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CHAPITRE IX

M. Bouclier île Pcrlhes. — MM. PreMwich et F.vans. — Spécimen ilécouvcrl pendant le siècle dernier. — Découverte de M. l'rere en 1800. — Découvertes semblalites dans d'autres pays. — Scepticisme des géologues. — t,es questions à résoudre. — Evidence qu'un peut tirer des silex eux-mêmes. — Les faux. — Particularités des instruments du diluvium. — Les instruments du diluvium ne sont jamais polis. — Absence d'ossements humains. — Cause de la rareté des ossements humains. — Contemporanéité des restes de mammifères. — La vallée de la Somme. — Saint- Acheul . — Débris organiques. — Contenu minéralogique des graviers des rivières. — Objections à la théorie proposée. — Faune des graviers des «Buvions anciennes. — Climat de la période des alluvions anciennes. — Moyens d'expliquer le changement de climat. — Absence de débris marins. — Impossibilité d’appliquer la théorie des cataclysmes. — Changement du niveau de la rivière à cause de l’excavation de la vallée. — Lacs. — Faune des graviers du niveau inférieur. — Tourbe. — Becapitulalion. — Espace de temps.

#• Pendant que nous portions nos regards vers l'Orient, suivant avec impatience les excavations qui se faisaient en Égypte et en Assyrie, la lumière s’est soudainement faite au milieu de nous. Les plus anciennes reliques de l’homme, découvertes jusqu’à présent, ont été trouvées, non pas dans les ruines de Ninive ou d’ Héliopolis, non pas dans les plaines sablonneuses du Nil ou de l’Euphrate, mais dans les vallées charmantes de l’Angleterre et de la France, sur les bords de la Seine et de la Somme, de la Tamise et du Waweney.*

Ces découvertes étaient si inattendues, il était si difficile de les concilier avec l’antiquité la plus grande assignée tout récemment encore à la race humaine, que longtemps on les négligea et on les soupçonna. M. Boucher de Perthes, à qui nous sommes en grande partie redevables de ce grand pas fait dans l’histoire de l'humanité, avait observé, dès l’année 1841, dans des sables

AXTIQflTK 0K l.’HOMMI-.

contenant des débris de mammifères, à Menehecourt, auprès d’Abbeville, un silex grossièrement façonné en un instrument tranchant. Les années suivantes, on trouva d’autres armes dans des circonstances analogues, et surtout pendant la formation du Champ de Mars à Abbeville, où l'on dut remuer une grande quantité de gravier, et où l'on découvrit un grand nombre de ces instruments que l’on appela des «hachettes». En 1860, M. Boucher de Perthes publia son premier ouvrage à ce sujet, ouvrage intitulé : « De l'industrie primitive, ou les Arts et leur origine » . 11 annonçait dans cet ouvrage qu’il avait trouvé des instruments humains dans des couches appartenant certainement à l’âge du diluvium. Dans ses « Antiquités celtiques et antédiluviennes » (1867), il donna aussi de nombreux dessins de ces armes de pierre; mais, malheureusement, les figures étaient si petites, qu’à peine pouvait-on reconnaître les originaux. Pendant sept ans, M. Boucher de Perthes fit peu de convertis; on le regardait comme un enthousiaste, presque comme un fou. Enfin, en 1853, le docteur Rigollot, sceptique jusqu’alors, examina les graviers de Saint-Acheul, près d’Amiens, pays si célèbre aujourd’hui, trouva plusieurs armes et crut. Cependant la non 4 velle croyance rencontrait peu de faveur; nul, dit le proverbe, n’est prophète dans son pays, et M. Boucher de Perthes ne devait pas faire exception à la règle. Enfin, cependant, le flot tourna en sa faveur. Le docteur Falconer, passant par Abbeville, visita sa collection et fit connaître le résultat de sa visite à M. Joseph Prestwich, qui, avec M. Joseph Evans, se rendit à Abbeville. J’ai toujours regretté de n’avoir pas pu accompagner mes amis dans cette occasion. Ils examinèrent avec soin, non-seulement les armes de silex, mais aussi les couches où on les avait trouvées. Nos deux compatriotes avaient toute qualité pour de semblables recherches : M. Prestwich, à cause de sa longue expérience et de sa grande connaissance des couches tertiaires et quarternaires; et M. Evans, parce qu’il avait consacré de longues veilles à l’étude des instruments de pierre appartenant à ce que

ANTIQUTÊ DK LÏIOMMK. 271

nous devons considérer maintenant comme le second, ou tout au moins le plus récent âge de pierre. De retour en Angleterre, M. Prestwich communiqua les résultats de sa visite à la Société Royale (1), tandis que M. Evans décrivait les instruments euxmêmes dans les transactions de la Société des antiquaires (-2).

Peu de temps après, M. Prestwich retourna à Amiens et a Abbeville,' accompagné par MM. Godwin-Austen, J. W. Flower et R. W. Myluc, et, la môme année, sir Charles Lyell visita ces lieux, dès lors célèbres. Je fis ma première visite à cet endroit en 1860, avec M. Rusk et le capitaine Galton ; M. Prestwich nous servait de guide. Sir Roderick Murchison, les professeurs Henslow, Ramsay, Rogers, MM. H. Christy, Rupert Jones, James Wyatt, et d’autres géologues faisaient en môme temps le inôme voyage. Aussi M. l'abbé Cochet, dans son Rapjtorl adressé à M. le Sénateur Préfet de la Seine-Inférieure , 1860, après un juste tribut de louanges à M. Boucher de Perthes et au docteur Bigollot, ne fait-il que rendre justice à nos compatriotes en ajoutant : « Mais ce sont les géologues anglais, en tète desquels il

faut placer d’abord MM. Prestwich et Evans qui ont fini

• par élever à la dignité de fait scientifique la découverte de M. Boucher de Perthes. »

Peu après son retour, M. Prestwich adressa à l’Académie des sciences, par M. Élie de Beaumont, une communication 'dans laquelle il indique l’importance de ces découvertes et exprime l’espoir qu elles stimuleront « les géologues de tous les pays à une étude encore plus approfondie des terrains quaternaires » . Le sujet étant ainsi porté devant les géologues de Paris, M. Gaudry, bien connu par ses intéressantes recherches en Grèce, fut envoyé pour examiner les armes elles-mêmes et les localités où elles avaient été trouvées.

M. Gaudry fut assez heureux pour trouver plusieurs armes île

(1) Sur des instruments de silex trouvés avec des restes d[espèces éteintes, dans des couches géologiques récentes, 19 mai 1859. [l’hil. trans., 1860.)

(2) Instruments de silex dans le diluvium. ( Archceologia , 1860-62.)

ANTIQU ITÉ DK l.’HOMMK.

silex in situ , et son rapport qui confirmait les constatations faites par M. Bouclier île Pcilhes décida bien des savants à visiter la vallée de la Somme. Au nombre de ces savants, je puis citer MM. de Quatrefages, Larlet, Collomb, Hébert, de Verneuil et G. Bouchet.

M. Boucher de Perthes suggérait dans les « antiquités celtiques », (pie quelques carrières ii gravier, auprès de Grenelle, à Paris, devaient, si l’on en jugeait par leur position et leur aspect, contenir probablement des instruments de silex. M. Gosse (de Genève) a, en effet, trouvé des instruments de silex dans ces carrières, et c’est la première découverte de cette nature dans la vallée de la Seine (1). Dans la vallée de l'Oise, M. Peigné I>e lacour a trouvé une petite hachette à Précy, près de Creil.

Ces découvertes n’ont pas eu lieu seulement en France. Il y a depuis longtemps, dans le British Muséum, une arme grossière de pierre, décrite comme il suit : « N® 2/iG, arme anglaise, trouvée avec vue dent d'éléphant, auprès de Graves iun laue. Conyers. C’est un large silex noir qui a reçu la forme d’une ]>ointe de lance. » M. Evans nous dit, en outre {/oc. cit ., p. 22), « qu’un dessin grossier, représentant ce silex, illustre une lettre sur les antiquités de Londres, par'M. Bagfort, datée 1715, imprimée dans l’édition de Hearnc des Collectanea de Lcland, vol. I, 6, pl. LXIII. D’après son récit, il semble avoir été trouvé avec le squelette d'un éléphant en présence de M. Conyers. » Cette arme intéressante correspond exactement à quelques-unes de celles trouvées dans la vallée de la Somme.

M. Evans, à son retour d’Abbeville, observa dans le Musée appartenant à la Société des antiquaires, quelques spécimens exactement semblables à ceux de la collection de M. Boucher de

(1) M. l'abbé ("ocliut constate (loc. cit., p. 8) que des armes semblables ont été trouvées à Soltevillc, auprès de Houcn, et sont déposées dans le Musée d'antiquités. Il semble cependant y aioir quelque méprise quant à ces spécimens; au moins M. Douclicl, qui nous reçut à Houcn avec la plus gruude courtoisie, n'aiail jamais entendu parler d une semblable découverte.

