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CHAPITRE VIII

LES HOMMES DES CAVERNES

Ours des cavernes. — Lion des cavernes. — Mammouth et Rhinocéros h poils de laine. — Élan irlandais. — Renne. — Aurochs. — Crus. — Valeur des preuves fournies par les cavernes. — Cavernes de la Dordogne. — Absence d'anirnaux domestiques. — Instruments de silex. — Absence d'instruments polis. — Sculptures et dessins grossiers. — Habitudes des habitants des cavernes. — Les cavernes belges. — Le trou de Kent. — La caverne de Brixham. — Les cavernes de Sicile. — Caverne de Gibraltar. — Aurignac. — Le trou de Wokcy. — Les hommes des cavernes.

Les principales espèces de mammifères qui ont, soit entièrement disparu, ou qui se sont fort restreintes dans leur distribution géographique, depuis l'apparition de l'homme en Europe, sont :

L’Ours des cavernes [Ursus spelœus).

L’Hyô ne des cavernes (Ihjœna ipeltra).

Le Tigre des cavernes (Felis spelœa).

Le Mammouth ( F le plias primigenius).

Le Rhinocéros poils de laine ( Rhinocéros lichorhinus).

L’Hippopotame ( Hippopotamus major).

L'Élan irlandais ( Mtgaceros hibernicus).

Le Bœuf musqué ( Ovibos moschalus).

Le Renne (Omis tarandus).

L’Aurochs {Bison curopwus).

L’Urus [Bos primigenius).

Les sept premiers sembleut avoir entièrement disparu, mais comme il est à présent évident que leur disparition est due à un changement graduel de circonstances plutôt qu’à un cataclysme soudain, impliquant la destruction de la vie à la surface du globe, il est aussi très-improbable que leur disparition ait été

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simultanée. Aussi M. Lartet (t), se basant sur cette idée, a-t-il essaye d’établir une chronologie ] «déontologique.

Les restes de l'ours des cavernes sont abondants dans l’Europe centrale et dans les parties méridionales de la Russie. 11 est douteux qu’on l’ait jamais rencontré au nord de la Baltique ou au sud des Alpes. 11 parait, cependant, qu'il a traversé les Alpes, et don Casciano de Prado dit l'avoir trouvé dans une caverne auprès de Ségovie. M. Busk et M. Falcouer ne l’ont toutefois pas découvert dans les nombreux ossements de Gibraltar. Le plus vieux spécimen paraît être celui dont parle Owen, et qui a été trouvé dans les dépôts pliocènes de Boston, comté de Norfolk, accompagné des restes du Trogontherium , du Pa/æospulax , etc. (2). Il figure aussi sur la liste des espèces trouvées auprès d’Abbeville, mais M. Lartet pense qu’il doit y avoir là quelque erreur, car il n'a pas vu un seul os de cette espèce dans les collections faites dans la vallée de la Somme. Il pense que de tous les mammifères de l’époque quaternaire, l’ours des cavernes a disparu un des premiers. Des recherches subséquentes, cependant, ont prouvé qu'il se trouve quoique rarement dans les graviers des rivières.

L’hyène des cavernes et le tigre des cavernes accompagnent Y Umts spelœus. M. Delesse les a aussi trouvés avec l'aurochs et le Rhinocéros tichorhinns, dans une couche qu'il regarde comme un des premiers dépôts du diluvium. Jusqu’à présent on ne les a pas rencontrés dans les couches supérieures du gravier des rivières ou dans les tourbières.

D’un autre côté, M. Lartet pense que les lions de la Thessalio qui, selon Hérodote, attaquèrent les bêtes de somme de l’armée de Xerxès, appartenaient peut-être à cette espèce. Bien plus, il cite l’opinion du docteur Falconer, que le grand Fe/is du nord de la Chine et des montagnes Altaï a été trop vite attribué au

(1) Ann, des sciences nal., 1861, p. 217.

(2) llistunj of Hrilish fossil Mammals and s flirds, p. 100.

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Felis tigrù , et qu'il sera, sans doute, prouvé que c’est le descendant et le représentant vivant du F. spelæa.

