soulèvement subséquent de la côte.
Dans les habitations lacustres de l'Age de pierre en Suisse, on a trouvé des grains de blé et d’orge, et môme des morceaux de pain ou plutôt de biscuit. Il ne me semble pas cependant que les hommes des kjôkkenmôddings aient connu l’agriculture, car on n’a découvert jusqu’à présent dans ces dépôts des céréales d’aucune sorte. Les seuls débris végétaux que l’on ait trouvés dans les amas de coquilles consistent en morceaux de bois brûlé et eu quelques pièces carbonisées rapportées par M. Forchhammer au Z oatera marina , plante marine dont ou se servait sans doute pour en extraire le sel.
Les quatre espèces que l’on trouve le plus fréquemment dans les amas de coquilles sont :
L’hultre ( Ostrea edulis, L.)
La coque ( Cardium edule,. I,.)
La moule ( Mytilus edulis, I..)
La lillorinc ( Littorina litlorea, L.)
Ces quatre espèces servent encore à la nourriture de l'homme. D’autres espèces se rencontrent plus rarement, ce sont :
N tissa reliculala, L.
Buccinum undatum, L.
Venus pullastra, Mont.
Hélix nemoralis, MAIL
Venus aurea, Cm.
Trigone.lla plana, Da. G.
Lillorina obtusata, L.
Hélix slrigella, Müll.
Carocolla lapicida, L.
Il est remarquable que les spécimens des sept premières
espèces soient bien développés et certainement plus grands que celles que l’on trouve actuellement dans le voisinage. Cette différence est surtout sensible pour le Cardinal cdule et la Littorim littorea. L’huître a presque entièrement disparu, et on ne la trouve plus même que dans quelques rares endroits du Cattégat, disparition qu’on peut en partie, peut-être, attribuer aux quantités prises par les pêcheurs. Cependant il y avait encore, au commencement de. ce siècle, quelques huîtres dans l’iseljord , et l’on ne peut entièrement attribuer leur destruction aux pêcheurs, car on trouve une grande quantité d’huîtres vides : il faut, dans ce cas, l’attribuer aux nombreuses astéries qui vivent dans ces parages, et qui sont, on le sait, ennemies acharnées des huîtres. En somme, cette disparition des huîtres, surtout si l’on rapproche ce fait de la taille diminutivc des autres espèces, doit être attribuée en grande partie à la diminution de la salure de la mer.
Jusqu'à présent, en fait de crustacés, on n’a trouvé que quelques restes de crabes. Les restes des vertébrés sont très-nombreux et fort intéressants. Afin de se faire une idée du nombre des os et des proportions relatives appartenant aux différents animaux, le professeur Steenstrup examina, dans différentes parties du monticule d’Havelse, des colonnes de débris ayant un mètre carré par la base, et recueillit avec soin tous les os que contenaient ces colonnes. 11 trouva, dans la première colonne 175 os de mammifères et 35 d’oiseaux; dans la seconde, 121 de mammifères et 0 d’oiseaux; dans la troisième, 309 de mammifères et 10 d’oiseaux. Les colonnes, cependant, n’étaient pas exactement comparables, parce que leur cube dépendait de l’épaisseur de l’amas à l’endroit où elles avaient été prises, et variaient entre 17 et 20 pieds cubes. En résumé, le professeur Steenstrup estime qu’il y a 10 ou 12 os par chaque pied cube. On comprend donc que le nombre des os est très-considérable. En effet, dans le courant d’un été, et dans l'amas d Havelse seul, la commission a recueilli 3500 os de mammifères, plus de
184 LES KJÔKKENMODDINGS, 01 AMAS nE COQUILLES DANOIS.
200 os d’oiseaux, outre plusieurs centaines d'arêtes de poissons : ces dernières s’y trouvent en quantité presque innombrable. Les espèces les plus communes sont :
Clupea harengus, L. (le hareng)
Gadus callarias, L. (le cabeliau)
Pleuronectes limanda, L. (la limande)
Murcena anguilla, L. (l'anguille)
Les débris des oiseaux sont très-intéressants et très-instructifs. La poule domestique ( Gallus domesticus) est entièrement absente. On ne trouve pas non plus les deux hirondelles domestiques du Danemark ( Hirundo rustica et //. urbica), ni le moineau, ni la cigogne. D'un autre côté, de beaux spécimens du coq de bruyère ( Tctrao urogal/m ), qui se nourrit principalement de bourgeons de pin, prouve que, comme nous le savions déjà par les débris trouvés dans les tourbières, le pays fut à une certaine époque couvert de forêts de pins. Les oiseaux aquatiques sont les plus nombreux, surtout plusieurs espèces de canards et d'oies. Le cygne sauvage {Cycnus musicus), qui ne visite le Danemark que pendant l’hiver, est assez fréquent dans ces amas ; mais, sans contredit, l’oiseau le plus intéressant, dont les restes aient été identifiés, est le grand Pingouin [Alca impemis , L.), espèce qui a maintenant presque disparu.