Perlhes. On découvrit qu’ils avaient été présentés au Musée par M. Frère, qui les avait trouvés avec des ossements d’animaux éteints dans une carrière à gravier à Hoxne, dans le comté de Suflblk, et qui les avait décrits et figurés dans les Archœologia de 1800. Cette communication a tant d'intérêt que j’ai cru devoir reproduire ces figures réduites de moitié (fig. 135-138).

En outre, il y a vingt-cinq ans, M. Whitburn (de Godalming) (1), en examinant des carrières à gravier entre Guildford et Godalming, remarqua un silex particulier qu’il emporta et qu’il a depuis conservé dans sa collection. Il appartient au type « diluvium», mais est fort grossier. Ainsi, ce type particulier des instruments de silex a été trouvé auprès des os du mammouth, dans différentes occasions, pendant ces cent cinquante dernières années! Toutefois, ces exemples remarquables, tout en corroborant les découvertes faites par M. Boucher de Perthes, n’enlèvent rien à l’honneur qui lui est dû.

Outre les armes dont nous venons de parler, on a déjà trouvé des hachettes semblables dans le Suffolk, le Kent, le Bedfordshire, le Hertfordshire, le Wiltshire, le Hampshire, et dans d’autres endroits. Dans le premier de ces comtés, M. Warren (d’Ixworth) en a trouvé une sur un tas de gravier auprès d’icklingham; M. Evans, ayant accidentellement vu ce silex, on entreprit de nouvelles recherches, qui amenèrent la découverte de nombreux spécimens. Un de ces spécimens ressemble beaucoup à un instrument de silex que m’a donné M. Marcotte (d’Abbeville), qui l’avait trouvé à Moulin-Quignon.

La découverte suivante fut faite par M. Leecb, sur la côte entre

Herne Bay et Reculvers, où l’on a trouvé de nombreux spécimens;

M. Leech en a trouvé six et MM. Evans, Prestwich et Wyatt,

beaucoup d’autres. M. Wyatt a trouvé, dans le gravier auprès de

Bedford, associés encore aux restes du mammouth, du rhinocé-

ros, de l’hippopotame, du bœuf, du cheval et du daim, des in-

(I) Prestwich, Geol. Journal , août 1861.

IXUUOCK. 18

strumentsde silex ressemblant aux deux types principaux d’Abbeville et- d’Amiens. Ce cas est très-intéressant parce qu’il prouve que les hachettes do silex du diluvium sont postérieures au buulder clay ; la vallée de Bedford étant coupée «à travers des collines surmontées par un dépôt de cette période.

M. Evans, lui-même, a ramassé dans un champ, auprès de

Fie. 135.

Instrument de silex trouvé à Iloxnc.

Fjg. 136.

Abbot’s Langley, dans le Hertsfordshire, une hachette dont la pointe était brisée mais autrement identique avec les spécimens affectant la forme de pointe de lance d’Amiens et de Herne Ray.

M. Whitaker, F. G. S. (1), a découvert un autre instrument rond et pointu dans le comté de Kent (nov. 1801), à la surface du sol, au sommet d’une colline, sur le bord est du Darent, à

fl) Instruments de silex dans le diluvium, par J. Wyalt. (Uedfordshire Architectural and Archceoloyical Society, 1802.)

environ un mille E. S. E. de Horion Kirby (1); M. Whitaker et M. Hughes en ouf depuis trouvé plusieurs autres. M. H. G. Norman a trouvé un seul spécimen auprès de Grecnstreet Green dans

Fie. 137. Fie. 138.

le comté de Kent; cette localité est intéressante parce qu’elle a produit des débris, non-seulement du mammouth, mais du bœuf musqué.

(t) Evans' Archœologia, 1801, p. 18.

Instrument de silex trouvé à Hoxnc.

Depuis ma première visite, en 18G0, je me suis rendu plusieurs fois dans la vallée de la Somme, et j’ai examiné toutes les carrières principales. Bien que je n’aie jamais rencontré de hachette parfaite, j'ai trouvé cependant deux instruments auxquels il était impossible de se méprendre, quoiqu'ils fussent très-grossiers.

Mais dira-t-on, pourquoi raconter ainsi l’historique de cette question ? Pourquoi la traiter autrement que toute autre découverte scientifique? La réponse est aisée. C’est parce que les constatations de M. Frère ont été négligées pendant plus d'un demisiècle; c’est parce que l’arme trouvée par M. Conyers a été ignorée pendant plus d’un siècle ; c’est parce que pendant quinze ans on n'a pas voulu croire aux découvertes de M. Boucher de Perthes; c’est parce qu’on a supprimé, parce qu’on a voulu passer sous silence les exemples nombreux de cavernes, qui contenaient des restes de l’industrie humaine mêlés aux restes d’espèces éteintes (1). Ce sont là des faits qui prouvent combien profondément était enracinée la conviction que f homme appartient à un ordre de choses plus récent ; et quels que soient les torts que l’on puisse reprocher aux géologues, on ne pourra pas dire tout au moins qu’ils ont accepté, sans réflexion, la théorie de la coexistence de la race humaine avec les Pachydermata, actuellement éteints de l’Europe septentrionale.

Or, quoique tous les géologues distingués, dont j’ai parlé, se soient, avec une seule exception, prononcés plus ou moins ouvertement en faveur de la grande antiquité de ces armes curieuses, je ne désire cependant pas les prendre pour juges; je me réserve seulement le droit de les appeler en témoignage.

(I) Il n’y a pas dix ans qu’une communication de la Société d’histoire naturelle de Turquay, confirmanl les découvertes, faites longtemps auparavant, par M. Godwin Austen, le Hev. M. M'Enery et M. Vivian, qu'on trouvait dans le trou de Kent des silex travaillés avec les restes d’espèces éteintes, a été rejetée et n'a pas été imprimée parce que, disait-on, elle était Irop invraisemblable.

ANTIQÎ’ITÊ DK L'HOMME.

On peut résumer ainsi les questions à résoudre :

1“ Les soi-disant instruments de silex sont-ils des produits de l’industrie humaine?

2° Les instruments de silex appartiennent-ils à la même période que les couches dans lesquelles on les trouve, et que les os des animaux éteints auxquels ils sont mêlés.

3° Quelles sont les conditions dans lesquelles ces couches ont été déposées? Et jusqu’à quel point sommes-nous autorisés à leur attribuer une haute antiquité?

Les géologues qui ont prêté quelque attention à se sujet répondraient, presque unanimement, par l’affirmative, aux deux premières questions. Heureusement toutefois pour la discussion, il y a une exception. Le Blackwood s Magazine d’octobre 1860 contient un excellent article dans lequel l’auteur soutient qu’on n’a pas encore répondu aux deux dernières questions et où, en conséquence, il demande un verdict de « pas prouvé », non pas, il est vrai, qu’il y ait une différence d’opinion quant aux armes elles-mêmes. « Il est impossible, dit l’auteur (p. /i38), de ne pas admettre que ces armes ont été fabriquées par l’homme » . « Pendant plus de vingt ans», dit un autre témoin compétent, le professeur Ramsay, « j’ai manié tous les jours des pierres façonnées, soit par la nature, soit par l’homme, et les hachettes de silex d’Amiens et d'Abbeville sont pour moi aussi évidemment des ouvrages d’art que les couteaux de Sheffield(l).» Mais mieux encore, une heure ou deux, consacrées à examiner les formes ordinaires de cailloux de silex, convaincraient qui que ce soit que ces pierres, toutes grossières qu elles sont, sont sans contredit le produit du travail de l’homme.

On pourrait supposer, cependant, que ce sont des fabrications, faites par d’ingénieux ouvriers pour tromper des géologues naïfs. Mais ces silex ont été trouvés par MM. Boucher de Perthes, Hcnslow, Christy, Flower, Wyatt, Evans, par rnoi-

(1) Athenœum, 16 juillet 1859.

môme et par bien d'autres. M. Evans décrit ainsi un de ces silex qu’il a vu in situ , bien qu’il ne l’ait pas trouvé lui-même : «Ce silex reposait dans le gravier à une profondeur de 17 pieds de la surface originale, et à 6 pieds i/'2 de la craie. Un côté ressortait un peu. Le gravier qui l’entourait n’avait pas été remué et présentait sa face perpendiculaire ordinaire. J’examinai le spécimen avec soin et ne vis aucune raison de penser qu’il no fût pas dans sa position naturelle, car le gravier est ordinairement si mou, qu’un seul coup de pioche le dérange sur une surface comparativement considérable, et la matrice est trop peu adhésive pour qu’on puisse la reconstruire avec les

mêmes matériaux Plus tard, en enlevant le silex, je vis que

c’était le côté le plus étroit qui ressortait, l'autre côté étant beaucoup moins fini et plus épais (1). » Mais les preuves de cette nature, quoique intéressantes, ne sont pas nécessaires ; les silex parlent eux-mêmes. Ceux qui sont restés dans des sables siliceux ou crayeux sont plus ou moins polis, et ont une surface magnifiquement lustrée qui ne ressemble en rien à celle d’un silex nouvellement brisé. Ils prennent une teinte jaune dans les sables ocreux et surtout argileux, brune dans les argiles et les sables ferrugineux, blanche et porcelaine dans quelques couches. Dans bien des cas, en outre, ils sont couverts d’incrustations de carbonate de chaux et portent des marques de petites dendrites. Les silex de la craie nouvellement brisés, au contraire, ont une couleur noir sombre ou plombée; leur teinte sombre varie de degré, mais leur couleur ne varie pas, ils ne présentent jamais une surface blanche ou jaune. En outre, les nouvelles surfaces sont ternes et n’ont jamais le lustre de celles qui ont été longtemps exposées aux influences extérieures. Il est presque inutile d’ajouter qu'ils ne portent ni marques de dendrites, ni incrustations do carbonate de chaux.

