INSULAIRES DE VITI
Les lies de l’océan Pacifique renferment deux races d’hommes très-distinctes : la race nègre et la race polynésienne. L’espace dont je dispose ne me permet pas d’entrer dans les questions intéressantes qui concernent leurs rapports et leurs affinités.
Les habitants des îles Viti ont été comptés, par beaucoup d’écrivains, parmi les nègres. Ils sont plus noirs que les Polynésiens. Ils ont aussi les mâchoires plus larges, et leur chevelure, sans être précisément laineuse, est frisée. C’est une race puissante, mais moins gracieuse que les Polynésiens. Toutefois, leur langue est plutôt polynésienne que nègre. Leurs institutions, leurs coutumes et leurs mœurs les rapprochent en partie de l’une, en partie de l’autre de ces deux races (1). Il est remarquable qu’ils ne prononcent point les consonnes b, d, y, sans les faire précéder de m ou de ». Ainsi, ils disaient Mbau , Nduandita, Ngata. Or, on sait combien ces sons se rencontrent fréquemment dans les mots nègres.
La nourriture des insulaires de Viti se compose de poisson, de tortues, de crustacés, de crabes, de chair humaine, toutes les fois qu’ils peuvent s’en procurer, de taro, d’ignames, de mandrai, de bananes et de noix de coco. Les hautes classes y ajoutent à l’occasion du porc et de la volaille. L’ara est leur boisson habituelle, et celle dont ils usent dans toutes leurs cérémonies.
Leurs armes consistent en lances, frondes, massues, arcs et flèches. Ces lances ont de 10 à 15 pieds de long, et elles sont généralement faites de bois de cocotier ; l'extrémité est pointue et durcie au feu ; quelquefois, mais rarement, la pointe est faite d'un os aigu. Ils ont plusieurs espèces de massues, toutes de bois de fer. La plus estimée a environ 3 pieds de
(1) l.ntham. Variétés île l’espèce humaine, p. 226.
LES SAI YAC.ES modernes.
long et porte un nœud pesant à son extrémité, line autre offre à peu près la forme d’une pelle, et peut s’appeler plutôt une courte épée. L'ula est une massue courte et pesante, longue d’environ 18 pouces, et pourvue d’un nœud gros et lourd. On s’en sert comme de projectile, et les naturels le lancent avec autant de force que de justesse. Telles sont leurs principales armes, car les arcs et les flèches sont faibles et légers. Cependant, on en fait usage à la guerre, aussi bien que pour tuer le poisson. Les villes fortifiées des Vitiens ont « un rempart do terre, de 6 pieds environ d’épaisseur, revêtu de grosses pierres, surmonté d’une palissade de roseaux ou de troncs de cocotier, et entouré d’un fossé bourbeux » (1).
Leurs maisons sont oblongues, mesurant une longueur do 20 à 30 pieds, et une hauteur de 15. Elles sont construites en bois de cocotier et en fougère, et quelquefois très-bien bâties. Elles ont, aux extrémités opposées, deux portes de 3 à h pieds de haut sur à de large; les murs sont faits de poteaux isolés, laissant entre eux environ 3 pieds d’intervalle, qu’on remplit avec des claies d’osier. Le toit a une pente très-inclinée ; les solives sont ordinairement de bois de palmier, couvertes de cannes à sucre sauvages, sous lesquelles on met des feuilles de fougère. Une natte sert do porte, et quelques pierres plates, au centre de la maison, tiennent lieu du foyer. On voit rarement des maisons divisées par des cloisons, mais les deux extrémités de l’habitation dépassent d’un pied environ le niveau général ; c’était là que les naturels couchent sur des lits denattes.
Leurs temples affectent la forme pyramidale et sont souvent bâtis sur des monticules, comme ceux de l’Amérique centrale (2). Ils adorent aussi certaines pierres verticalement disposées (3), analogues à celles que nous considérons comme druidiques. « Iajs Vitiens, dit M. Hazlewood , considèrent les
(1) Williams, Viti et les Vitiens, vol. I, p. A8.
(2) B. Sccmann, Dans le touriste en vacances, 1861, p. 269.
(3) Williams, Vit» et les Vitiens, vol. I, p. 220.