Les mammifères de beaucoup les plus communs sont :
Le cerf ( Cervus elaphus, L.)
Le chevreuil (Cervus capreolus, L.)
Le sanglier (Sus scrofa, L.)
Le professeur Steenstrup estime que ces trois espèces constituent les quatre-vingt-dix-sept centièmes du tout; les autres sont :
L’urus (Bos urus, L.)
Le chien (Canis familiaris, L.)
Le renard (Canis vulpes, L.)
Le loup (Canis lupus. Y.)
La martre ( Martes sp. lin.)
La loutro ( Lutra vuhjaris, Erxl.)
Lo marsouin ( Delphinus phoccrna, L.)
Le phoque (Uhoca sp.)
Le rat d’eau (//y puilœus amphibius, L., et II. agrestis, L.)
Le castor ( Castor /iber, L.)
Le lynx ( Felis lynx , L.)
Le chat sauvage (Felis catns, L.)
Le hérisson (JSri'naceus europœus , L.)
L’ours ( Urtus arctos, L.)
La souris (Mus flavicullis, Mcl.)
11 y a aussi des restes d'une plus petite espèce de bœuf. On a trouvé , rarement toutefois , l’aurochs lithuanien {Bison europœus) dans les tourbières, mais pas encore dans les kjokkenmoddings. le bœuf musqué ( Bulnilus moschutus) et le bœuf domestique {Bas taurus ), aussi bien que le renne, l'élan , le lièvre, le mouton et le cochon domestique, ne se trouvent jamais (1).
Le professeur Steenstrup ne croit pas que le cochon domestique de l’ancienne Europe descende directement du sanglier, il pense plutôt qu’il a été importé de l’Orient. Les crânes qu’il m’a montrés à l’appui de son opinion accusent certainement de grandes différences entre les deux races. Il est extrêmement improbable qu’un animal aussi puissant et aussi intraitable que semble l’avoir été l’urus ait été réduit en domesticité par des sauvages, et l’état des os eux-mêmes semble confirmer l’idée qu’ils ont appartenu à des animaux sauvages. Le mouton, le cheval, le renne, ne se trouvant jamais, le chat domestique n’ayant été connu en Europe que vers le ix' siècle, le chien (2) paraît avoir été le seul animal domestique de l’époque; et quoiqu’on puisse
(1) Le professeur Steenstrup m’a fait remarquer un fait curieux, c’est que les os des kjôkkenmüddings du Jutlund indiquent, en régie générale, des animaux plus grands et plus puissants que ceux des iles.
(2) Si l’on en juge d’après les marques de coups de couteau qui sc voient sur les os, il semble évident que le chien était alors un aliment, comme il l’est encore chez plusieurs tribus sauvages.
186 LES KJÔKKENMÔnniNGS, 01 AMAS DE COQUILLES DANOIS.
se demander si les os retrouvés n’appartiennent pas à une race de chiens sauvages, la question admet une réponse satisfaisante.