Or les instruments de silex nouvellement fabriqués, car il

(1) Phil. Trans,, 1860, p. 292.

existe des impositions semblables, diffèrent des vrais instruments antiques par les caractères mêmes qui distinguent les silex nouvellement brisés de ceux qui sont restés longtemps ensevelis dans le sable ou le gravier, ou exposés aux influences atmosphériques. Ils sont noirs, jamais blancs ou jaunes; leurs surfaces no sont pas lustrées, mais ternes, et ils ne portent aucune trace de dendrites ou d’incrustations. Un coquin ingénieux ne pourrait même pas nous tromper en prenant un silex teinté et en en faisant une hachette, car la décoloration du silex est toute superficielle; elle a rarement plus d’un quart de pouce d’épaisseur, et elle suit la forme de la surface actuelle, ce qui prouve que le changement de couleur s’est produit après la manufacture; or si un semblable silex avait été falsifié, on découvrirait facilement la fraude, car chaque coup enlèverait une partie de la couche extérieure et exposerait l’intérieur noir du silex.

D'ailleurs il faut se rappeler que quand l’ouvrage de M. Boucher de Perthes a été publié, les armes qu’il décrivit étaient entièrement différentes de celles familières aux archéologues. Depuis ce temps, cependant, non-seulement on a trouvé des instruments semblables en Angleterre et en France,, mais comme nous l’avons déjà dit, on a reconnu que des armes semblables avaient été dans deux occasions décrites et figurées en Angleterre, il y a bien des années, et que dans ces deux cas on les avait trouvées au milieu des ossements d’animaux disparus. Sur ce point donc, aucune preuve ne saurait être plus concluante.

Nous pouvons donc passer au second point et examiner « si les instruments de silex sont aussi anciens que les couches dans lesquelles on les trouve, et que les restes de mammifères éteints qui les accompagnent. »

Quelques écrivains ont suggéré que bien qu’on trouve les silex dans les graviers contenant des restes de mammifères, ils peuvent être comparativement récents et appartenir réellement à la période néolithique de l'Age de pierre; que leur propre poids les a fait enfoncer graduellement ou qu’ils ont été enterrés dans des exca-

ANTIQUITÉ DK I/HOMME.

valions artificielles. 11 n’y a cependant ni crevasses, ni fissures, à travers lesquelles ils auraient pu arriver à la position qu’ils occupent et les couches « sont trop compactes pour qu’on puisse admettre l’infdtration d’objets de la surface (1). » Des excavations anciennes n’auraient pas non plus pu être faites, puis comblées, sans laisser des traces évidentes de changements. Nous pouvons, d’ailleurs, dans ce cas, en appeler aussi aux instruments de silex eux-mêmes, qui, comme nous l’avons déjà vü, ont la couleur et l’aspect du gravier dans lequel ils se trouvent ; il semble donc fort raisonnable de supposer qu’ils ont été soumis aux mêmes influences. En outre, s’ils appartenaient à l'Age de pierre récent, et s’ils s’étaient introduits par accident dans ces graviers, ils devraient alors correspondre aux instruments de silex de l’àge de pierre. Mais cela n’est pas. Les éclats, il est vrai, ne présentent aucune forme particulière. Les tribus sauvages de tous les temps et de tous les pays, pour remplacer le métal, se sont servi d’éclats semblables de silex ou d’obsidienne. Les autres instruments, au contraire, sont très-caractéristiques. Tous ceux découverts jusqu’à présent sont de silex, alors que pendant l’àge de pierre on employait bien d’autres minéraux, tels, par exemple, que la serpentine, le jade, l'ardoise, etc. Les formes sont aussi toutes particulières, les uns sont ovales et ont un coupant tout autour, ils ont de 2 à 8 ou 9 pouces de longueur. Ils rappellent les pierres de frondes, mais quelques-uns, tout au moins, sont trop grands pour un tel usage. Un second type affecte aussi la forme ovale, mais ils sont quelque peu pointus à une extrémité (fig. 135, 13(i). D’autres enfin (fig. 137, 138), ont un gros bout plus ou moins pesant et sont pointus à l’autre extrémité. M. Evans (2) semble croire qu’ils ont dû servir de têtes de lance. Il regarde comme une simple variété de ce type les instruments dont le coupant est arrondi au lieu d’être pointu. Quelques-uns de ceuxà, sans doute, étaient destinés à être tenus à la main, et avaient

(1) Rlackwooct , toc. cit.

(2) Lac. cit., 1860, p. 11.

ANTIQUITÉ DK (/HOMME.

probablement un emploi différent. On pourrait, je pense, les considérer, ajuste titre, comme un quatrième type, mais il faut avouer que tous ces types se confondent beaucoup, et dans toute collection considérable on peut trouver bien des formes intermédiaires. L’extrémité la plus petite est dans tous les cas l'extrémité coupante, tandis que c’est presque toujours le contraire dans les haches celtiques ovales de la période néolithique do l’âge de pierre (fig. 71 et 72).

En outre, les instruments de silex du diluvium ne sont jamais polis, ils sont toujours rugueux. Nous pourrions dire, sans craindre de nous tromper, qu’on en a déjà trouvé trois mille . au moins dans les graviers du diluvium de l’Angleterre et de la France, et, sur ce nombre considérable, il n’y eu a pas un seul qui offre la moindre trace de polissage; or, nous savons que les haches celtiques de l’àge de pierre récent sont presque toujours polies. 11 est vrai que ce n’est pas là une règle invariable; ainsi, au Danemark, il y a deux formes de soi-disant haches, les petites haches triangulaires des kjôkkenmôddings (fig. 81-83), qui sont invariablement rugueuses, et les grandes haches carrées qui le sont presque toujours. Mais ces deux formes d’instruments ne ressemblent en aucune autre façon à ceux trouvés dans le diluvium, et l’on ne pourrait les prendre les uns pour les autres. Ce n’est pas aller trop loin que de dire qu’on ne pourrait pas citer un seul cas authentique d’une hache celtique trouvée dans le diluvium, ou d’un instrument du type diluvium découvert, soit dans un lumulus, soit accompagné de débris de l’âge de pierre récent.

Il est inutile de spéculer sur l’emploi de ces armes grossières mais vénérables. Nous pourrions presque aussi bien demander : à quoi ne pouvaient -elles pas servir? Quelque nombreux, quelque spéciaux que soient nos instruments modernes, qui oserait décrire l’usage exact d’un couteau? Mais le sauvage primitif n’avait pas un semblable choix d’instruments; nous avons peut-être devant les yeux tout le contenu

de ses ateliers; et, avec res instruments, quelque grossiers qu'ils puissent nous paraître, il a pu, peut-être, couper des arbres, les creuser pour en faire des canots, arracher des racines, attaquer ses ennemis, tuer et dépecer ses aliments, faire des trous dans la glace pendant l’hiver, préparer du bois pour son feu, etc. Mais quand nous aurons examiné les preuves physiques de l’état du pays à cette époque, quand nous aurons étudié les animaux contemporains, nous serons plus à même de nous faire une idée des habitudes de ces hommes, nos ancêtres, depuis si longtemps disparus.

*. Si nous en exceptons la mâchoire de Moulin-Quignon dont l’authenticité est, tout au moins, très-douteuse, on n’a encore retrouvé jusqu’à présent aucun ossement humain dans les couches contenant les instruments de silex. Bien que ce fait ait paru si inexplicable à quelques personnes que, pour elles, cela jette un doute sur toute la question, ce fait, dis-je, si on l’examine de près, est moins extraordinaire qu’il ne semble à première vue. Si, par exemple, nous étudions d’autres débris de stations humaines, nous trouverons une répétition du même phénomène. Ainsi, dans les débris de cuisine danois, où les silex travaillés sont mille fois plus nombreux que dans le gravier de Saint- Acheul, les ossements humains sont excessivement rares. À cette époque, de même que pendant le diluvium, les hommes vivaient de leur chasse et de leur pêche, et 11e pouvaient pas, par conséquent, être très-nombreux. Dans 1ère, cependant, des habitations lacustres de la Suisse, le cas est différent. M. Troyon estime la population des « Pfahlbauten », pendant l’âge de pierre, à environ 32 000 âmes; pendant l'âge de bronze, à 42 000. L'ingénieux auteur de ces calculs, lui-même, n’a probablement pas grande foi à ces calculs; cependant, le nombre des villages lacustres déjà connus est très-considérable; on en a découvert plus do soixante-dix dans quatre lacs de la Suisse, et quelques-uns ont une grande étendue; Wangen, par exemple, selon M. Lohle, est supporté par plus de 40 000 pilotis. Et cependant, si uous en

excluons quelques ossements d’enfants, on n'a trouvé que cinq'* fois des ossements humains dans ces stations. On ne suppose pas que le nombre des instruments de silex, trouvés jusqu’à présent dans le diluvium de la vallée de la Somme, excède do beaucoup 3000 (t); la station de Concise seule (lac de Neufchàtel) en a produit environ 2 à 000, et, cependant, on n’y a pas trouvé un seul squelette humain (2). Cette absence d’ossements humains doit* probablement être attribuée en partie à l’habitude d’enterrer ou de brûler les cadavres; l’instinct de l’homme l’a presque toujours poussé à enterrer les morts loin de lui ; cependant, quant au diluvium de Saint-Achcul, l’objection disparaît complètement si nous nous rappelons qu’on n’a encore trouvé les restes d’aucun animal aussi petit que l’homme. Les os les plus grands et les plus solides de l’éléphant et do l’hippopotame, du bœuf, du cheval et du cerf (3) existent, mais tout vestige d’os plus petits a péri. Personne ne peut supposer que cette courte liste représente la faune mammifère de cette époque et de ce pays. Quand nous aurons trouvé les restes du loup, du sanglier, du daim, du blaireau, qui existaient pendant la période du diluvium, alors, et seulement alors, nous pourrons peut-être commencer à nous étonner de l’absence entière de squelettes humains.

