‹ L'homme avant l'histoireChapitre 57 sur 124 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ANTIQUITÉ DE L’HOMME (suite).

Variétés d'hommes représentées dans les anciennes sculptures égyptiennes. — Végétation du Danemark. — Le cène de la Tinière. — La vallée de la Thiélo. — La vallée du Nil.

— Recherches de M. Horner en Égypte. — Age du delta du Mississippi. — Changements géologiques pendant la période quaternaire. — La vallée du Weald. — Temps.

— Le crâne d'Engis. — Le crâne de Neanderlhal. — Marques sur les ossements trouvés dans les couches pliocènes de Sainl-Prest. — L’homme miocène.

* Il est inutile de dire que les chapitres précédents ne contiennent pas tous les faits sur lesquels s’appuient ceux qui croient à la haute antiquité de la race humaine. Ce 11e sont pas seulement les archéologues, pendant ces dernières années, qui ont regardé comme insurmontables les difficultés que présente la chronologie de l’archevêque Usher. Historiens, philologues et physiologues, tous ont admis que la courte période attribuée à la présence de la race humaine sur la terre peut à peine se concilier avec l’histoire de quelques nations orientales; que cette période ne permet ni le développement des divers langages, ni l’épanouissement des nombreuses particularités physiques qui distinguent les différentes races d’hommes.»

Ainsi le docteur Prichard dit : « Bien des écrivains, peu disposés cependant à soulever des objections contre l’autorité des saintes Écritures, et en particulier Michaelis, se sont sentis embarrassés par la courte durée du temps qui s’est écoulé entre le déluge de Noé et la période à laquelle commence l’histoire des différents peuples, ou la date la plus ancienne à laquelle nous reportent leurs traditions. La prétention il une antiquité inson-

dable, élevée par les fabulistes de bien des nations anciennes, s’est évanouie devant une critique sensée; mais, après avoir fait abstraction de tout ce qui est évidemment mythologique dans les antiques traditions des Indiens, des Égyptiens et de quelques autres peuples, l’histoire probable de quelques-uns d’entre eux semble eucore remonter à une antiquité trop reculée pour qu’elle puisse s’accorder avec la courte chronologie d’Usher et de Petavius. Tous les écrivains qui ont étudié l’histoire des premiers temps de notre race en sont si bien convaincus, qu’il est inutile de nous arrêter sur ce sujet (1). »

Le baron Bunsen, un des hommes les plus savants parmi ceux qui attribuent une origine commune aux différentes formes de langage, est forcé de réclamer pour la race humaine une antiquité d’au moins vingt mille ans. L’ingénieux auteur de la Genèse de la terre et de l'homme (”2), dit avec beaucoup de sens, « qu’une des grandes difficultés que nous avons à surmonter quand nous essayons de regarder, comme on le fait ordinairement, toute la race humaine comme les descendants d’un seul couple..., est le fait que les monuments égyptiens, qui datent presque tous du xm', du xiv' et du xvc siècle avant notre ère, représentent des individus de nations nombreuses, Africains, Asiatiques, Européens, différant autant par le caractère physique qu’un nombre semblable d’individus de nations diverses à notre époque, si on les groupait ensemble. Nous y retrouvons, par exemple, de vrais Nègres de la Nigritie, représentés avec une fidélité de couleur et de traits qu’un habile artiste moderne pourrait à peine surpasser. 11 est probable que quiconque s’est occupé de l’anatomie ou de la physiologie, ne voudra pas croire que de telles diversités aient pu se produire entre cette époque reculée et le déluge de Noé »; et il conclut, par conséquent, que la raco humaine ne peut pas descendre d’un seul couple. Car,

(1) Prichard, Researches inlo tfte physical history of Mankind, vol. V, p. 553.

(2) Loc. cit., p. 117.

de môme que les difficultés philologiques n’embarrassent certainement pas ceux qui croient au pied de la lettre à la création miraculeuse des langages à la tour de Babel ; de môme « la brièveté de la période assignée par la chronologie sacrée au développement des variétés physiques qui distinguent les diverses races d’hommes » (1), la théorie que toute l’espèce humaine descend d’un seul couple n’embarrasse pas ceux qui croient à l’existence d’espèces distinctes d’hommes.