Le mammouth était fort répandu. On en trouve les restes dans l’Amérique du Nord, depuis le détroit de Behring jusqu’à la Caroline du Sud et sur le vieux continent, de l’extrémité de la Sibérie jusqu’à l’extrémité occidentale de l’Europe; il traversa les Alpes et s’établit en Italie, mais jusqu’à présent on ne l’a pas découvert au sud des Pyrénées. On n’a trouvé encore, ni le mammouth, ni le Rhinocéros tichorhinus , dans aucune couche antérieure au gravier des rivières. M. Lartet, cependant, croit avec Murchison, de Verneuil et Keyserling, que ces animaux vivaient en Sibérie longtemps avant de passer en Europe, et qu’ils appartenaient à la faune tertiaire de l’Asie septentrionale, quoiqu’ils n’aient paru en Europe que pendant la période quaternaire. Ces deux espèces semblent donc avoir paru plus tard en Europe, et elles y ont peut-être survécu plus longtemps que l’ Ursiis spelœus.

En un mot, ils caractérisent les dépôts de graviers des rivières et se trouvent aussi dans les loess du Rhin et de ses principaux affluents, mais on ne les a pas encore rencontrés dans les tourbières. Ils ne se trouvent jamais dans les kjôkkenmoddings, les habitations lacustres ou les tumuli, et il 11e reste pas la moindre tradition qui fasse allusion, de la manière même la plus obscure, à l’existence en Europe de ces deux gigantesques Pachydermes.

Le magnifique Élan irlandais, ou Mcgaceros hibernions, qui atteignait une hauteur de 10 pieds à pouces, et dont les cornes mesuraient 11 pieds d’extrémité à extrémité, paraît avoir été bien moins commun. On a trouvé ses restes en Allemagne, aussi loin que la Silésie, en France jusqu’aux Pyrénées, et il paraît même avoir traversé les Alpes. C’est dans les îles Britanniques qu’il était le plus abondant, et surtout eu Irlande, On l’a trouvé à Walton, dans le comté d’Essex, et à Happisburgh, dans des couches qui appartiennent au Norwich Crag; il doit donc, dans l’origine, avoir appartenu à la faune tertiaire. O11 prétend

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l’avoir fréquemment trouvé dans les tourbières, mais le professeur Owen, qui a fait de nombreuses recherches à ce sujet, croit qu'en réalité les os se trouvent ordinairement dans la marne coquillière lacustre qui est au-dessous de la tourbe (1).

Les « Niebelungen Lied» , du xne siècle, parlent d’un mystérieux animal appelé schelch :

« Après quoi il tua immédiatement un bison, un élan, quatre forts uri et un terrible schelch. »

Quelques écrivains ont supposé que le schelch était le Mcgacero.s hi ber ni cm. 11 n’y a cependant pas de raison suffisante |K)ur adopter cette hypothèse, et nous devons nous rappeler que le même poème, comme le docteur Buckland l'a fait si bien remarquer, contient des allusions à des géants, des nains, des pygmées et des dragons de feu. Ni César, ni Tacite, ne parlent de l’élan irlandais, et, sans doute, ils n’auraient pas oublié un animal aussi remarquable s’il avait existé dans leur temps. Quoi qu’il en soit, il n’y a plus lieu de douter que cette espèce ait coexisté avec l’homme, car nous en trouvons des preuves nombreuses dans les cavernes à ossements et dans les couches appartenant à l’époque des graviers des rivières.

On n’a pas encore trouvé les restes de l’élan irlandais avec des objets de bronze, et je ne crois même pas qu’on puisse en attribuer aucun à l'àge néolithique.

Le renne existe encore dans l’Europe septentrionale, en Sibérie et dans les districts montagneux du Caucase. Au temps même de Pallas, on le rencontrait sur les sommets boisés des monts Durais. Une espèce très-semblable, si même elle est distincte, existe dans presque toute l’Amérique du Nord. Mais quant à l’Europe occidentale, il faut la regarder comme une espèce disparue. Nous ne savons pas si le renne a jamais traversé les Alpes ou les Pyrénées, mais il a été certainement très-abondaul, à une époque, en Angleterre et en France d’où, comme

(1) Owen, loc. cil., p. 466.

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il est inutile de le dire, il a depuis longtemps disparu. A présent même, le renne, comme le Lapon, se retire graduellement vers le Nord, incapable qu’il est de résister à la pression de la civilisation qui s’avance.