(1) Un des tumnli de la vallée du Mississippi contenait, dit-on, à lui seul, près de quatre mille instruments de pierre. Ce doit être cependant un cas exceptionnel.

(2) Rapport à la Commission des musées, octobre 1861, p. 16.

(3) l.es os du cerf doivent peut-être leur conservation A une autre cause. I.e professeur Iliitimeyer nous dit que dans les I’fahlbauten aucun os ne sont mieux conservés que les os du cerf; c’est la conséquence, dit-il, de leur dinfilen Gefilge, ihrer Hiirte und Spriidigkeit, so u. ne der grossen Feltlosigkcit , particularités qui les recommandaient si fortement aux hommes de l’âge de pierre, qu’ils les employaient de préférence 4 tout autre, presque exclusivement même, pour la fabrication des instruments qu’on pouvait faire en os. (Fourni der Vfahlbauttn, p. 12.) — Les géologues savent combien les os du cerf sont communs dans les couches quaternaires, et c'est là, peut-être, une explication du fait. Les Esquimaux préfèrent encore aujourd’hui le bois du renne pour la fabrication de leurs armes. (Sir E.Hclchcr, Trans. Ethn. Soc., vol. 1, p.139.)

ANTIQUITÉ UK L'HOMME.

Ÿ II faut se rappeler aussi que quand l’homme vivait du produit de sa chasse, il devait y avoir, pour chaque chasseur, un grand nombre d’animaux sauvages. Chez les Lapons, 100 rennes est le nombre minimum qui puisse faire vivre un homme, et nul n’est riche s’il n’en possède au moins de 300 à 500. Mais les rennes sont des animaux domestiques, et leur lait est un important ^article d’alimentation. Dans le cas d’animaux sauvages, nous pouvons affirmer qu’un plus grand nombre même serait nécessaire. Le territoire de la baie d’Hudson comprend, dit-on, environ 000 000 000 d’acres. On estime le nombre des Indiens à 139 000. En supposant un homme sauvage par chaque 20 actes, ce serait environ 300 animaux par Indien. En outre, si nous considérons la plus grande longévité de l’homme, nous devons multiplier ce chiffre par six ou même par plus. Ainsi donc il semble évident que les os des animaux doivent être plusieurs centaines de fois plus communs que ceux de l’homme dans cês graviers.

Jusqu’à présent, nous n’avons encore répondu qu’en partie à la seconde des questions que nous avons posées. En admettant même que les hachettes de silex sont contemporaines des graviers dans lesquels elles se trouvent, il reste à prouver que les ossements des animaux éteints appartiennent aussi à la même période. Quelques géologues ont douté de ce fait et ont suggéré qu’ils avaient pu être déplacés d’un terrain plus ancien.

En prenant les graviers des rivières comme un tout, voici la liste des mammifères dont les ossements se trouvent dans ces graviers :

l.c Mammouth ....

Le Bœuf musqué. .

L'L'rus

Elephas primigenius, Blum.

Elephas antiquus, Falconer.

Rhinocéros tichorhinus, Cuv.

Rhinocéros megarhinus, Chrislol.

Uippupotamus major, Nesti.

Ovibos inoschatus, Blain.

Ros primiyenius, Boj.

A.NTIQUITÉ DE L’HOMME.

L’Aurochs Bison prisais, Boj.

Equus fossilis, OwftD.

Cervus eurycerns, Aldr.

Cervus elaplms, Linn.

Le Kenne Cervus taramlus. Linn.

Urstis speUeus, iilum.

Felis spelœa, Owcn.

Ihjœna spelæa, Cuv.

Sus .

La plupart de ces espèces sont actuellement éteintes. Quelquesunes, comme le Bos primigenim cl le Bison prisais, sont parvenues jusqu’aux temps historiques; le renne abonde encore dans le Nord ; mais une seule, le cerf, se trouve encore à l’état sauvage dans l’Europe occidentale. Or, si ces ossements appartiennent à une période plus reculée que celle des graviers, où, pourrons-nous demander, sont les restes des animaux qui existaient à cette époque? En outre, les ossements, bien qu’ils soient quelquefois usés et brisés, ne sont, en règle générale, selon M. Prestwich (1), pas roulés du tout, ou ne le sont que très-légèrement.

Secondement, ces espèces, et particulièrement le mammouth et le Bhinoccros tichorhinus, sont les espèces les plus communes de ces couches, non-seulement dans la vallée de la Somme, mais dans tous les graviers diluviens de l’Angleterre et de la France. Or, si elles appartenaient réellement à une période antérieure, elles ne se présenteraient pas si constamment, ou, tout au moins, seraient accompagnées par d’autres espèces qui caractérisent ces époques.

Troisièmement, les matériaux formant les graviers diluviens de la vallée de la Somme proviennent tous de la surface actuelle dont l’eau s’écoule dans cette vallée, et il n’y a pas dans ce district de couches plus anciennes, d’où les restes de ces mammifères éteints auraient pu être entraînés. Il y a, il est vrai, des lambeaux détachés de couches tertiaires, mais les restes de mam-

(1) I'hil. Trans. (Loc. cit., p. 300.)

mifères que contiennent ces couches sont différentes et beaucoup plus anciennes.

Quatrièmement, quant au rhinocéros, M. Bâillon nous affirme positivement qu’on a trouvé à Menchecourt, près d’Abbeville, tous les os d une jambe de derrière de l'un de ces animaux, et que le reste du squelette a été découvert à peu de distance. Dans ce cas, donc, l’animal doit avoir été enseveli avant que les ligaments aient été détruits.

Enfin, M. Lartet (1) nous assure que quelques os du même animal portent des entailles faites avec des instruments de silex ; bien plus, il a prouvé, « par des essais comparatifs sur des parties semblables d’animaux existants, que des incisions présentant un tel aspect ne peuvent être faites que sur des os frais, qui ont encore leur cartilage » .

Il ne semble donc pas y avoir plus de raison de supposer que les ossements des mammifères éteints aient été déplacés de couches anciennes, et entraînés dans les graviers diluviens, que d’attribuer une semblable origine aux instruments eux-mêmes. Nous pouvons donc, je crois, regarder comme un fait bien établi que le mammouth et le Rhinocéros tichorhinus , aussi bien que les autres mammifères dont nous avons parlé plus haut, coexistaient avec les sauvages qui employaient les grossières hachettes du diluvium, alors que les graviers de la Somme ont été déposés.

Nous pouvons donc répondre par l’affirmative à la seconde des trois questions que nous avons posées (page 277).

Devons-nous donc reporter l'homme fort loin dans le passé, ou pouvons-nous garder la date ordinairement attribuée à l’apparition de l’espèce humaine, en supposant que les animaux éteints ont vécu à une époque comparativement récente ? L’absence de toute tradition, quant à la présence de l’éléphant et du rhinocéros en Europe, nous fait remonter beaucoup en arrière, si nous comptons par années, mais bien peu si nous prenons les

(1) GeologicaUourn., vol. XVI, p. 67t.

époques géologiques pour mesure ; nous devons, par conséquent, résoudre cette question en examinant les graviers diluviens euxmêrnes, en étudiant les matériaux qui les composent et les positions qu’ils occupent, afin de déterminer, s’il est possible, les conditions dans lesquelles ils se sont déposés et le laps de temps qu’ils indiquent.

Dans cette troisième division de notre sujet, je prendrai encore pour guide M. Prestwich, qui a longtemps étudié les couches quaternaires, et qui a fait plus que qui que ce soit pour les rendre intelligibles.