Mais je ne puis que faire allusion à ces questions, et rentrer tout de suite dans les considérations archéologiques et géologiques qui tombent plus strictement dans le cadre de cet ouvrage.

J’ai toujours été frappé, en me trouvant au pied des glaciers, des immenses moraines qui les terminent et du temps qu’a dû nécessiter leur formation. Prenons pour exemple le glacier de Nigaard, dans le Yustedal, sur le Sognefjord. Les glaciers norvégiens, sans doute, couvraient anciennement un espace beaucoup plus considérable que celui qu’ils occupent actuellement. A mesure que le froid diminuait, ifs ont reculé; mais nous avons déjà vu que l’homme habitait l’Europe occidentale, alors que la température ordinaire était inférieure de plusieurs degrés à ce quelle est aujourd’hui. Nous serons probablement près de* la vérité en supposant que le glacier de Yustedal a reculé d’au moins un mille depuis l’époque des graviers diluviens et l’apparition de l’homme en Europe. Or, la moraine finale du glacier couvre tout cet espace de grands blocs de pierre qu’on peut compter par centaines de mille, et cependant, quoique toutes ces pierres aient été probablement transportées pendant la période humaine, je u’ai pu voir que quelques blocs à l’extrémité inférieure du glacier lui-même.

Quant au Danemark, il faut nous appuyer principalement sur le double changement qui a eu lieu dans la végétation. Les forêts de hêtres sont actuellement l’orgueil de ce pays, et, selon la tra-

(1) Prichard, lue. cit., p. 552.

dition, il en a toujours été ainsi. Mais les tourbières nous prouvent que c’est là uue erreur. Les grands marais tourbeux ne nous apprennent presque rien ; mais il y a, dans beaucoup de forêts, des dépressions profondes remplies de tourbes et appelées skovmôse. Comme il est facile de le comprendre, ces dépressions contiennent les arbres qui croissaient sur les bords, et qui ont fini par y tomber. Au fond se trouve ordinairement de la tourbe amorphe, au-dessus une couche de sapins, essence qui, à notre époque, no croit pas naturellement au Danemark. Plus haut, les sapins disparaissent, et sont remplacés par les chênes et les bouleaux blancs, deux essences rares aujourd’hui dans ce pays; enfin, la couche supérieure consiste principalement en Betula vemicosa , et correspond à la période actuelle que nous pourrions nommer la période des hêtres. Le professeur Steenstrup a trouvé des instruments de pierre au milieu des troncs de sapins, et comme on a trouvé dans les kjôkkenmôddings le coq de bruyère qui se nourrit de jeunes pousses de pin, on peut tout au moins supposer que ces amas de coquilles appartiennent à la période des pins, et que les trois grandes époques de la civilisation correspondent jusqu’à un certain point aux trois grandes périodes de la végétation forestière. Il faut évidemment un temps considérable pour qu’une espèce d’arbre en remplace ainsi une autre et soit à son tour remplacée par une troisième, mais nous n’avons encore aucune donnée qui nous permette d’estimer ce laps de temps.

Si du Danemark nous passons à la Suisse, nous trouverons dans ce dernier pays deux cas où l’on a essayé d’arriver à une estimation plus déterminée. Il ne faut pas, il est vrai, avoir une entière confiance dans les résultats de ces calculs; mais si, cependant, des calculs basés sur des données différentes produisent les mêmes résultats, nous pourrons enfin arriver à quelque conclusion approximative.

Nous devons à M. Morlot le premier de ces calculs. Le torrent de la Tinière a graduellement élevé un cône de gravier et d’alluvions à l’endroit où il se jette dans le lac de Genève, auprès de

ANTIQUITÉ l)E I/HOMME.