Parmi les débris d’oiseaux, les os longs, qui constituent environ un cinquième du squelette, sont dans les kjokkemnoddings, environ vingt fois plus nombreux que les autres, et sont presque toujours imparfaits, la diaphyse seule restant. 11 en est de même pour les quadrupèdes, et il serait impossible de reconstruire un squelette parfait, certains os et certaines parties d'os manquant toujours. Ainsi, par exemple, pour le bœuf, les parties qu’on ne trouve jamais sont : la tète des os longs (quoiqu’on ne trouve que le corps du fémur, une extrémité de l’humérus est ordinairement intacte), l’épine dorsale, excepté les deux premières vertèbres, les apophyses épineuses, fréquemment les côtes, et les os du crâne, excepté la mâchoire inférieure et la partie orbitaire. Le professeur Steenstrup a pensé qu’on pouvait peut-être attribuer aux chiens ces curieux résultats, et, après avoir essayé l’expérience, il a reconnu que les bs qui manquent dans les kjôkkenmbddings sont précisément ceux que mangent les chiens, et que ceux qui s'y trouvent sont les parties dures et solides qui contiennent peu de nourriture. Depuis, le professeur Steenstrup a publié le diagramme d’un squelette, coloré de telle façon qu’il suffît d’un coup d’œil pour savoir quels sont les os qui se trouvent dans les kjôkkeninüddings, et il fait remarquer qu’il coïncide exactement avec le diagramme publié par M. Flourens, qui indique les parties du squelette formées les premières. Quoiqu’un seul coup d’œil sur la section longitudinale d’un os long, un fémur par exemple, et la comparaison du tissu à mailles larges des deux extrémités et de la texture solide et serrée de la diaphyse, justifient immédiatement le choix des chiens, il est intéressant qu'il soit ainsi prouvé que leurs préférences dans les temps primitifs étaient les mêmes qu’à présent. En outre, nous pouvons expliquer de la même manière l’abondance de certains os dans les couches fossiles. J'ai déjà fait remarquer (pie la partie orbitaire et la mâchoire inférieure sont les seules parties
LES KJOKKENMÔnniNGS, OU AMAS DE COQUILLES DANOIS. 187
iln crâne qui restent encore; or chacun sait (jue les mâchoires inférieures sont toujours nombreuses à l’état fossile.
Par exemple, le docteur Falconer, après avoir décrit dans les Proceedings de In Société géologique de 1857 (page 277) quelques-uns des fossiles trouvés par M. Beccles à Swanage, ajoute : « On a souvent remarqué le fait curieux que dans les restes des mammifères découverts à Stonesfield, on n’a retrouvé (pic les mâchoires inférieures. 11 en est de même jusqu’à un certain point des fossiles trouvés dans les couches de Purbeck... Le plus petit fragment de mâchoire contenant une petite dent fournit immédiatement des preuves certaines, alors qu’il est presque impossible, ou tout au moins très-difficile pour ces petites créatures, à moins que l’os ne soit complet, et si c’est un os long, que les deux surfaces articulaires ne soient parfaites, d’indiquer à quel animal cet os appartient. C’est là, je crois, une des principales raisons pour lesquelles nous entendons si souvent parler de mâchoires, et si rarement d’autres os. » Sans aucun doute c’est vrai, mais les observations du professeur Steenstrup complètent l’explication du fait, et il est à regretter que les parties des os longs, (pii sont les plus importantes pour le paléontologiste, soient aussi celles qu'affectionnent particulièrement les bêtes de proie.
Tous les .os qui contiennent de la moelle sont fendus de façon à l’en extraire avec le plus de facilité ; cette particularité, qui est en elle-même une preuve satisfaisante de la présence de l’homme, n’a pas encore été observée dans les os trouvés dans les vraies couches tertiaires.
Les kjokkenmoddings n’étaient pas seulement une habitation d’été; les anciens pêcheurs résidaient dans ces endroits au moins les deux tiers de l'année, sinon toute l’année. Les os des animaux sauvages nous prouvent ce fait, car il est souvent possible de déterminer, à quelques semaines près, le temps de l'année où ils ont été tués. Les débris du cygne sauvage [Cycnus mu siens), par exemple, sont très-communs, et cet oiseau ne visite
188 LES KJOKKENMÔnniNT.S, Ol' AMAS DE COQUILLES DANOIS.
le Danemark que pendant l'hiver; arrivant en novembre, il repart en mars. On aurait naturellement pu espérer que les restes de jeunes oiseaux nous auraient fourni quelques preuves, quant au printemps et au commencement de l’année, mais malheureusement, et nous en avons expliqué les raisons, on ne trouve pas do semblables os. 11 est donc heureux que chez les mammifères nous trouvions deux phénomènes périodiques : c’est-à-dire la chute et la reproduction des bois de cerf, qui arrivent toujours à la même époque, en variant cependant quelque peu avec l’ùge de l'animal; et secondement la naissance et la croissance des petits.
Fie. 125.
Poinçon.