ES SAI VAGES MODERNES
dieux comme des êtres animés des mêmes passions qu’eux, lis aiment et ils haïssent; ils sont orgueilleux et vindicatifs; ils font la guerre, se tuent et se mangent l’un l’autre; ils sont, en un mot, des sauvages et des cannibales, comme les Vitiens. » « La cruauté, dit le capitaine Erskine (t), la soif du sang, et en particulier l’appétit pour la chair humaine : voilà les traits caractéristiques des dieux. » Pourtant les Vitiens regardent avec horreur les insulaires de Samo, parce que ceux-ci n’ont point de religion, n’admettent ni de pareilles divinités, ni aucun des rites sanguinaires qui dominent dans d’autres Iles.
Les canots des Vitiens sont très-bien construits. Ils sont généralement accouplés deux à deux, et d’inégale grandeur, le plus petit servant de boute-hors. Les plus considérables ont quelquefois plus de 100 pieds de long. Les canots jumeaux sont réunis par une plate-forme large d’ordinaire d’environ 15 pieds, et débordant de 2 ou 3 pieds sur les côtés. Le fond de chaque embarcation est lait d’une seule planche. Les côtés sont assemblés en queue d’aronde, et rapprochés étroitement par des liens passés ii travers les rebords laissés à chacun des morceaux. Les jointures sont closes avec de la gomme d'arbre à pain. Les voiles sont larges et faites de nattes. Le màt a généralement la moitié environ de la longueur du canot, et la vergue et le boute-hors deux fois la longueur du màt. Leur principal outil est une doloire, primitivement de pierre, aujourd’hui généralement de fer. Pour percer des trous, ils se servent des longues épines de l'oursin, d’as pointus, et, quand ils peuvent en avoir, de clous. Pour découper, ils emploient de petites dents, celles par exemple des rats et des souris. lames couteaux sont faits avec l’écorce d'un morceau de bambou, auquel on donne la forme convenable, lorsqu’il est encore vert. Devenu sec, il est durci au feu, et acquiert ainsi tant de dureté et de tranchant, qu’on peut s’en servir pour des opérations chirurgicales.
(1) Erskine, Journal d'une croisière dans les mers occidentales du Pacifique, p. 047.
LES SAUVAGES MOUKHNKS.
A la différence des Polynésiens, ils font usage, dans leur cuisine, de poterie de terre. Ces pots sont gracieux et bien faits, quoiqu’ils ne connaissent point la roue du potier; toute la poterie est faite par les femmes. Les instruments destinés à cette fabrication sont très-simples; ils consistent en une petite pierre ronde et plate destinée à façonner le dedans, et en un maillet plat, ou spatule, pour la surface qu’elles arrondissent presque aussi bien que peut le faire un tour. L’usage des fourchettes chez les Yitiens parait remonter très-haut : circonstance remarquable, si l’on se rappelle, qu’elles furent inconnues dans l’Europe septentrionale jusqu’au xvu* siècle.
Iaîs Yitiens ont plusieurs sortes d’amusements. Ils aiment beaucoup à se balancer à l’escarpolette, et à viser un but avec des pierres ou des fruits ; ils possèdent aussi un jeu qui ressemble aux quilles. Leurs danses, comme celles de tant d'autres peuples, ne sont rien moins que décentes. En fait d’instruments de musique, ils ont la conque marine , la flûte nasale, le chalumeau, une espèce de guimbarde faite avec du bambou, et diverses variétés de tambours. Ils sont également passionnés pour la poésie.
Leurs instruments de culture ont été décrits par M. Williams. C’est avec le bois d’un jeune manguier qu’ils font les bâtons dont ils se servent pour bêcher. Ces bâtons ont la dimension moyenne des fourches à faner le foin. « L’extrémité inférieure est amincie d'un côté et affecte la forme d’un cure-dents de plume. Quand on creuse, ce côté aplati est tenu en bas. Lorsqu’ils préparent une pièce de terre à recevoir de l’igname, ils se mettent à plusieurs, répartis en groupes de trois ou quatre; chaque homme, muni de son outil, l’enfonce dans le sol, de manière à former un cercle d’environ 2 pieds de diamètre. Quand, par des coups répétés, les bâtons sont arrivés à une profondeur de 18 pouces, on s'en sert alors comme de leviers pour soulever la masse de terre qu’ils enfermaient (1). » Les mottes sont ensuite brisées par des enfants
(1) Williams, Viti el les Vitiens, vol. I, p. 63.