Villeneuve. Ce cône a été coupé en deux sur une longueur de 1000 pieds et sur une profondeur, dans la'partie centrale, d’environ 32 pieds 6 pouces, quand on a fait le chemin de fer. La section du cône ainsi obtenue offre une structure très-régulière, ce qui prouve que la formation en a été graduelle. Il se compose des mêmes matériaux (sable, gravier et grands blocs) que ceux actuellement transportés par le torrent. La quantité de détritus varie un peu, il est vrai, d’année en année, mais, en somme, les différences se compensent, de telle sorte qu’en considérant de longues périodes et la structure de la masse tout entière, on peut négliger les influences des variations temporaires dues à des causes météorologiques. Des documents conservés dans les archives de Villeneuve prouvent qu’en l’année 1710, le courant fut endigué et son cours légèrement changé, ce qui rend le cône actuel un peu irrégulier. Le fait que du côté où le cône est protégé par les digues, la terre végétale affectée par la culture n’excède pas 2 ou 3 pouces d’épaisseur, prouve aussi que le changement n’est pas trèsancien. La tranchée du chemin de fer a exposé trois couches de terre végétale du côté ainsi protégé par les digues ; chacune de ces couches doit à une certaine époque avoir formé la surface du cône. Ces couches sont régulièrement intercalées dans le gravier, et sont exactement parallèles l’une à l'autre, aussi bien qu’à la surface actuelle du cône, qui offre une courbe très- régulière. On a suivi au côté sud du cône la première de ces anciennes surfaces sur une superficie de 15 000 pieds carrés; elle avait une épaisseur de h à 6 pouces, et se trouvait à une profondeur de h pieds (1",14), mesurés à la base de la couche, au-dessous de la surface actuelle du cône. Cette couche, qui appartenait à la période romaine, contenait des tuiles et une pièce de monnaie romaine.

La seconde couche, suivie sur une superficie de 25 000 pieds carrés, avait une épaisseur de 6 pouces, et se trouvait à une profondeur de 10 pieds (2“,97), y compris l’épaisseur de la

couche. On y trouva plusieurs morceaux de poterie non vernissée et des pinces de bronze. La troisième couche, suivie sur une superficie de 3500 pieds carrés, avait 6 ou 7 pouces d’épaisseur, et se trouvait à une profondeur de 19 pieds (5", 69) audessous de la surface actuelle; on y trouva des fragments de poterie très-grossière, quelques morceaux de charbon, des ossements brisés, et un squelette humain, avec un crâne petit, rond et très-épais. On a même trouvé des fragments de charbon un pied plus bas, et il est aussi digue de remarque qu’on ne trouva pas de tuiles plus bas que la couche supérieure.

Les trois couches disparaissent vers le centre du cône, car, en cet endroit, le torrent a plus de force et a déposé des matériaux plus grossiers, des blocs même de 3 pieds de diamètre. Plus nous nous éloignons de ce centre, plus les matières déposées sont petites, et plus facilement une couche de terre formée depuis les dernières grandes inondations pourrait être recouverte par de nouveaux dépôts. Ainsi, on a découvert deux instruments de bronze à une profondeur de 10 pieds, dans le gravier au sud du cône, à un endroit où la couche de terre appartenant à l’âge de bronze avait déjà disparu. Probablement leur poids les avait retenus quand la terre qui les recouvrait avait été emportée par le courant. Après avoir disparu vers le centre du cône, les trois couches reparaissent du côté nord, à une profondeur un peu plus grande, mais avec la même régularité et la même position relative. La couche de l’âge de pierre n’est que légèrement interrompue, et celle de l’âge de bronze se distingue facilement par sou caractère et sa couleur.

Al. Alorlot, en présence de ces phénomènes si réguliers et si bien définis, a pensé pouvoir les calculer, en espérant arriver à des résultats approximatifs assez certains. Il tient compte de plusieurs faits. En admettant, par exemple, trois cents ans, au lieu de cent cinquante, pour la période qui s’est écoulée depuis l’endiguement ; en admettant, en outre, que la période romaine représente une antiquité de seize à dix-huit siècles, il obtient

pour l'âge de bronze une antiquité de 2900 ans, pour l’âge de pierre de 4700 à 7000 ans, et pour le cône entier une antiquité de 7400 à H 000 ans. M. Morlot pense qu’on serait presque dans le vrai en déduisant seulement deux cents ans pour l’action des digues, et en attribuant à la couche romaine une antiquité de seize siècles, c’est-à-dire en l’attribuant au milieu du iue siècle. Ceci donnerait une antiquité de 3800 ans pour l’âge de bronze et de G400 ans pour l’âge de pierre ; mais, en somme, il est disposé à attribuer au premier une antiquité de 3000 à 4000 ans, et au dernier de 5000 à 7000 ans.