Ces phénomènes et d’autres semblables nous portent à penser que très-probablement les habitants des kjokkcnnioddings résidaient toute l’année sur la côte danoise , quoique je sois disposé à croire que, comme les habitants de la Terre de Feu, qui mènent encore à présent une existence presque semblable, ils changeaient souvent de domicile. Ce qui le prouve, selon moi, c’est non-seulement l’état des foyers abandonnés, mais aussi la couleur des éclats de silex, etc. ; car, tandis que nombre d'entre eux gardent la couleur noir bleuâtre qui caractérise ordinairement les silex nouvellement cassés, couleur qui reste la même aussi longtemps qu’ils sont entourés de carbonate de chaux, d’autros sont blanchis, ce qui arrive quand ils ont été exposés à l’air pendant un long espace de temps. Ceux-ci donc sont sans doute restes à la surface pendant un abandon temporaire du village, et n’ont été recouverts que quand l’endroit a été habité de nouveau.
LES KJOKKENMÔnniNGS, OU AMAS DE COQUILLES DANOIS. 180 Les instruments de silex trouvés dans les kjokkenmoddiugs
Fig. 126.
Fig. 127.
Fig. 128.
Têtes de lance.
Fig. 120.
Grossier instrument de silex.
ressemblent a ceux qui se trouvent toujours sur les côtes. Ce sont des éclats de silex (fig. GS-ti'J); des haches « d’amas de
coquilles», bâches qui, comme nous l avons déjà fait observer ont une forme particulière (fig. 79-81), des poinçons (fig. 125), des pierres de fronde, et de grossières tètes de lance (fig. 1 26- 128). On trouve, en outre, d’autres formes qui, quoique trèsgrossières, sont évidemment artificielles, telles que la figure 129, qui parait avoir été une sorte de hache; et d'autres à côtes aiguës, qui étaient évidemment employées comme instruments tranchants.
Pendant les deux jours que nous avons passés à Meilgaard, nous avons trouvé les objets suivants ;
Haches 19
Éclats de silex 139
Épingles d'os, etc 6
Cornes 6
Pulcrie, seulement Ix morceaux.
Marteau de pierre 1
Pierres de fronde, environ 20
Quant aux trois « colonnes » de débris dont nous venons de parler (p. 183), on a trouvé dans la première, sept éclats de silex, deux haches, un morceau de corne travaillée; trois morceaux d’os travaillé, et quelques poteries; dans la seconde, seize éclats de silex, une hache, et sept pierres de fronde; dans la troisième, quatre éclats de silex, deux haches de silex et un os appointi. Eu un mot, quoiqu’ils ne paraissent pas plus riches que les autres kjokkenmoddings, Meilgaard cl Havelse ont déjà chacun produit plus de mille de ces grossières reliques, bien qu’on n’ait encore examiné que de petites parties de ces monticules, il n’y a donc pas lieu de s’étonner du grand nombre de haches trouvées dans la vallée de la Somme, où l’on a examiné une quantité bien plus considérable de matériaux.
Un n’a pas encore découvert dans les kjokkenmoddings de grandes haches polies; cependant un fragment d’une de ces haches, trouvé à Havelse, et dont on avait fait un raeloir, prouve qu’elles n’étaient pas entièrement inconnues. On a trouvé aussi,
mais en bien petit nombre, des armes faites avec soiu ; cependant, en règle générale, tous les instruments des amas de coquilles sont très-grossiers. On a découvert quelques morceaux de poterie très-grossière, et une quantité considérable d'os des kjokkenmoddings portent les traces évidentes d'un instrument tranchant; plusieurs morceaux trouvés par nous étaient dans cet état, et avaient été façonnés en grossières épingles.
Les observations faites par les voyageurs arctiques prouvent (pie, quand bien même un aurait trouvé dans les amas de coquilles des ossements humains, cette découverte ne serait pas en ellemême une preuve que les habitants fussent des cannibales; mais 1 absence de semblables restes indique clairement que la population primitive du Nord n’avait pas cette abominable coutume. D un autre côté, les tumuli nous ont fourni de nombreux squelettes qui datent probablement de l’âge de pierre. Les crânes sont très-arrondis, et ressemblent, sous bien des rapports, à ceux des Lapons, mais ils ont l’arcade sourcilière plus avancée. Une particularité curieuse, c’est que leurs incisives ne se croisent pas comme font les nôtres, mais se rencontrent comme font celles des Groenlandais à notre époque. Ce qui indique évidemment une manière particulière de manger.