Il y a dix ans on trouvait encore quelques familles de Lapons dans le voisinage de Nystuen, au sommet du Fillefjeld et dans quelques autres endroits du sud de la N’orwége, mais on n’en rencontre aucune à présent de ce côté du fleuve Namsen. Le renne à l'état sauvage se trouve encore à présent, quoiqu’en petite quantité, sur presque tous les plateaux sauvages de la Norwége. Il est, il est vrai, protégé par de sévères lois de chasse, sans lesquelles il aurait sans doute cessé d’exister.

Autant que nous pouvons en juger par les preuves que nous possédons, l’apparition du renne en Europe a coïncidé avec celle du mammouth et à une époque plus rapprochée de nous que celle de l’ours des cavernes ou de l’élan irlandais. On le trouve ordinairement partout où l’on découvre le mammouth et le Rhinocéros tichorhinm , mais d'un autre côté, comme ses restes sont abondants dans quelques cavernes qui ne contiennent pas les ossements des pachydermes gigantesques, il est probable qu’il a existé beaucoup plus tard qu’eux. On n'a, cependant, pas trouvé le" renne dans les kjôkkenmôddings ou dans les tumuli. On ne le trouve pas non plus dans les habitations lacustres de la Suisse, quoique nous sachions qu’il ait à une certaine époque habité ce pays, car on en a trouvé des ossements dans une caverne à l’Échelle, entre le grand et le petit Salèvc, auprès de Genève, où ils étaient mélangés à des silex travaillés, des cendres et des restes de bœuf et de cheval. Tous les os étaient brisés pour en extraire la moelle.

Comme il était naturel de s’y attendre, on a quelquefois trouvé le renne dans les tourbières de la Suède, mais pas encore, que je sache, dans celles de l’Angleterre et de la France. Ios anciennes monnaies bretonnes ou gauloises ne le représentent jamais. César, il est vrai, dit qu’il existait dans la grande forêt Hercynienne,

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mais la description qu’il en fait est imparfaite et incorrecte. Il semble n’en avoir entendu parler que par ouï dire, sans avoir jamais rencontré personne qui en ait vu un. Jamais enfin il ne semble avoir paru dans le cirque romain.

L’aurochs était commun dans le centre et dans le sud de l’Europe, et paraît remonter à une époque beaucoup plus ancienne que le mammouth ou le Rhinocéros tichorhinus. Il existait en Angleterre à l’époque du Norwich Crag; on trouve ses ossements dans les graviers des rivières, les cavernes, les villages lacustres de la Suisse et dans les tourbières; jusqu’à présent on n’en a pas encore trouvé dans les amas coquilliers du Danemark. M. lartet pense qu’il est représenté sur une pièce de monnaie des Santones, que lui a montrée M. de Saulcy. Pline et Sénèque affirment qu’il existait de leur temps, ainsi que l’urus, dans les grandes forêts de l’Allemagne. César n’en parle pas, mais les « Niebelungen » font allusion à cet animal, et l’on dit qu’il a existé en Prusse jusqu’en 1775. Il existe même encore dans les forêts impériales de la Lithuanie, où l’empereur de Russie le fait conserver et aussi, selon Nordmann et Von Baer, dans quelques parties de l’Asie occidentale.

L’urus semble avoir été plus répandu encore que l’aurochs. On l’a trouvé dans toute l’Europe, en Angleterre, au Danemark, en Suède, en France et en Allemagne, au delà des Alpes et des Pyrénées, en Italie et en Espagne et même, selon M. Gervais, dans l’Afrique septentrionale. Dans le musée de Lund se trouve un squelette appartenant à cette espèce; une des vertèbres porte encore la trace d’une blessure que le professeur Nilsson pense avoir été faite avec une tlèche de silex. On a aussi trouvé des ossements de l’urusdans les anciens tumuli, dans les habitations lacustres et dans les kjôkkenmôddings.

César dit tout particulièrement que l'urus se trouve dans la forêt Hercynienne; les «Niebelungen Lied» y font allusion, cl, selon Herberstein, il existait en Allemagne jusqu’au xvi' siècle; il disparut peu après, à moins que les célèbres bestiaux sauvages

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de Chiliingham et quelques-unes de nos races domestiques ne le représentent encore.