M. Gilliéron, professeur au collège de Ncuveville, a fait un essai non moins ingénieux, afin de fixer la date des habitations lacustres du pont de Thièle. Ce cours d’eau réunit le lac de Neufchâtel au lac de Bienne. Pendant la première partie de son cours, la vallée est étroite, et le pont auprès duquel on a découvert le village lacustre est situé à l’endroit le plus étroit de la vallée. Un peu plus bas, la vallée s’élargit tout à coup, et garde alors la même largeur, jusqu’à ce qu’elle rejoigne le lac de Bienne. Il est évident que la vallée, aussi loin que le pont sur la Thièle, était autrefois occupée par le- lac, qui a été graduellement obstrué par l’action de forces encore en opération. Si donc nous pouvions savoir quelle période a dû s’écouler pour la production de ce changement, nous connaîtrions approximativement la date des débris trouvés au pont de Thièle, débris qui sont évidemment ceux d’un village lacustre. L’abbaye de Saint- Jean, qui se trouve dans cette vallée, à environ 375 mètres du bord actuel du lac, a été fondée, d’après d’anciens documents, entre 1090 et 110G, et a par conséquent environ 750 ans. 11 se peut que l’abbaye n’ait pas été construite sur le bord même du lac ; mais, dans ce cas même, le gain de la terre aura seulement été de 375 mètres en 750 ans. Le professeur Gilliéron ne compare pas à cette distance tout l’espace qui se trouve entre le couvent et le village lacustre, parce que, dans la partie étroite de la vallée où ce dernier est situé, le gain a pu être plus rapide;

mais, si l’on sc reporte seulement jusqu’il l'endroit où le bassin se contracte, on a une distance de 3000 mètres, qui, d’après les données que nous venons d’expliquer, indiquerait une antiquité de 6750 ans au minimum. Ce calcul se base sur la supposition que le fond de la vallée était uniforme dans l’origine. M. Morlot est d’accord avec le professeur Gilliéron pour le croire, et cette supposition me semble raisonnable, d’après la configuration générale de la vallée. En outre, les sondages qu’a faits M. Hisely dans le lac de Bienne prouvent que la profondeur en varie fort peu. Ces deux calculs, donc, paraissent prouver qu’il y a 6000 ou 7000 ans, la Suisse était déjà habitée par des hommes qui se servaient d'instruments de pierre polie; mais depuis combien de temps y étaient-ils, combien de siècles sc sont écoulés avant que le métal fût découvert? Ce sont questions auxquelles il nous est impossible de répondre faute de preuves.

Les recherches de M. llorner en Égypte, recherches entreprises sous les auspices de la Société royale de Londres et du gouvernement égyptien, indiquent une antiquité plus considérable encore. Chacun sait que la vallée du Nil est inondée chaque année, et au temps même d’Hérodote il était admis que l’Égypte avait anciennement été un bras de mer comblé graduellement et converti en terre sèche par le limon apporté par le fleuve.

Les savants f, •aurais qui ont accompagné l’expédition de Napoléon en Égjpte essayent d’estimer, dans le grand ouvrage qu’ils ont publié sur ce pays, l’élévation séculaire ainsi produite, et ils la fixent à 5 pouces par siècle. Cette moyenne générale, cependant, peut varier considérablement dans différents endroits; aussi M. Horner ne crut-il pas devoir appliquer cette estimation à des cas particuliers. Il préféra examiner l'accumulation produite autour de monuments dont l'époque d’érection est connue, et il en choisit deux, l’obélisque à Héliopolis et la statue de Ramesès H à Memphis. « L’obélisque a été, dit-on, élevé 2300 ans avant J. C. ; si l’on ajoute 1850, année où l’observation fut faite (juin 1851, avant l'inondation de celte année),

lu usent. 21

ANTIQI ITK DE L'HOMME.