Quoiqu il reste encore beaucoup à apprendre sur les hommes de 1 âge de pierre, les laits déjà connus, comme quelques coups de crayon donnés par un dessinateur habile, nous fournissent les éléments d une esquisse. Si nous reportons notre imagination sur le passé, nous verrons, sur les côtes basses de l’archipel danois une race d’hommes à petite taille, aux sourcils lourds et épais,’ à la tête ronde, au visage ressemblant probablement beaucoup a celui des Lapons actuels. Comme il leur fallait évidemment se défendre contre les intempéries des saisons, il est plus que probable qu ils habitaient des tentes faites de peaux. L’absence complète de métal dans les kjokkenmôddings prouve qu’ils n’avaient d’armes .pie celles faites avec du bois, des pierres, des cornes et des os. Leur principal aliment doit avoir été des
coquillages, niais ils savaient pêcheries poissons, et ils variaient souvent leur nourriture par le produit de leurs chasses. Ce n’est sans doute pas manquer de charité que de supposer que, quand les chasseurs revenaient chargés de gibier, tous les habitants se gorgeaient, comme le font encore la plupart des races sauvages. 11 est évident que la moelle était le mets délicat par excellence, car tous les os qui en contenaient sont fendus.
Nous avons déjà vu que ce n’était pas seulement pendant la saison d’été qu’ils venaient habiter les amas de coquilles, et il y a tout lieu de croire qu’ils menaient à peu près la même vie que les habitants de la Terre de Feu, qui demeurent sur la côte, se nourrissent principalement de coquillages, et n’ont que le chien pour animal domestique. Darwin, dans son journal (p. 234), en fait une excellente description, et nous en extrayons les passages suivants, qui nous donnent une idée probablement correcte de ce qu’on aurait pu voir il y a bien longtemps sur les côtes danoises. « Les habitants, se nourrissant principalement de coquillages, sont constamment obligés de changer le. lieu de leur résidence; mais ils reviennent après un intervalle aux mêmes endroits, ce <pie rendent évident les tas de vieilles coquilles, tas qui souvent pourraient s’évaluer à un poids de plusieurs tonnes. On peut distinguer ces tas à une distance considérable, à cause de la couleur vert brillant de certaines plantes qui croissent toujours dessus Le wigwam de l’habitant de la Terre de Feu res-
semble à un tas de foin. Il se compose de quelques branches cassées enfoncées en terre et très-imparfaitement recouvertes d’un côté de quelques mottes de terre, de gazon et de joncs. 11 faut à peine une heure pour construire une semblable hutte ;
ils ne l'habitent d’ailleurs que quelques jours Un peu plus
tard, le Beugle resta deux jours à l'ancre près de l’tle de Wollaston, qui se trouve un peu plus au nord. En allant à terre, nous rencontrâmes un canot contenant six indigènes. Ce sont les créatures les plus abjectes et les plus misérables que j’aie jamais rencontrées. Sur la côte orientale, les indigènes, comme nous
l’avons vu, ont des manteaux de guanaco; sur la côte occidentale, ils possèdent des peaux de phoque. Dans les tribus centrales, les hommes ont ordinairement des peaux de loutre, ou quelque morceau de peau, grand comme un mouchoir de poche, à peine suffisant pour leur couvrir le dos. Cette peau est fixée sur leur poitrine au moyen de ficelles, et ils la passent d’un côté ii l’autre de leur corps, selon l’endroit d’où souffle le vent. Les indigènes que nous vîmes dans le canot étaient entièrement nus, môme une femme qui se trouvait avec eux. 11 pleuvait très-fort, et la pluie mêlée à l’eau de mer leur couvrait le
corps Ces pauvres malheureux étaient petits; leur visage
hideux était couvert de peinture Manche; leur peau était sale et graisseuse, leur chevelure inculte; ils avaient la voix discordante, les gestes violents et sans dignité. Quand on voit de tels hommes, on peut à peine croire que ce soient des créatures comme nous et
qu’ils habitent le même monde Ils passent la nuit, tout nus,
enroulés les uns autour des autres comme des animaux, couchés sur le sol détrempé, à peine protégés contre le vent et la pluie de ce climat orageux. Quand la marée est basse, il faut qu’ils se lèvent pour aller chercher des coquillages sur les rochers; et les femmes, hiver et été, plongent pour chercher des œufs de mer, ou, assises patiemment dans leurs canots, passent des journées entières à pêcher des petits poissons à la ligne. S'ils arrivent à tuer un phoque, s’ils découvrent la carcasse flottante à demi pourrie d'une baleine, c'est un festin; ils assaisonnent cette affreuse nourriture de quelques baies sans saveur. Souvent aussi la famine règne, et elle a pour conséquence immédiate le cannibalisme accompagné du parricide. » Sous ce dernier point, cependant, l’avantage parait être du côté des anciens, que nous n’avons aucun droit d’appeler des cannibales.