La figure 139 représente une section faite à travers la vallée de la Somme, à Abbeville; je l’emprunte au premier mémoire de M. Prestwich (l). Nous trouverions presque le môme arrangement et la même position des différentes couches, non-seulement à Saint-Acheul, mais dans toute la vallée de la Somme, partout où les couches de gravier les plus élevées n'ont pas été enlevées par l’action subséquente de la rivière. A Saint-Valéry môme, à l'embouchure actuelle de la rivière, j’ai trouvé une couche de gravier à une hauteur considérable au-dessus du niveau de la mer. Ceci semblerait indiquer qu’à l’époque de ces graviers, à un niveau si élevé, la Manche était plus étroite qu elle ne l’est à présent, ce que l’histoire, d’ailleurs, affirme positivement. En 1605 déjà, notre compatriote Verstegan fit remarquer que les vagues et la marée rongent nos côtes. Sir C. Lyell (2) donne beaucoup de détails à ce sujet, et il parait qu’aussi récemment même que le règne de la reine Elisabeth, la ville de Brighton était située sur le site occupé actuellement par la jetée.

M. Prestwich (3) a fait remarquer que les vallées du Lark, du Waveney, de l’Ouse, etc., et même celle de la Seine, présentent une section semblable à celle de la vallée de la Somme. Il est donc très-probable que dans toutes les vallées de nos rivières se

(1) Phil. Irons., 1860.

(2) Voyez Principles of Geology, p. 315.

(3) Phil. Iran*., 1864.

trouvent des lambeaux de vieux graviers laissés par le fleuve à différentes hauteurs, avant qu'il ait creusé son lit à sa profonde. 139. deur actuelle. M. Prestwich considère que s les couches de sable et de gravier peuvent

ordinairement se diviser en deux séries plus ou moins distinctes, l’une continue au fond des vallées et s’élevant peu au-dessus du niveau de l’eau, il nomme cette série les graviers de bas niveau ; l’autre, qu’il nomme les graviers de haut niveau, se trouvent en masses détachées à une hauteur de 50 à 200 pieds au-dessus du fond de la vallée. Je crois que ce sont là les deux extrémités d’une seule série, autrefois continue, mais présentant ordinairement maintenant quelques interruptions. La figure 140 représente une vue plus complète de la couche à Saint- Acheul, auprès d’Amiens. Après avoir enlevé la couche supérieure de terre végétale, nous avons :

1° Une couche de terre à briques (a) de 4 ii 5 pieds d’épaisseur. Cette couche contient quelques silex angulaires.

2° Au-dessous, une couche mince de gravier angulaire (6), de 1 à 2 pieds d’épaisseur.

3° Cncore plus bas une couche de marne sablonneuse (c), épaisse de 5 ou G pieds; elle contient des coquilles terrestres et d’eau douce, qui, quoique très-délicates, sont ordinairement parfaites.

4° Au-dessous de toutes ces couches et immédiatement audessus de la craie, se trouve la couche de gravier en partie arrondie ( d) dans laquelle on trouve principalement les instru-

it

ja r

Section à travers la vallée de la Somme, à Abbeville.

ments de silex. Cette couche contient aussi un grand nombre de cailloux tertiaires bien roulés.

Au commencement de 1ère chrétienne on avait établi un cimetière à cet endroit; lés fosses descendent ordinairement jusque dans la marne sablonneuse, les limites en sont distinctement marquées, comme dans la figure 1 40, f ; fait important, parce qu’il prouve que les autres couches n’ont pas été troublées depuis quinze cents ans. Quelques cercueils sont de craie dure (fig. \ ÛO, e), d’autres de bois; dans ce dernier cas les clous et les crochets ont seuls subsisté, tout le bois a disparu sans même laisser une trace. En descendant la colline vers la rivière, on voit l’extrémité de toutes ces couches, et l’on finit par se trouver sur la craie; mais à un niveau inférieur, on retrouve une autre couche de gravier ressemblant à la première, elle est surmontée d’une couche de terre à briques connue ordinairement sous le nom de loess. Cette couche inférieure est celle que M. Prestwich appelle le gravier de bas niveau.

Fie. ISO.

Section à Sainl-Achcul.

Ces couches donc sont des témoins; mais de quoi? Sontelles plus anciennes que la vallée ou la vallée est -elle plus ancienne qu’elles? Sont-elles le résultat de causes encore en opération ou le produit de cataclysmes, heureusement terminés à présent?

Si nous pouvons prouver que la rivière actuelle, un peu grossie peut-être à cause de la plus grande extension des forêts à ces

LL'UDOCK. 19

antiques époques et par un climat autre, a creusé la vallée actuelle et produit les couches ci-dessus mentionnées; alors « la pensée d'une antiquité si reculée de la famille humaine, qu’impliquent la longueur des siècles qu’il a fallu aux calmes rivières de la France orientale pour creuser une plaine tout entière jusqu’au niveau où elles coulent actuellement; cette pensée, dis -je, revêt une grandeur fascinatrice, surtout quand la similitude géologique nous amène à étendre cette hypothèse à tout l’ensemble des frontières nord-ouest du continent, et à penser que depuis la vallée de la Seine jusqu’aux côtes orientales de la Baltique, toutes les vallées, tous les ravins, en un mot tous les reliefs de la surface ont été modelés par les eaux depuis que l’homme est sur la terre» (1).

Mais, d’un autre côté, on a soutenu que ces faits si calmes peuvent se comprendre comme « résultats de changements violents et soudains, qui ne sont compatibles qu’avec des périodes beaucoup plus courtes. » Le raisonnement du paroxysmiste, je cite encore Blaekvvood, serait probablement ainsi qu'il suit :

« En admettant que le relief préexistant, ou plutôt que l’excavation de la surface ait été quelque peu ce qu’il est aujourd’hui, il expliquerait la présence du gravier, en supposant qu’un mouvement soudain des terres et du fond de la mer, mouvement ressemblant à un tremblement de terre, ou qu’une série de semblables mouvements a jeté une partie des eaux, temporairement soulevées, à la surface de la terre. »

Examinons cependant les couches, et voyons si les évidences qu’elles nous fournissent sont réellement aussi confuses et aussi contradictoires.

Si nous prenons la section à Saiut-Acheul et que nous commencions par en bas, nous trouvons d’abord les graviers partiellement arrondis, au milieu desquels, et surtout dans la partie inférieure, se trouvent les instruments de silex.

(i) Blacku:ood's Magaiine , octobre 1860.

Ces couches contiennent rarement des débris végétaux. Un a cependant trouvé à Hoxne de grands morceaux de chêne, d’ifs et de sapins. Les mammifères aussi n’y sont qu’en petit nombre; le mammouth, l 'Elephas antiquus, plusieurs espèces de Bos, le Cervus et YEquus sont les seuls qu’on ait encore trouvés à Saint- Àcheul, quoique des couches du même âge, dans d’autres parties de l’Angleterre et de la France, aient produit le J Rhinocéros tichorhimis et le Cervus tarandus . Les Mollusques, toutefois, sont plus nombreux; ils ont été identifiés par M. J. G. Jeffreys, qui trouve dans le gravier de haut niveau trente-six espèces, toutes terrestres ou d’eau douce, et toutes appartenant à des espèces encore existantes. A peine est-il nécessaire d’ajouter qu’on ne trouve pas ces coquillages dans le gravier grossier, mais seulement rà et là, aux endroits où des conditions plus tranquilles, indiquées par des matériaux plus fins, les ont préservés de la destruction. C’est là une réponse concluante à la suggestion que le gravier a pu être porté à sa hauteur actuelle par une irruption soudaine de la mer. Dans ce cas, nous trouverions des restes marins; mais comme il n'en est rien, comme tous les fossiles appartiennent à des animaux qui vivent sur terre ou habitent l’eau douce, il est immédiatement évident que cette couche, n’étant pas subaérienne, doit être un dépôt d’eau douce.

Mais le gravier lui-même nous en apprend encore bien davantage. La Somme coule à travers un pays où il n’y a pas de rochers plus anciens que la craie, et le gravier de la vallée de cette rivière consiste entièrement en silex de craie et en débris tertiaires (t). La Seine, d’un autre côté, reçoit des tributaires qui déversent dans son sein les eaux d’autres formations. Dans la vallée de l’Yonne, nous trouvons des fragments de rochers cristallins amenés du Morvan (2). L’Aube traverse des couches crétacées et jurassiques, et les graviers de la vallée sont entièrement composés de matériaux provenant de ces formations. La vallée de

(1) Butcux, loc. cit., p. 98.

(2) D’Archiac, Progrès de la géologie, p. 163.

ANTIQUITÉ DK L’HOMME.

l’Oise est sous ce rapport particulièrement instructive : « De Maquenoise à Hirson (1), la vallée ne présente que des fragments plus ou moins roulés des roches de transition que traverse le cours de la rivière. En descendant à Etréaupont, on y trouve des calcaires jurassiques et des silex de la craie, formations qui ont

succédé aux roches anciennes. A Guise, le dépôt erratique

est composé de quartzites et de schistes de transition, de quelques grès plus récents, de silex de la craie, et surtout de quartz laiteux dont le volume varie depuis celui de la tète jusqu’à celui de

grains de sable Au delà, les fragments de roches anciennes

diminuent graduellement en volume et en nombre. » A Paris, les débris granitiques amenés par l’Yonne forment une proportion notable du gravier; à Précy, auprès de Creil, sur l’Oise, les fragments d’anciens rochers sont abondants; mais, plus bas, sur la Saine, à Mantes, ils diminuent beaucoup, et à Rouen et à Pont de l’Arche, je n’en ai vu aucun, quoiqu’une recherche plus minutieuse m’en eût sans doute fait découvrir. Cet exemple de l’Oise est cependant intéressant, non-seulement à cause de la précieuse évidence que contient la citation ci-dessus, mais aussi parce que, quoique cette rivière, comme un coup d’œil jeté sur la carte le prouvera, coule à angle droit avec la Somme, aucune des anciennes roches qui forment la vallée de l'Oise n’a fourni de débris à la vallée de la Somme, et cela quoique les deux rivières soient à un endroit à 6 milles l’une de l’autre et séparées par une colline qui n’a que 80 pieds de haut.