on obtient /i 150 ans, pendant lesquels 11 pieds de sédiment se sont déposés, c’est-à-dire 3,18 pouces par siècle (1). » Mais M. Horner lui -même admet « qu’il ne faut pas ajouter foi entière à cette conclusion, parce qu’il se peut que le site choisi pour le temple et la ville d'Héliopolis fût quelque peu élevé au-dessus du niveau du reste du désert. » Il base donc principalement ses calculs sur les preuves que lui fournit la statue colossale à Memphis. Dans ce cas, la surface actuelle du sol est élevée de 10 pieds 6 pouces 3/4 au-dessus de la base de la plateforme sur laquelle reposait la statue. En admettant que la plate-forme fût enfoncée de 14 pouces 3/4 au-dessous de la surface du sol à l’époque de l’érection, il reste un dépût de sédiment de 9 pieds 4 pouces. Lepsius suppose que Ramesès régna de 1394 à 1328 avant J. C., ce qui donnerait une antiquité de 3215, et par conséquent un dépût moyen de 3 pouces 1/2 par siècle. Ayant ainsi obtenu une mesure approximative des dépùts dans cette partie de la vallée du Nil, M. Horner creusa plusieurs puits d’une profondeur considérable ; dans l’un d’eux, tout près de la statue, à une profondeur de 39 pieds, il trouva un morceau de poterie, ce qui, d’après les données ci-dessus, indiquerait une antiquité d’environ 13000 ans.

Dans plusieurs autres excavations, on trouva des morceaux de poteries et d’autres preuves de la présence de l’homme à des profondeurs plus grandes encore, mais il faut avouer que plusieurs raisons rendent les calculs douteux. Par exemple, il est impossible de savoir à quelle profondeur le piédestal de la statue était enfoncé dans le sol. M. Horner indique 14 pouces 3/4; mais s’il était plus profondément enfoncé, la moyenne du dépût séculaire serait moindre et l’antiquité plus grande. Si, d’un autre cûté, la statue était placée sur un terrain élevé, ce serait le contraire.

On a, en outre, prétendu que les anciens Égyptiens avaient l’habitude d’entourer de digues les endroits sur lesquels ils éle-

il) Horner, Philos. Trous., 1858, p. 73.

vaient leurs temples, leurs statues, etc., afin de les préserver des eaux du Nil.

« Chaque fois, dit Sir Charles Lyell, que les eaux finissent par pénétrer dans de semblables dépressions, elles y emportent avec elles une grande quantité de boue enlevée sur les bords plus élevés, de telle sorte qu’une plus grande quantité de limon s’y dépose en quelques années, peut-être, que pendant des siècles dans la grande plaine où de semblables obstacles n’existent pas. » Mais la rapidité du dépôt sera en proportion du délai, et tendra seulement à élever la surface déprimée au niveau général. Supposons, par exemple, que le monument de Ramesès élevé sur la plaine plate de Memphis, il y a 3200 ans, ait été protégé par des digues pendant les 2000 premières années, et que pendant ce temps la plaine extérieure se soit graduellement élevée de 5 pieds to pouces, soit, en moyenne, 3 pouces 1/2 par siècle; quand la digue céda, l’espace défendu a dit se combler bien vite, arriver au niveau général, et un dépôt de 3 pieds 10 pouces a pu s’y faire en quelques années. Cependant ce dépôt exceptionnellement rapide ne serait que le complément du défaut exceptionnel qui l’a précédé; et conséquemment, dès que le niveau.de la plaine environnante a été atteint, alors, quoique le limon couvrant la base de la statue ait pu se déposer en quelques centaines d’années, c’est-à-dire depuis que les digues ont cédé, l’épaisseur du dépôt n'en sera pas moins la mesure de l’élévation générale qui a eu lieu sur la plaine environnante depuis l’érection du monument.

En admettant même que la digue soit restée intacte jusqu’à Ce jour, et que le monument se soit trouvé dans la dépression ainsi formée, le raisonnement de M. Horner n’en serait pas faussé, il serait plutôt confirmé. La profondeur de la dépression nous montrerait l’étendue du dépôt qui a eu lieu depuis l'établissement de la digue. Or, si le monument avait été élevé dans un terrain déjà déprimé par l’action de digues plus anciennes encore, le calcul serait vicié; mais, dans ce' cas, la moyenne

ANTIQI ÏTÉ DE l.'HOMME.

des dépôts semblerait plus considérable qu’elle ne l’est réellement, et l’antiquité calculée serait au-dessous de ce qu’elle est réellement. Mais il y a d’autres causes qui m’empêchent d’accepter sans réserves les conclusions de M. Horner, quoique scs recherches aient une grande importance, et que tous nos reinercîments soient dus au gouvernement égyptien, pour la libéralité avec laquelle il a aidé M. Horner et la Société royale.