Si l’absence de débris de céréales nous autorise il conclure que les habitants des kjokkenmôddings n’avaient aucune notion de l’agriculture, ils ont dô certainement souffrir souvent de la famine, ce dont nous trouvons peut-être la preuve dans les os de
19Ù UES AJOkKENMOUIJlNGS, OU AMAS I>E COQUILLES DANOIS.
renard, de loup -et autres carni voues qu'ils ue devaient sans •doute fias manger par goût ; d'un autre côté, ils étaient assez iheureus pour ne pas connaître les liqueurs spiritueuses , le plus grand lléau. à notre époque, de l'Europe septentrionale.
Ix* professeur Worsaæa proposé de diviser l'âge de pierre -en deux périodes, dont il subdivise de nouveau la première. Sa classification est connue il suit :
Première période de l'âfje de pirrre.
1° Les instruments de pierre trouvés dans le diluvium et dans les cavernes avec les restes du mammouth, du rhinocéros, de l’hyène et d’autres animaux disparus.
2° Les kjükkenmoddings et les amas sim les eûtes.
Seconde période de l’ùye de pierre.
“Période caractérisée par les instruments de pierre admirablement travaillés et les grands tuimili.
Les amas de coquilles, selon le professeur Worsaæ, ne contiennent que des instruments de silex très-mal fails (tig. 25-129), qui sont évidemment les ouvrages de peuples beaucoup plus grossiers. beaucoup plus barbares que ceux qui ont élevé les grands turnuli de l'àge.de pierre, et fabriqué les armes magnifiques, etc., qu’on y trouve. Il reconnaît qu’ou a trouvé dans les kjokkcnmoddings quelques armes bien faites et des morceaux de semblables armes, mais il pense que ces derniers au moins sont plus récents que les amas de coquilles, où l’on prétend les avoir trouvés, et que, dans tous les cas, leur présence constitue une exception. A Mcilgaard, par exemple, les recherches entreprises sous les auspices du feu roi, eu juin 1801 , ont produit plus de cinq cents éclats de silex et d’autres grossiers instruments, mais pas un seul spécimen qui portât la moindre trace d'un polissage, pas un seul qui ressemblât aux instruments de silex trouvés dans les turnuli. D'un autre côté, ces instruments grossiers ne se rencontrent, dit-on, jamais dans les turnuli, remplacés qu’ils sont par des instruments d’un
caractère différent, et montrant beaucoup d’habileté de la part de l’ouvrier. En outre, alors que chacun admet que les habitants des amas de coquilles n’avaient qu’un seul animal domestique, le chien, et qu'ils n’avaient aucune notion de l’agriculture, le professeur Worsaæ pense que, pendant la seconde période de l'âge de pierre, les habitants du Danemark possédaient certainement des bestiaux et des chevaux, et très-probablement cultivaient la terre.
Le professeur Stecnstrup est d’une opinion toute contraire, il pense que les kjôkkcnmôddings et les tumuli de l’âge de pierre sont contemporains. Il nie complètement qu’on ait trouvé dans les tumuli de l'âge de pierre des restes de bœufs domestiques et de chevaux, si ce n’cst toutefois dans quelques cas très-rares, et il pense* qu’alors les restes qu’on y a trouvés ne sont pas contemporains des tumuli eux-mêmes, mais qu'ils y ont probablement été introduits par des renards. Il admet que les instruments de pierre trouvés dans les amas de coquilles sont entièrement différents, et plus grossiers que ceux trouvés dans les tumuli ; mais il pense que ces deux classes d’instruments ne représentent pas deux degrés différents, mais bien deux^ phases différentes d’un seul état de civilisation. Les tumuli sont les sépultures des chefs, les kjôkkcnmôddings les débris de la cuisine de simples pécheurs. Les premiers contiennent tout ce que l'habileté pouvait imaginer, tout ce que le respect pouvait porter à offrir, tout ce que la richesse pouvait procurer ; les seconds, les objets seulement dont l’art ne pouvait tirer aucun parti, objets rejetés comme inutiles ou accidentellement perdus. Afin donc de comparer ces deux classes d’objets, il ne faut pas prendre les grossiers spécimens ordinaires, si nombreux dans les amas de coquilles, mais les quelques instruments mieux faits qui, heureusement pour la science et pour nous, ont été perdus au milieu des coquilles d'huître, ou qui avaient été brisés, et par conséquent rejetés. Ces instruments, quoique en petit nombre, sont, selon le professeur Stecnstrup, aussi nombreux qu'on pouvait s’y attendre. En
1>JG LES KJüKKENMODDINGS, OU AMAS DE COQUILLES DANOIS.