La même division se présente entre la Seine et la Loire : «Bien que la ligne de partage des eaux de la Loire et de la Seine, entre Saint-Amand (Nièvre) et Àrtenay, au nord d’Orléans, soit à peine sensible, aucun débris de roches venant du centre de la France, par la vallée de la Loire, n’est passé dans le bassin de la Seine (2). »

Dans le Yivarais, auprès de l’Auvergne, « les dépôts diluviens

(t) D’Archiac, loc. cil., p. 155.

(2) D’Archiac, loc. cil., p. 165.

sont composés des mêmes roches que celles que les rivières actuelles entraînent dans les vallées, et sont les débris des seules montagnes de la Lozère, du Tanargue et du Mézène, qui entourent le bassin du Vivarais » (l).

Et encore :

« Le diluvium des vallées de l’Aisne et de l’Aire ne renferme que les débris plus ou moins roulés des terrains que ces rivières coupent dans leur cours (2). »

Enfin, M. Prestwich a fait observer que la mémo remarque peut s’appliquer aux différentes rivières de l’Angleterre. La conclusion que tire M. d’Archiac de ces observations, et surtout de celles concernant la vallée de la Seine, est : « Que les courants diluviens ne venaient point d’une direction unique, mais qu’ils convergeaient des bords du bassin vers son centre, suivant les dépressions préexistantes, et que leur élévation ou leur force de transport ne suffisait pas pour faire passer les débris qu’ils charriaient d’une de ces vallées dans l’autre (3). »

Cependant, si nous considérons tous ces faits, si nous uous rappelons que les constituants des graviers diluviens des rivières proviennent dans tous les cas des couches actuellement in situ le long des vallées, que non-seulement ces dépôts suivent les lignes de ces vallées, mais le font dans la direction du courant actuel, et que dans aucun cas ils ne passent d’un système hydrographique à un autre, il nous semble tout à fait inutile de recourir aux vagues diluviennes ou à une intervention autre que celle des rivières elles-mêmes.

Il y a, cependant, certains faits qui, dans l’esprit de la plupart des géologues, portent un coup fatal à cette hypothèse, faits qui ont empêché M. d’Archiac, et nous pouvons le dire presque tous les géologues français, d’adopter une explication aussi simple et aussi claire. Ces difficultés sont au nombre de

(1) D’Archiac, loc. cil., p. 160.

(2) Malboa, Bull, géol., vol. III, p. G31.

(3) Loc, cit., p. 163.

deux, ou plutôt les deux principales sont : premièrement, les gros blocs de grès répandus dans les graviers des rivières du nord et du centre de la France; secondement, l’élévation des graviers supérieurs au-dessus du niveau des eaux actuelles. Nous allons considérer ces deux objections séparément.

11 faut admettre qu’à première vue il semble impossible de concilier la présence do blocs de grès dans les graviers avec notre hypothèse. Dans quelques endroits, ils se présentent fréquemment et sont d’une grosseur considérable. Le plus grand que j’aie vu moi-môme est représenté dans la section, figure 1 il, section prise près de la station du chemin de fer, à Joinville. 11 a 8 pieds 0 pouces de longueur, 2 pieds 8 pouces de largeur et 3 pieds /l pouces d’épaisseur. Bien qu’à l’époque où il a été déposé dans la vallée, elle n’avait pas la profondeur qu’elle a aujourd’hui,

Fig. 141.

Section à Joinville.

il n’en est pas moins vrai qu’un courant capable de transporter de telles masses doit avoir été bien différent de ce que sont les rivières coulant aujourd'hui dans ces vallées, et qu’un tel courant mériterait le nom de cataclysme. Mais d'où a pu venir une si grande quantité d'eau? Nous avons déjà vu que le gravier de l'Oise, quoique si rapproché, diffère entièrement de celui de la Somme, et que celui de la Seine diffère entièrement aussi de celui des rivières avoisinantes. Ces rivières donc ne recevaient pas l’eau d’une plus grande surface qu’à présent; les bassins hydrogra-

phiques devaient être les mêmes. Supposer le contraire ne serait pas, après tout, expliquer le phénomène. Nous ne ferions que tomber de Charybde en Scylla. Nous ne voyons autour de ces blocs aucune évidence d’action violente. Dans la section à Joinville, le gravier se trouvait sous le bloc dont nous avons parlé et semblait à peine avoir été agité. Mais un courant capable de transporter une semblable masse aurait certainement balayé devant lui le gravier, comparativement léger, placé au-dessous. Nous 11e pouvons donc expliquer le phénomène par l’action des eaux, parce qu’un courant qui aurait déposé les blocs de grès aurait enlevé le gravier, et qu’un courant qui aurait déposé le gravier n’aurait pas pu remuer les blocs. C’est donc inutilement qu’on a mis en jeu ce doua ex machina , qui, examiné de près, 11’est, après tout, qu’une idole.

Poussé donc à chercher quelque autre explication de la difficulté, M. Prestwich l'explique par la glace flottante. Nous avons là une force capable de lever toutes les difficultés. L’action propulsive de la glace expliquerait aussi quelques irrégularités dans l'arrangement des couches, qu’il serait, autrement, fort difficile de comprendre. Cela nous rappelle irrésistiblement la copie que donne Sir C. Lyell (1) d'un dessin fait par le lieutenant Bowen, des galets déposés par la glace sur les rives du Saint-Laurent. L’ouvrage de Sir Ch. Lyell est dans les mains de presque tous les géologues ; il est donc inutile que je cite la description qui accompagne ce dessin, quoiqu’elle représente exactement ce qui devait se passer dans la vallée de la Somme, il y a quelques milliers d’années, et ce qui se passe encore aujourd’hui sur le Saint-Laurent. Ce n’est pas l'évidence physique seule (pii nous porte à penser qu’un climat arctique régnait dans ces régions à l'époque dont nous nous occupons ; la faune nous pousse aussi à cette conclusion. Les mollusques, il est vrai, ne nous fournissent pas beaucoup de preuves, mais quoique, en somme, les mêmes

(1) rrinciples, 1853, p. 220.

que ceux qui vivent actuellement dans le i>ays, ils ont des tendances septentrionales : 3 h espèces sur 30 vivent actuellement en Suède (1), tandis que 29 seulement se trouvent en Lombardie. Ces dernières, eu outre, sont principalement des espèces fort répandues, et l’on comprendra même encore les tendances de la faune mollusque, si nous ajoutons que, sur 77 espèces de la Finlande, on en a trouvé 31 dans les graviers supérieurs, tandis que sur 193 espèces lombardes, on n'en a encore trouvé que 29.

Les preuves que nous fournissent les mammifères sont plus concluantes. La présence du renne est, par elle-même, l’indication d'un climat rigoureux, et les circonstances qui ont accompagné la découverte du lihinoceros tichorhinus en Sibérie, le fait que le mammouth de la Lena fut enveloppé par les glaces sitôt après sa mort, que la chair n’avait pas eu le temps de se décomposer, la manière dont les Pachydermata éteints étaient protégés contre le froid, prouvent clairement que ÏElephas juimigenius et le lihinoceros tichorhinus, contrairement à leurs représentants actuels, habitaient plutôt les climats arctiques que les climats tropicaux.

Si nous prenons les graviers des rivières comme un tout, les preuves climatériques seront encore plus fortes, parce qu'aux espèces ci-dessus citées, nous pourrions alors ajouter le lemming norwégien, le Myodes torquatus et enfin le bœuf musqué. On n'a cependant pas encore trouvé ces trois dernières espèces dans les graviers supérieurs.

31. Prestvvich , prenant la faune et la flore pour guide, suppose qu’un pays où croissaient le chêne, l'if, le sapin et l’airelle, où abondaient le daim, le bœuf, le cheval et le renne, où les rivières gelaient de façon à transporter de larges blocs à des distances considérables, « présente des conditions qui indiqueraient probablement un froid moyen pendant l'hiver d’environ 20 de-

(1) Proc. Roy. Soc., 1862. p. Itlt.

grés Fahr., peut-être de 11) degrés, ou même encore plus froid. Ce serait de 19 à 29 degrés (1) au-dessous » de notre température actuelle. Toutefois, quoique nous puissions regarder l’existence d’un climat plus rigoureux comme prouvée, nous ne sommes guère encore en position d’estimer avec quelque certitude le changement climatérique qui a lieu.