Nous avons déjà indiqué sur quelles preuves 31. Morlot s’appuie pour calculer 1 âge du cône de la Tinière, calculs qui assignent environ G000 ans à la couche inférieure de terre végétale, et 10 000 ans au cône tout entier. Mais au-dessus de ce cône, il y en a un autre formé alors que le lac était à un niveau supérieur au niveau actuel, et que 31. 3Iorlot attribue à la période des graviers diluviens. Or, ce dernier cône est environ douze fois aussi considérable que celui qui se forme actuellement, et semblerait, par conséquent, indiquer une antiquité de plus de 100000 ans.

Dans ses Voyages dans l' Amérique du Nord , Sir Ch. Lyell a essayé d’estimer l’âge du delta du 31ississippi : « Le docteur Riddle, dit-il, m’a communiqué à la Nouvelle-Orléans les résultats d’une série d’expériences qu’il avait faites pour calculer la proportion de sédiment contenu dans les eaux du 31ississippi. Il conclut que le rapport de la quantité moyenne de matières solides avec l’eau est de ^rn 011 poids, ou environ de — en volume. 11 a fait depuis une autre série d’expériences, et les tables qu’il a obtenues montrent (pie la quantité de bouc en suspension augmente régulièrement avec la hauteur et la vitesse du courant. En somme, en comparant la saison des inondations avec celle de l’eau la plus claire, les expériences continuées jusqu’en 1849 donnent une moyenne annuelle de matières solides quelque peu inférieure à sa première évaluation, sans cependant en différer beaucoup. On a calculé d’après ces observations et celles du docteur Carpenter et de 31. Forskey (éminent ingénieur dont j’ai déjà parlé), sur la largeur moyenne, la profondeur et la vélocité du Mississippi, la quantité moyenne

ANTIUIITÛ DE 1. 'HOMME.

d’eau et de sédiment que décharge ce fleuve. J’estimais alors à 528 pieds, ou la dixième partie d’un mille, l’épaisseur probable du dépôt de boue et de sable dans le delta ; je fondais cette opinion sur la profondeur du golfe du Mexique, entre la pointe méridionale de la Floride et les Balizes, qui est en moyenne de cent brasses, et aussi sur quelques sondages poussés à une profondeur de 600 pieds, dans le delta auprès du lac Pontchartrain, au nord de la Nouvelle-Orléans, sans qu’on ait, dit-on, atteint le fond des alluvions. La superficie du delta étant environ de 13600 milles carrés, et la quantité de matières solides apportées annuellement par le fleuve étant de 3702 758/i00 pieds cubes, il aurait fallu (>7000 ans pour la formation du tout. Si les alluvions de la plaine au-dessus du delta ont 26/i pieds d'épaisseur, ou moitié de celle du delta, il aurait fallu 33500 ans pour son accumulation, en admettant que la superficie de cette plaine soit seulement égale à celle du delta, alors qu’au contraire elle est beaucoup plus considérable. » En outre, comme Sir Charles lui-même l’a fait remarquer, une proportion considérable de la l)oue apportée par le fleuve n'est pas déposée dans le delta, mais est entraînée dans le golfe. Dans X Antiquité de ü homme (1), il se reporte au calcul ci-dessus, et admet que la quantité d’eau a été estimée au-dessous de sa valeur par les première observateurs. MM. Humphreys et Abbot , qui ont récemment étudié le delta, « remarquent aussi que le fleuve pousse dans le golfe une certaine quantité de sable et de gravier, quantité qui, d’après leur évaluation, doit augmenter d’un dixième il peu près le volume des matières solides. » Ceci, bien entendu, réduirait de beaucoup le temps nécessaire; mais si l’on met en ligne de compte la quantité de bouc transportée à la mer dont on ne s’est pas occupé dans le premier calcul, Sir Charles Lyell considère encore lOOOOOans comme une estimation trèsmodérée, et il pense que « l’ diluvium de la Somme, qui contient

(I) Appendice i\ la troisième édition de l'Antiquité de l’homme, p. lfl.

des instruments de silex et les débris du mammouth et de l’hyène, n’est pas moins ancien ».