outre, les longs éclats de' silex, si communs dans les kjôkkenmôddings, prouvent suffisamment toute l’habileté qu’on mettait déjà à travailler le silex. En effet, comme le professeur Steenstrup le fait si bien remarquer, ces éclats sont le résultat d’un si petit nombre de coups, ils ont un aspect si simple, qu’on ne comprend pas assez généralement toute l’habileté qu’il faut pour les fabriquer. Quiconque cependant voudra essayer d’en faire un, tout en ne réussissant probablement pas, apprendra tout au moins à apprécier les instruments de silex. Aucun éclat de silex trouvé dans les tumuli n’est supérieur à quelques-uns de ceux découverts dans les kjôkkenmoddings ; plusieurs de ceux que nous avons trouvés à Mcilgaard ont plus de 5, et un même plus de 6 pouces de longueur, et je possède un éclat géant de Fannerup (lig. G2-6/i), que m'a donné le professeur Steenstrup, qui a 8 pouces 3/à de long. Quant aux haches grossières et plus ou moins triangulaires qui se trouvent toujours dans les kjokkenmoddings, le professeur Steenstrup refuse de les comparer, comme nous l’avons déjà vu, aux haches polies des tumuli, parce que, selon lui, elles n’étaient pas destinées au même usage. Outre la preuve directe tirée de la découverte de quelques haches bien faites du type tumulus, le professeur Steenstrup s’appuie beaucoup sur la preuve plus indirecte qu’on peut tirer des autres débris des amas de coquilles. Ainsi, les débris fréquents de grands animaux adultes, comme par exemple, le phoque et le bœuf sauvage, sont, selon lui, des preuves évidentes que les habitants de ces amas devaient posséder des armes plus utiles et plus terribles qu’aucune de celles que le professeur Worsaæ est disposé à leur concéder; en outre, il pense que les entailles, si communes sur les os trouvés dans les amas de coquilles, ont dû être faites par dos instruments polis, et sont trop égales pour être les marques d’éclats de silex, comme le veut le professeur Worsaæ. Enfin, et sans vouloir attribuer autant de poids que le fait le professeur Worsaæ à l’absence d’instruments grossiers dans les tumuli, en admettant même que cette absence fût prouvée.
le professeur Steenstrup dispute le fuit en se basant sur ce que ces instruments n’auraient pas, avant les découvertes récentes, été reconnus et recueillis, et que d'ailleurs on en a trouvé dès qu'on les a recherchés.
Après avoir pesé avec soin les deux raisonnements, je ne puis, comme on pouvait s’y attendre, me ranger entièrement il l'avis de l’un ou l’autre des adversaires.-
Les petites haches grossières me semblent encore moins bien adaptées au but suggéré par le professeur Steenstrup, qu’aux emplois qui leur sont ordinairement assignés. Sans aucun doute, il y en a beaucoup qui n’auraient jamais pu servir comme instruments tranchants, mais ce sont peut-être des haches inachevées, soit par manque d’habileté de la part de l’ouvrier, soit à cause de quelque défaut dans le silex lui-même. D’autres me paraissent, comme au professeur Worsaæ, utiles, quoique grossières, et bien adaptées à quelques usages (pour détacher, par exemple, des huîtres d’un rocher, ou pour hacher le bois), qui exigeaient un instrument solide plutôt que coupant. Ils ressemblent beaucoup aux crminettes employées par les indigènes de la mer du Sud : * un de ces instruments est représenté pour servir de comparaison (voyez page 73). Leur caractère me paraît cependant tout différent des haches bien faites et ordinairement polies ; elles ne semblent pas être des instruments plus grossiers du même type. Quoiqu’on ne doive certainement pas s'attendre à trouver dans les kjôkkenmôddings beaucoup de couteaux, de haches, de têtes de lance, etc., parfaits, pas plus qu’on ne s’attendrait à trouver dans un tas d’ordures moderne des objets d’art ou de prix, je confesse cependant que les fragments de ces instruments devraient être plus nombreux qu’ils ne semblent l’être.