11 faut toujours se rappeler que la température do l’Europe occidentale est à présent exceptionnellement tempérée ; si nous allons à l’est ou à l’ouest, au Canada ou dans la Sibérie, nous trouverons des pays sous la même latitude que Londres et Paris et dont le climat est cependant beaucoup plus rigoureux.

Le Saint-Laurent, qui, comme je l’ai déjà dit, jette beaucoup de lumière sur le transport des blocs dont nous nous occupons, est sous une latitude plus basse que la Seine et la Somme. En outre, les géologues sont tous d’accord , qu’à l’époque de la craie des silex, période qui a précédé immédiatement celle dont nous nous occupons, le froid dans l’Europe occidentale devait être beaucoup plus intense qu’il ne l’est aujourd’hui. .W. Hopkins (2) (alors président de la Société de géologie) a discuté ce sujet dans un excellent mémoire, et il admet que depuis l'époque glaciaire (p. 61), la plupart de nos rivières suivent la même direction. L hypothèse suggérée par M. Prestwich n’implique donc réellement pas un changement d’opinion (/liant au climat de l’Europe occidentale. 11 suppose seulement qu’à cette antique période, la température ressemblait plus à celle qui l’avait précédée qu’à celle qui prévaut aujourd’hui; ou plutôt, peut-être, que, à cette époque intermédiaire, le climat n’avait, ni l’extrême rigueur de l’époque glaciaire, ni la douceur exceptionnelle des temps modernes.

Mais quoique expliquant ainsi le transport des blocs de grès, ces considérations ne jettent aucune lumière sur les changements

(1) Pre5twich, Phil. Trans., 186/), p. 281.

(2) Geol. Journal, 1852, p. 56.

qui ont dft avoir lieu pour produire des différences climatériques si considérables que celles que l’on suppose.

Les principales causes de ce changement de température suggérées par M. Hopkins sont les suivantes :

1° Variation de l’intensité de la radiation solaire.

M. Hopkins ne voit pas d’objection a priori contre cette théorie; mais il n’est pas disposé à y attacher beaucoup de poids, parce que c’est « une simple hypothèse destinée à expliquer une seule classe de faits limités, et qu’elle n’est pas supportée par le témoignage d’autres phénomènes indépendants. »

On peut, cependant l’attaquer au moyen du raisonnement du professeur Tyndall (1), qui pense que les anciens glaciers indiquent aussi bien l’action de la chaleur que celle du froid. « Le froid, dit-il, ne peut pas produire des glaciers. Le vent du nordest le plus froid peut régner à Londres pendant tout l’hiver sans qu’il tombe un seul flocon de neige. Il faut que le froid puisse opérer sur un objet essentiel, et cet objet, la vapeur d’eau dans l’atmosphère, est le produit direct de la chaleur. Posons cette question des glaciers sous une autre forme : la chaleur latente de la vapeur d’eau, à la température de sa production dans les tropiques, est d’environ 1000“ Fahr., caria chaleur latente s’accroît à mesure que la température d’évaporation descend. Une livre d’eau ainsi vaporisée sous l’équateur a absorbé mille fois la quantité de chaleur qui élèverait d’un degré une livre du

liquide 11 est parfaitement évident qu’eu affaiblissant l’action

du soleil, soit par un défaut d’émission, soit en plongeant le système solaire tout entier dans un espace à basse température, nous détruirions la cause même des glaciers. »

2° En admettant le mouvement propre du soleil, on a suggéré que nous avons pu récemment sortir d'une région de l’espace plus froide pour entrer dans une région plus chaude.

Je dois renvoyer au mémoire de M. Hopkins pour les objections

(l) lirai romidered as a mode of motion, p. 192.

qu’il soulève contre cette suggestion ; elles semblent certainement a rendre cette théorie inapplicable à l’explication des changements de température pendant les époques géologiques les plus récentes » .

Les mêmes objections fatales faites à la première hypothèse peuvent en outre s’appliquer ii celle-ci. La production de la neige nécessite et de la chaleur et du froid ; de la chaleur pour produire l’évaporation, du froid pour la condensation. Ce dont nous avons besoin, en un mot, est un plus grand contrasté entre la température des tropiques et celle de nos latitudes : de telle sorte que, quoique ce puisse sembler être un paradoxe, la cause première de l’époque « glaciaire » peut après tout être une élévation de la température sous les tropiques, causant plus d'évaporation dans les régions équatoriales, et conséquemment plus de matière première, si nous pouvons nous exprimer ainsi, pour la production de la neige dans les régions tempérées pendant les mois d’hiver.

3° Un changement de position des terres et des eaux.

Cette cause, qui a été soutenue par Sir Ch. Lyell, pourrait certainement produire les effets qu’on lui attribue. Mais il est difficile de l’appliquer dans le cas actuel, car la géographie de l’Europe •occidentale, pendant la période que nous étudions, devait être à peu près la même qu a présent.

li° Un changement de l’axe de la terre.

Bien des astronomes ont nié la possibilité d’un semblable changement. Sir J. W. Lubbock, au contraire, a soutenu (1) qu’il serait une conséquence forcée de soulèvements et de dépressions à la surface de la terre, si ces phénomènes étaient assez considérables. D’autres mathématiciens ont récemment défendu les mêmes manières de voir. Cette suggestion, cependant, implique comme la précédente d’immenses changements géographiques et nécessiterait un laps de temps énorme.

(1) Geol. Journ., vol. V, p. h.

ANTIQUITÉ DE l. HOMME.

5° M. Hopkins est disposé à trouver une solution de la difficulté dans la supposition que le Gulf Stream n’échauffait pas à cette époque les côtes de l’Europe. « Une dépression do 2000 pieds convertirait, dit-il, le Mississippi en un grand bras de mer dont le golfe du Mexique actuel formerait l’extrémité méridionale et qui communiquerait par son extrémité septentrionale avec les eaux occupant la grande vallée occupée actuelle-

ment par la chaîne des lacs. » Dans ce cas, le Gulf Stream n’aurait plus été dévié par les côtes américaines, mais aurait passé directement par ce canal dans la mer Arctique ; et comme tout grand courant océanique doit avoir son contre-courant, il est probable qu’il y aurait eu un courant d’eau froide entre les côtes de la Norvège et du Groenland. L’absence du Gulf Stream abaisserait probablement de 1 0 degrés la température de janvier dans l’Europe occidentale, et la présence d’un courant froid venant du nord ferait, en outre, une différence de 3 ou h degrés (1), changement climatérique qui serait évidemment suffisant pour expliquer tous les phénomènes. M. Hopkins pense que cette théorie n’est pas une simple hypothèse, mais qu’elle est une conséquence nécessaire de l’affaissement de l’Amérique du Nord, affaissement indiqué par des preuves de nature différente.

Dans ce cas, bien entendu, les périodes de grand froid en Europe et en Amérique auraient été successives et non pas simultanées; il faut aussi observer, que dans cette déviation supposée du Gulf Stream, M. Hopkins avait en vue une période antérieure à celle des rivières actuelles. Car si nous adoptions cette solution de la difficulté, il faudrait supposer un temps énorme. Si, quand les graviers et les loess de la Somme et de la Seine se déposaient, le Gulf Stream passait sur ce qui est actuellement la vallée du Mississippi, il s’ensuit que la formation du loess dans cette vallée et dans son delta, accumulation qui, selon Sir Ch. Lyell, a nécessité une période d’environ cent mille ans,

(1) Hopkins, loc. cit., p. 85.

serait subséquente à l’excavation de la vallée de la Somme et à la présence de l'homme dans l’Europe occidentale.

Ainsi donc, quoique le changement de climat évidemment indiqué par les restes zoologiques et l’état physique des couches, en augmentant la puissance des courants, ait dû augmenter aussi l’action érosive de l’eau et diminuer, d’un côté, le temps requis pour l’excavation de la vallée, cependant le changement luimême, d’un autre côté, semble requérir un laps de temps plus considérable encore.

Mais quoique la présence des blocs de grès et les contorsions accidentelles des couches soient parfaitement d’accord avec les vues de M. Prcstwich, c’est-à-dire que les graviers ont été déposés par les rivières, notre seconde difficulté subsiste toujours, la difficulté d’expliquer la hauteur à laquelle les graviers supérieurs se trouvent au-dessus du niveau actuel de la rivière. Nous ne pouvons donc nous étonner que ces couches aient ordinairement été attribuées à de violents cataclysmes.