Sir Charles Lyell (1) a aussi essayé d’évaluer la durée de l’époque glaciale, en supposant que les différents mouvements de soulèvements et d’affaissements se produisent au taux de 2 pieds et demi par siècle. Il indique les changements suivants comme « la série la plus simple de changements dans la géographie physique qui puisse expliquer les phénomènes do l’époque glaciale » :

«D’abord, une période continentale, vers la fin de laquelle florissait la forêt do Croiner, alors que la terre était au moins à 500 pieds au-dessus de son niveau actuel, peut-être même beaucoup plus haut, et son étendue probablement plus grande que celle indiquée sur la carte (fig. /il). » Dans cette carte, les îles Britanniques, y compris les Hébrides, les Orcades, les Shetland, sont réunies les unes aux autres et avec le continent, la mer du Nord tout entière se trouvant au-dessus des eaux.

« Secondement , une période d’affaissement , pendant laquelle les terres, au nord de la Tamise et de la mer d’Irlande, deviennent graduellement un archipel tel que celui représenté dans la carte (fig. 00); enfin, la mer finit par prévaloir comme dans la carte (fig. 59), et il no reste plus au-dessus do l’eau que le sommet des montagnes. Ce fut la période du grand affaissement et des glaces flottantes, alors que la. flore scandinavienne, qui couvrit les terrains inférieurs 'pendant la première période continentale, dut se répandre, à l’exclusion de toute autre, sur les seules terres qui n’étaient pas couvertes de neiges perpétuelles.

» Troisièmement, une seconde période continentale, alors que le lit de la mer Glaciale, avec ses coquilles marines et ses blocs erratiques, est mise à sec et que l’étendue des terres égale colle de la première période. »

Il est évident que de semblables changements durent nécessiter

(I! Antiquity nf Man, pagos 282, 285.

un laps do temps considérable. Sir Ch. Lyell admet que le changement moyen de 2 pieds t/2 par siècle est purement arbitraire, et une simple conjecture qu'il y a bien des cas où le changement a pu se monter à 6 pieds par siècle ; il pense cependant que le taux qu’il indique par siècle est plutôt au-dessus qu’au-dessous de la moyenne, et je crois que sur ce point tous les géologues sont d’accord avec lui.

D’après cette hypothèse, un affaissement de 1/jOO pieds du pays de Galles demanderait 56 000 ans; mais « si, selon l’opinion du professeur Ramsay, on adopte l’évaluation de 800 pieds de plus, cette élévation étant nécessaire pour le dépôt de quelques parties stratifiées, il faut une période additionnelle de 32 000 ans, ce <jui fait un total de 88 000 ans ; le môme laps de temps serait en outre nécessaire pour réélever les terres à leur présente hauteur. Mais si, pendant la seconde période continentale, la terre ne s’éleva pas plus de 600 pieds au-dessus du niveau actuel,

ceci nécessiterait une autre période de 2â 000 ans; cette

grande oscillation comprenant l'affaissement et le soulèvement nécessiterait en chiffres ronds une période de 22i 000 ans pour sa complétion ; et cela, en admettant môme qu’il n’y ait pas eu de période stationnaire, alors que le mouvement d’affaissement cessa et avant qu’il se convertît en un mouvement ascensionnel. »

Quelque considérables que soient ces chiffres, ils n’ont rien d’improbable pour le géologue. Tous les faits géologiques tendent à indiquer une antiquité dont nous ne nous faisons encore qu’une vague idée. Prenons, par exemple, une seule formation bien connue, la craie. Elle consiste entièrement de coquilles et de fragments de coquilles déposés au fond d’une ancienne mer, loin de tout continent. Une telle formation doit être fort lente; nous serions probablement en dehors de la vérité, si nous supposions un dépôt de 10 pouces par siècle. Or, la craie a plus de 1000 pieds d'épaisseur; il a doue fallu plus de 120 000 ans pour qu’elle se formât. Les couches à fossiles de la Grande-Bretagne ont en somme plus de 70 000 pieds d’épaisseur; et bien des