Outre les cinq cents instruments grossiers trouvés à Meilgaard pendant la visite du roi, et décrits par le professeur Worsaæ, j’ai trouvé moi-même cent quarante éclats de silex, et environ cinquante autres instruments, dans la visite que je fis, l’année dernière, à cet endroit célèbre, accompagné par le pro-
198 LES KJOKkENMüDDl.NOS, OL' AMAS DE C0Q11LLKS DANOIS.
fesseur Stecnstrup. 1! faut y ajouter encore les nombreux instruments recueillis par M. Olsen et les membres de la commission. Or, sur cette quantité considérable d’instruments de differentes sortes, il n’y en a qu’un qui ressemble un peu aux instruments bien faits des tumuli. De même à Ilavelse, on n’a trouvé qu’un seul fragment de hache polie, au milieu de raille objets plus grossiers. On pourrait cependant idléguer avec raison, que pour une semblable comparaison, il faut laisser de côté les éclats de silex et les pierres de fronde ; dans ce cas, et si nous comptons seulement les haches. les nombres seraient considérablement diminués.
Il y a aussi beaucoup de vrai dans le raisonnement du professeur Stecnstrup, quant aux éclats de silex, et il n'a eu aucune façon exagéré la difficulté de leur fabrication. Leurs bords, cependant, sont si tranchants, qu’il serait, je crois, difficile de distinguer entre . une entaille faite par un éclat et une autre faite avec une hache polie. D’un autre côté, le professeur Steenstrup a expliqué d’une manière satisfaisante la soi-disant absence d'instruments grossiers dans les tumuli de l’âge de pierre. En Angleterre, on pourrait conclure, d’après les recherches d’un archéologue aussi intelligent que S ii' R. Colt Hoare, que des instruments grossiers n’ont jamais ou n'ont été que très-rarement trouvés dans les tumuli; et cependant les recherches plus récentes de M. Bateman ont prouvé qu’il n’en est pas ainsi, et que les grossiers instruments de pierre ont dû échapper aux observations des anciens archéologues. M. Bateman, dans les tumuli qu'il a examinés, a trouvé de nombreux éclats de silex, etc., tout aussi grossiers que ceux des amas de coquilles. Je ne sache pas, cependant, qu’on ait encore trouvé dans les tumuli les petites haches triangulaires si communes dans les amas de coquilles. Et d’un autre côté, on n’a pas encore trouvé dans les amas de coquilles des formes ressemblant à celles de l'âge palæoliihique.
Enfin , quant aux restes supposés d’animaux domestiques, autres que le chien, dans les tumuli de l’âge de pierre, les preuves
LES KJClKKENMoDDINGS, OU AMAS DE COQUILLES DANOIS. 199
avancées par le professeur Worsaæ ne me semblent en aucune façon concluantes ; ceci d’ailleurs a peu de conséquence, car cette question, maintenant que l’attention a été attirée sur ce sujet, sera certainement résolue avant longtemps.
En somme, les témoignages complexes prouvent, selon moi, que les amas de coquilles du Danemark représentent une période définie dans l’iiistoirc de ce pays, et qu’on peut les attribuer à la première partie de l’âge de pierre néolithique, alors que l'art de polir les instruments de silex était connu, mais avant qu’il ait atteint son complet développement.
Il est, jusqu'à présent, impossible d’assigner une date dans l’histoire à la formation des kjokkcnmôddings, qui néanmoins ont évidemment une immense antiquité. Nous savons que le pays a été longtemps couvert de forêts de hêtres, et cependant il est prouvé que pendant l’âge de bronze, les hêtres n’existaient qu’en fort petite quantité, alors que tout le pays était couvert de chênes. Ce changement exige un laps de temps considérable, en supposant même qu’il n’y ait eu que quelques générations dé chênes. Nous savons aussi que les pins ont précédé les chênes, et qu’alors même le pays était habité.
En outre, le nombre considérable d’objets appartenant à l’âge de bronze, qui ont été trouvés au Danemark, et le grand nombre de sépultures, semblent autoriser les archéologues danois à assigner à cette période une durée considérable. Le même raisonnement s’applique avec plus de force encore aux restes de l’âge de pierre, car un pays où les habitants subsistent par la pêche et par la chasse ne peut être très-peuplé. En somme, nous sommes forcés d’admettre que ce pays a drt être habité pendant un très-long laps de temps, quoique aucune des antiquités danoises ne soit aussi ancienne que beaucoup d’autres trouvées dans d’autres parties de l’Europe et que nous décrirons dans les chapitres subséquents.