‹ L'homme avant l'histoireChapitre 59 sur 124 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

DES SAUVAGES MODERNES

Les sauvages modernes. — Aucune preuve de dégradation. — Hottentots : Habillements, demeures, ustensiles ; manière de tuer le gibier ; métallurgie ; caractère. — I ’eddahs de Ceylau. — Habitants des Iles d'Andamun. — Australiens : Nourriture, habillement, ornements; radeaux ; marteaux, couteaux, lances, bâton de trait, boomerang ; feu ; polygamie; superstitions; sépultures; recensement. — Tasmaniens. — Viticns : Nourriture, armes, demeures ; religion ; canots, poterie, jeux ; agriculture ; femmes ; habillements ; talloo, sépultures ; superstitions ; cannibalisme, meurtre. — Les Maories : Nourriture, habillements, ornements, demeures; fortifications, armes; canots ; sépultures; musiquo ; caractère, religion; cannibalisme. — Tahitiens: Ustensiles, hameçons, filets, paniers, paillassons, étoffes, costumes, ornements; demeures; canots ; musique ; ameublement, armes ; nourriture, feu, cuisine ; ava ; le dîner d’un chef; repas solitaires; médecine; sépultures, religion, caractère. — Les insulaires de Tonga ,

Quoique la connaissance des temps anciens ait fait de grands progrès dans ces dernières années, elle est encore très-imparfaite, et nous ne devons négliger aucune source possible d’informations. Il est évident que l'histoire ne peut jeter beaucoup de lumière sur la condition primitive de l’homme, parce que la découverte, ou, pour mieux dire, l’usage du métal a, dans tous les cas, précédé l’usage de l’écriture. Même pour l’âge de bronze, nous en lirons peu de renseignements, et bien que, comme nous l’avons vu, on trouve de vagues allusions à l’âge de pierre dans les écrivains européens primitifs, on a généralement considéré leurs indications comme ayant le caractère de la fantaisie plutôt que de l’histoire : elles se réduisent, en réalité, à la mention pure et simple de ce fait, qu’il y a eu un temps où l’on ne connaissait point le métal.

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A défiiut do l’histoire, nous n'avons pas non plus le secours de la tradition. En mettant les choses au mieux, elle mérite peu de foi et est de courte durée. C'est ainsi qu’en 1770, les habitants de la Nouvelle-Zélande ne se souvenaient plus de la visite de Tasman (1). Pourtant cette visite avait eu lieu en 1643, moins de cent trente ans auparavant, et devait avoir été pour eux un événement d'une importance et d’un intérêt tout particuliers. De même aussi chez les Indiens de l’Amérique du Nord se perdit bientôt toute tradition de l'expédition de De Solo, « si bien faite toutefois, par ses incidents extraordinaires, pour frapper l’esprit des Indiens » (2).

Je ne veux pas dire que la tradition ne pourrait jamais conserver, durant une longue période de temps, le souvenir d’un événement remarquable : les faits mentionnés plus haut prouvent seulement qu’elle ne le fera pas toujours; du reste, nous n’avons pas besoin de discuter cette question, car il n'y a point en Europe de tradition au sujet de l’âge de pierre, et, quand on trouve des pointes de flèche, les paysans, dans leur ignorance, les attribuent aux elfes ou aux fées; les bâches de pierre sont regardées comme les traits de la foudre, et l’on s’en sert, tant en Europe que dans diverses autres parties du monde, pour des pratiques de sorcellerie.

En conséquence, privé, relativement à l'Age de pierre, de tout secours historique, mais débarrassé en môme temps du concours gênant de la tradition, l’archéologue ne peut que suivre les procédés qui ont si bien réussi au géologue : les grossiers ustensiles d’os et de pierre des âges passés sont pour l’un ce que les restes des animaux sont pour l’autre. On peut même pousser l’analogie plus loin. Beaucoup de mammifères qui n’existent plus en Europe ont des représentants qui vivent encore dans d’autres contrées. Nos pachydermes fossiles, par exemple, ne pourraient

(1) Premier voyage Je Cook autour du monde {Voyages de Haickesworth, vol. Il, p. 388).

(2) Les Tribus indiennes, par Schoolcrafl, vol. II, p. su.

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presque pas être compris sans les espèces qui habitent encore certaines parties de l’Asie et de l’Afrique; les marsupiaux secondaires s’expliquent par les représentants qu'ils ont actuellement dans l’Australie et dans l’Amérique du Sud : si, par le même procédé, nous voulons arriver à comprendre clairement les antiquités de l’Europe, bous devons les comparer avec les armes et les ustensiles grossiers dont se servent aujourd’hui, ou dont se servaient, dernièrement encore, les races sauvages dans les autres parties du monde. En réalité, le naturel de lile de Van Diemen et l’Américain du Sud sont, pour l’antiquaire, ce que l’opossum et le paresseux sont pour le géologue.

Un chapitre, consacré à l’examen des sauvages modernes, ne sera donc pas hors de propos, et quoique un tel sujet, pour être traité convenablement, demande des volumes, ou peut, toutefois, ne fût-ce qu’en quelques pages, recueillir un certain nombre de faits qui jetteront quelque lumière sur les antiquités trouvées en Europe et sur la condition des races qui ont primitivement habité notre continent. Mais, afin de limiter ce sujet autant que possible, je me propose, sauf une exception, de 11e décrire que « les sauvages non métalliques » (si l’on veut bien me passer cette expression) et même, parmi eux, quelques-uns seulement des plus utiles à connaître, ou de ceux qui ont été observés avec soin par les voyageurs.

L’opinion commune est que les sauvages ne sont, en thèse générale, que les misérables restes de nations autrefois plus civilisées; mais, quoiqu’il y ait quelques cas bien établis de décadence de nations, rien 11e nous autorise scientifiquement à admettre que ce soit là le cas général. Sans doute, il y a beaucoup d’exemples de nations qui, autrefois progressives, ont nonseulement cessé d’avancer en civilisation, mais ont même reculé. Et pourtant, si nous comparons les relations des premiers voyageurs avec l’état de choses actuellement existant, nous ne trouverons pas de preuve à l’appui de cette théorie d'un déclin général. Les Australiens, les Boschimans et les naturels de la terre

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de Feu vivaient, à l’époque où on les observa pour la première fois, presque exactement comme ils font aujourd’hui. Chez plusieurs tribus sauvages, nous trouvons même des traces de progrès ; les Bachapins, quand Burchell les visita, venaient d’introduire chez eux l’art do travailler le fer; le plus grand bâtiment de Taïti fut construit par la génération contemporaine de la visite du capitaine Cook, et ils avaient, depuis peu, renoncé à la pratique du cannibalisme (t); on dit aussi que les boute-hors ont été récemment adoptés par les insulaires des Iles Andaman, et si certaines races, comme par exemple plusieurs des tribus américaines, ont rétrogradé, ce résultat est peut-être moins dû à une tendance inhérente qu’au mauvais effet de l’influence des Européens. D’ailleurs, si le cap de Bonne-Espérance, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, etc., avaient jamais été habités par une race d'hommes plus avancés que ceux que nous avons l’habitude de considérer comme les aborigènes, il en serait certainement resté quelque preuve : or, comme ce n’est pas le cas, aucun de nos voyageurs n’ayant observé ni ruines, ni autres traces d’une culture plus avancée, il ne semble pas qu’il y ait une raison suffisante pour supposer que ces misérables êtres soient d’aucune façon inférieurs à leurs ancêtres.

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