couches qui, dans notre pays, n’ont que quelques pouces d'épaisseur, ont une immense profondeur sur le continent, tandis que d’autres, ayant ailleurs une grande importance, font défaut en Angleterre: car il est évident que durant les différentes périodes où la Grande-Bretagne était terre sèche, des couches se sont formées (comme on le voit chaque jour à présent) sur le continent, et non dans notre pays. En outre, nous devons nous rappeler que bien des couches qui existent actuellement ont été produites aux dépens de plus anciennes : ainsi, tous les graviers de silex du sud-est de l’Angleterre sont dus à la destruction de la craie. C’est là encore une opération fort lente. On a calculé qu’une falaise haute de 500 pieds diminue d’un pouce à peu près par siècle. Ceci peut sembler fort lent ; mais il faut se rappeler que sur quelque ligne de côtes que ce soit, il y a comparativement peu de points qui soient attaqués à la fois, et que même alors qu’une falaise s’est écroulée, les débris protègent la côte jusqu’à ce qu’ils aient été enlevés par les vagues. La vallée de Wealden a 22 000 milles de largeur, et l’on a calculé que la dénudation du Weald a nécessité plus de 150 000 000 d’années.

Chacun reconnaîtra l’intérêt de ces calculs, (pii ont d'ailleurs le grand mérite de définir nos idées. Nous ne devons cependant pas leur attribuer une valeur que les savants qui les ont faits repoussent eux-mêmes. « Dans tous les cas, dit M. Morlot, il doit être bien entendu (pie l’auteur n’expose le présent calcul que comme une première, imparfaite et hasardeuse tentative, sans valeur absolue en elle-même, tant qu’elle n’aura pas été vérifiée au moyen d’autres essais de même genre. » Nous devons, en outre, nous rappeler que ces calculs nous sont présentés, non pas comme une preuve, mais comme une évaluation de l’antiquité. Notre croyance à l’antiquité de l’homme repose, non pas sur des calculs isolés, mais sur les changements qui ont eu lieu depuis qu’il existe; changements dans la géographie, dans la faune et dans le climat de l’Europe. Des vallées se sont creusées, élargies et en partie remplies de nouveau ; des cavernes à travers les-

quelles coulaient autrefois des rivières souterraines sont actuellement desséchées; la configuration même des terres a changé, et l’Afrique finalement séparée de l’Europe.

Notre climat est devenu meilleur et la faune s’ est singulièrement transformée. Dans quelques cas, comme, par exemple, l’hippopotame et l’éléphant d’Afrique, les causes principales de leur disparition sont sans doute la diminution de nourriture et la présence de l’homme; peut-être l’extinction du mammouth, de 1 Elephas antirjuus et du Rhinocéros tichorhinus est-elle due aux mêmes influences; mais la retraite du renne et du bœuf musqué provient probablement du changement de climat. Bien que ces faits et des faits semblables ne nous donnent aucun moyen de mesurer le temps, ils n’en impliquent pas moins l’idée d’une vague et effrayante antiquité. Tous les géologues sont actuellement prêts à admettre que l’homme a vécu beaucoup plus longtemps sur la terre qu’on ne le croyait tout récemment encore.

Mais il y a tout lieu de douter que les géologues eux-mêmes conçoivent encore la grande antiquité de notre race.

« Quand on examine, dit Sir Ch. Lyell (1), la longue série d’événements qui se sont accomplis pendant la période glaciale et la période post-glaciale, l’imagination s'alarme à l’idée de l’immensité du temps requis pour interpréter les monuments de ces époques pendant lesquelles vivaient toutes les espèces actuellement existantes. Afin d’abréger le nombre des siècles, qui autrement seraient indispensables, ou est tout disposé à magnifier la rapidité des changements dans les temps antéhisloriques, en attribuant aux causes qui ont modifié le monde ancien et inanimé une énergie extraordinaire et excessive Nous, hommes

de la présente génération, nous reculons devant ce que nous considérons d’abord comme une dépense de temps inutile , quand il nous faut compter les siècles par milliers, pour expliquer les événements de ce qu’on appelle la période moderne. »

(1) Discours A l'Association Britannique, 1864, p. 21. Bath.

ANTIQIÏTÉ DF. L’HOMME.

Si nous examinons actuellement l'ethnologie du diluvium, nous

Fig. 143.

Le crâne d’Etlgis.

ne trouvons que deux crânes qu’on puisse, avec quelque degré

Fig. 144.

de certitude, attribuer à l’époque des mammifères éteints. L’un

ANTIQUITÉ UK L’HOMME.

Fig. 145, 146, 147.

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