M. Boucher de Perthes a toujours eu cette opinion. « Ce coquillage, dit-il, cet éléphant, cette hache, ou la main qui la fabriqua, furent donc témoins du cataclysme qui donna à notre pays sa configuration présente (1). »

M. Ch. d’Orbigny, observant que les fossiles trouvés dans ces couches quaternaires sont tous des animaux terrestres ou d’eau douce, repousse avec raison la théorie d’une action marine, et s’exprime comme il suit : « En effet, l’opinion de la plupart des géologues est que les cataclysmes diluviens ont eu, pour causes prédominantes, de fortes oscillations do l’écorce terrestre, des soulèvements de montagnes au milieu de l’Océan, d’où seraient résultées de grandes érosions. Par conséquent, les puissants courants d’eau marine, auxquels on attribue ces érosions diluviennes, auraient dû laisser sur les continents des traces authentiques de leur passage, tels que de nombreux débris de coquilles,

(1) Mèm. Soc. d'ém. d' Abbeville, 1861, p. i75.

de poissons et autres animaux marins analogues à ceux qui rivent actuellement dans la mer. Or, ainsi que M. Cordier l’a fait remarquer depuis longtemps à son cours de géologie, rien de semblable n’a été constaté. Sur tous les points du globe où l’on a étudié les dépôts diluviens, on a reconnu que, sauf quelques rares exceptions très-contestables, il n’existe dans ces dépôts aucun fossile marin ; ou bien ce sont des fossiles arrachés aux terrains préexistants, dont la dénudation a fourni les matériaux qui composent le diluvium. En sorte que les dépôts diluviens semblent avoir eu pour cause des phénomènes météorologiques, et paraissent être le résultat d’immenses inondations d'em* douce , et non d’eau marine, qui, se précipitant des points élevés vers la mer, auraient dénudé uue graude partie de la surface du sol, balayé la généralité des êtres organisés et pour ainsi dire nivelé, coordonné les bassins hydrographiques actuels (1).»

Si nous admettions môme les cataclysmes que supposent M. d’Orbigny et beaucoup d’autres géologues français, nous n’y trouverions pas l’explication des résultats que nous voyons. Nous avons vu que le transport des matériaux a, dans tous les cas, suivi les lignes des vallées actuelles et la direction du courant existant encore aujourd’hui ; que les rochers d’une vallée n’ont pas été transportés dans une autre; que l’état du loess ne peut pas se concilier avec un grand courant d’eau; que les mammifères et les mollusques sont les mêmes pendant toute la période ; et qu’enün la conservation parfaite de bien des coquilles délicates est une preuve évidente qu’elles n’ont pas été soumises à une action violente.

Nous devons, en outre, nous rappeler que les graviers et les sables sont, en eux-mêmes, et la preuve, et le résultat d’une immense dénudation. Dans un pays crayeux tel que celui que traverse la Somme, chaque pied cube de silex, de gravier ou de

(1) Ch. d’Orbiguy, Dul. qiol., 2* sér., V, xvn, p. G6. Voyez aussi d'Archiac, loc. cit. passim.

sable, représente le déplacement d’au moins 20 pieds cubes de craie, qui, comme nous l'avons vu, a dit être enlevée de la superficie actuelle drainée par la rivière. En considérant donc la formation de ces antiques graviers supérieurs, nous ne devons pas nous représenter la vallée originale telle qu’elle est aujourd’hui, mais recomposer par l'imagination toute cette immense masse de craie qui a été détruite pour la formation des graviers et des sables inférieurs. M. Prestwieh a essayé d’illustrer ceci par un diagramme (1); et je dois répéter une fois de plus que ce n’est pas là une simple hypothèse, puisque la masse du sable et du gravier n’a pu être produite que grâce à un immense enlèvement de craie. En somme, donc, nous pouvons conclure, sans craindre de nous tromper, que les graviers supérieurs ont été déposés par la rivière actuelle, avant qu’elle n’ait creusé la vallée à la profondeur qu’elle a aujourd’hui, et quand, conséquemment, elle coulait à un niveau beaucoup plus élevé que le niveau actuel.

Loin donc d'avoir besoin de supposer un immense courant ayant 200 pieds de profondeur, l’accumulation du gravier peut avoir été produite par un volume d’eau annuel différant peu do celui de la rivière actuelle.

Une quantité d’eau donnée produira toutefois des effets trèsdifférents, selon la manière dont elle s’écoulera. « L’observation nous apprend qu’un courant, ayant une vélocité de 3 pouces par seconde au fond, commence à agir sur l’argile fine propre à la poterie, et, quelque ferme, quelque compacte que soit cette argile, il l’enlève. 11 n’y a cependant pas de lit plus stable que l’argile quand le courant n’excède pas cette vélocité, car l’eau enlevant même les particules impalpables de la surface de l’argile laisse les particules de sable fixées par leur moitié inférieure dans l'argile qu’ils protègent ; le fond est alors très-permanent si le courant ne transporte pus des graviers ou du sable grossier

(l) Prorctd. Roy. .Suc., 1802, p. il.

qui, en venant frotter contre cette croûte si fine, permet l’enlèvement d’une autre couche superficielle. Une vélocité de 6 pouces enlève le sable fin ; une vélocité de 8 pouces, le sable aussi gros que de la graine de lin; une vélocité de 12 pouces emporte le gravier fin; une de 2 h pouces roule des cailloux arrondis de 1 pouce de diamètre, et il faut une vélocité de 3 pieds par seconde pour emporter les pierres angulaires de la grosseur d'un œuf(l). »

Or, si nous sommes autorisés il affirmer qu’il régnait alors un climat plus rigoureux qu’à présent, nous augmenterions beaucoup l'action érosive de la rivière, non-seulement parce que les pluies devaient tomber sur une surface glacée, mais parce que la pluie des mois d’hiver devait s’accumuler sur les terrains élevés sous forme de glace et de neige, et produire chaque printemps des inondations beaucoup plus considérables que celles que nous voyons aujourd’hui.

Examinons actuellement la marne sablonneuse à couleur légère (fig. 138, c). M. Prestwich la décrit comme il suit : «Un sable siliceux blanc et de la marne légèrement colorée, mélangée à du grès fin, quelques gros silex angulaires irréguliers, çà et là un bloc de grès, des lambeaux irréguliers de gravier de silex, les couches sont ondulées, par place quelques bandes ocreuses. Les coquilles de sable et d’eau douce sont communes, quelques restes de mammifères. »

Dans les carrières d’Amiens, cette couche est ordinairement distincte des graviers qui se trouvent au-dessous, sans doute parce que la partie supérieure des graviers a été enlevée; mais dans plusieurs endroits (Précy, Ivry, Bicétre, etc.), cette section est complète, le gravier grossier devient de plus en plus fin, jusqu a ce qu'enfin on trouve le sable siliceux. Ces sections indiquent évidemment une diminution graduelle de la puissance de l’eau à ces endroits particuliers; assez rapide d’abord pour charrier de

(1) Cijc. brit., article Rivebs, p. 274.

gros cailloux, sa force diminue graduellement jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus transporter que du sable fin. Ceci donc paraît indiquer un léger changement dans le cours de la rivière et l’excavation graduelle de la vallée, qui, à mesure qu’elle devenait plus profonde, se prêtant mieux aux inondations, diminuait la force et la vélocité du courant à cette hauteur.

La partie supérieure de la section à Sainl-Acheul consiste en terre à brique (fig. 131, a), au-dessous de laquelle est le gravier angulaire; entre ce gravier et la marne sablonneuse se trouve quelquefois une petite couche de terre à brique plus foncée. Ces couches, cependant, varient beaucoup, même dans les sections adjacentes. M. Prestwich les considère, en somme, comme les représentants de ce remarquable dépôt glaiseux qui recouvre les graviers dans toutes ces vallées de la France septentrionale, et qui, comme le célèbre loess du Rhin, atteint une épaisseur de 300 pieds. Le plus grand développement que je lui aie vu dans le nord de la France, est dans une carrière, rue de la Chevalerie, auprès d’Ivry, où il atteignait une épaisseur de 22 pieds; une partie de cette épaisseur consistait peul-êf re en loess amené par les pluiesdes hauteurs voisines. En admettant que ce loess soit composé de Anes particules déposées par de l’eau stagnante ou faiblement agitée, nous pourrions être étonnés de n’y pas trouver de débris de matières végétales. Nous savons cependant, par la disposition des clous et des attaches, que dans quelques tombeaux de Saint-Acheul on avait employé des cercueils de bois, et la grandeur des clous prouve que les planches devaient être assez épaisses : or, on n’a trouvé aucun morceau de bois, pas même une décoloration à l’endroit où il avait dû être placé. Nous n’avons donc pas à nous étonner de l’absence de débris végétaux dans le diluvium.

Telle est la description générale de ces carrières à gravier qui se trouvent à une hauteur de 80 à 150 pieds au-dessus du niveau actuel de l’eau, dans les vallées, et qui, sur les bords de la Somme, sont quelquefois même situées à une hauteur de 200 pieds.

Visitons actuellement quelques carrières sur les niveaux inférieurs. Environ 30 pieds plus bas, à Menchecourt, auprès d’Abbeville, et à Saint-Roch, auprès d’Amiens, par exemple, où les graviers descendent d’une hauteur de 60 pieds jusqu’au fond de la vallée, nous trouvons presque une répétition des mêmes couches, du gravier grossier et angulaire au-dessous, des matériaux plus lins au-dessus. Ces couches sont, en somme, si exactement semblables à celles que nous avons déjà décrites, qu’il est inutile d’en faire une nouvelle description.

Il me semble très-probable même que, quand on aura étudié la faune et la flore des graviers aux différents niveaux, on trouvera qu’elle est presque identique partout. A présent, toutefois, les espèces trouvées dans le niveau inférieur sont plus nombreuses que celles du niveau supérieur.

M. Prestwich adressé le tableau suivant pour les mammifères :

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