Comme résultat pratique de cette chronologie paléontologique tirée des caractères des mammifères de la périrai e quaternaire, M. Lartet pense que nous pouvons établir quatre divisions dans « la période de l'humanité primitive, l’âge du grand ours des cavernes, luge de l’éléphant et du rhinocéros, l’âge du renne et l’âge de l’aurochs » . Il est évident, je crois, que l’apparition de ces mammifères en Europe n’a pas été simultanée, et que leur disparition a été successive. Il semble prouvé que l’aurochs a habité l’Europe occidentale plus longtemps que le renne, et il est presque aussi certain que le renne y a séjourné, plus tard, à une époque plus rapprochée de nous, que le mammouth et le llhinoceros tichorhinus. Mais la distinction chronologique entre ces deux espèces et l’ours des cavernes ne paraît pas si bien établie. En admettant qu’on n’ait pas encore trouvé l’ours des cavernes dans les graviers de la vallée de la Somme qui a été examinée avec tant de soin, nous devons nous rappeler, toutefois, que cet animal habitait essentiellement les cavernes, et que son absence provient peut-être bien plus de ce qu’il n’y avait pas de cavernes dans la vallée que de ce qu’il avait disparu. En outre, les os trouvés dans le gravier sont très-brisés, et quelques os des grands spécimens de l’ours brun ressemblent si parfaitement à ceux de Y Umts s/tclœus, qu’il n’est pas facile de les distinguer.

Quant à l’antiquité de l’aurochs, les cavernes à ossements n’ont' encore rien ajouté à ce que nous avaient appris les tumuli et les habitations lacustres de la Suisse. Il ne serait pas possible, dans les limites du présent chapitre, de citer toutes les cavernes dans lesquelles on a trouvé des ossements humains accompagnant ceux des mammifères disparus et appartenant évidemment à la même époque. Je me contenterai d'appeler l’attention du lecteur sur celles qui ont été étudiées avec le plus de soin.

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Il est inutile d’ajouter qu’un grand nombre de cavernes ont été certainement habitées à des époques subséquentes à celles dont nous nous occupons à présent, mais comme nous l’avons déjà dit, nous avons pour l’âge néolithique d’autres sources de renseignements et des preuves plus satisfaisantes que celles que nous pourrions tirer de l’étude des cavernes.

Quelques écrivains, il est vrai, ont été jusqu’à mettre en question la valeur de ce que nous pourrions appeler les témoignages des cavernes. Ils ont supposé que les ossements d’animaux disparus avaient pu être déposés dans les cavernes des siècles avant la venue de l’homme ; que les débris de la période humaine avaient pu y être introduits subséquemment; et que des débris appartenant à des périodes très-différentes avaient ainsi pu être mêlés ensemble. C’est là, en effet, la conclusion à laquelle arrive M. Desnoyers, dans son article sur les cavernes à ossements publié en lbf|5 (1). A moins que ces raisonnements ne puissent être réfutés d’une manière satisfaisante, il faut admettre que les preuves qu’on pourrait tirer du contenu des cavernes seraient sujettes à de graves soupçons. J'espère, cependant, pouvoir prouver que tel n’est pas le cas.

Pendant le courant de l’année dernière, M. Lartet, de concert avec M. Christy, a examiné avec beaucoup de soin un grand nombre de petites cavernes et d’abris de rochers dans la Dordogne, dont quelques-uns avaient déjà attiré l’attention des archéologues (2). Ces cavernes sont particulièrement intéressantes parce que, autant au moins que nous en pouvons juger par l’état actuel des observations déjà faites, elles appartiennent à la période du renne de M. Lartet, et tendent par conséquent à relier l’âge de la pierre polie à la période des graviers des rivières et des grands mammifères disparus; et qu’elles représentent une époque sur laquelle nous avions jusqu’alors fort peu de rensei-

(1) Recherches géologiques et historiques sur les cavernes, particulièrement sur les cavernes à ossements. (Dictionnaire universel d'histoire naturelle.)

(2) De l’origine et de l’enfance des arts en Périgord, par M. l’abbû Audierne.

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