LES SAl'VAGES MODERNES.
armés de petits bâtons. Ils sarclent il l’aide d’un instrument dont l’emploi est analogue à celui de la houe hollandaise ; l’ouvrier s’accroupit de façon à mettre le manche presque au niveau du sol. La lame consistait primitivement en un os extrait du dos d’une tortue ou en un fragment de sa caparace ; d’autres fois ou se servait de l’écaille d’une grosse huttre ou d’une pinna de grande espèce. Dans les îles sous le vent, ils font usage d’un grand plantoir de 8 pieds de long sur 18 pouces environ de circonférence, et terminé en pointe. Ils ont aussi des serpes faites d’une écaille de tortue piquée au bout d’une perche de 10 pieds de long. Ils sont habiles à faire des paniers et ont de bons et solides filets faits de plantes grimpantes ou de gareette.
Les femmes sont tenues dans une grande sujétion. « Les hommes les attachent souvent pour leur donner le fouet. Comme toute autre propriété, une épouse peut être vendue à plaisir, elle prix ordinaire est un fusil. Ceux qui les achètent peuvent en user avec elles comme il leur plaît, et même les assommer. » Toutefois, Erskine fournit un témoignage plus satisfaisant de la condition des femmes, et il semble qu’elles sont en général plus chastes que dans plusieurs des autres îles du Pacifique : c’est quelque chose, mais, assurément, ce n’est pas beaucoup dire.
Quoique peu vêtus, les Viticns montrent, dit-on, beaucoup de soin dans leur toilette et dans leur peinture. Ils tirent surtout vanité de leur chevelure, et si elle est trop courte, ils y substituent une perruque ; plusieurs de ces perruques sont faites avec beaucoup d’art. Les hommes portent le « tapa », sorte de vêtement fabriqué avec l’écorce intérieure du mûrier à papier, et (pii a la forme d’une ceinture de 8 à 100 mètres de longueur. Toutefois, la dimension ordinaire est de (3 ou de 10 mètres. Ce vêtement est passé entre les jambes et autour de la taille (1). Les femmes n’ont pas le droit de porter le « tapa », et leur costume est encore plus léger que celui des hommes : il se réduit en
(1) Williams, Viti el les Viliens, vol. 1, p. 15G.
LES SAVVAGES MODERNES.
effet à un morceau d’écorce d’Hibiscus, appelé « liku. » qui s’attache autour de la taille. Ce Yétement est bordé d’une frange que les jeunes filles portent courte, mais qui s’allonge après le mariage. Néanmoins, quoique presque nus, les Vitiens sont, dit-on, pleins de pudeur, et si quelqu’un était trouvé entièrement dépouillé de vêtement, le capitaine Wilkes croit que le coupable serait immédiatement puni de mort.
Le tatouage est restreint aux femmes qui s’ornent ainsi les doigts, les coins de la bouche, et, chose assez bizarre, les parties du corps que couvre le « liku ». L’opération est très-douloureuse; mais on regarde comme un devoir religieux de s’y soumettre (1).
Les tombes des gens du peuple ne sont signalées à la vue que par quelques pierres; mais sur celles des chefs, on bâtit de petites cabanes de 2 à 6 pieds de haut, ou bien, dans certains cas, on élève de grands tas de pierres, « lesquels sont parfois aussi destinés à marquer la place oii un homme est mort » (2). Le corps est euterré dans la position assise. On se coupe ordinairement, en signe de deuil, la chevelure ou la barbe, et quelquefois l’une et l’autre. Très-souvent aussi on se fait lever des ampoules sur la peau, et l’on se retranche la dernière phalange du petit orteil et du petit doigt.
Chez les Vitiens, le parricide n’est pas un crime, mais un usage. Les parents sont généralement tués par leurs enfants. Parfois les personnes âgées se mettent dans l’esprit que le temps de mourir est venu ; parfois ce sont les enfants qui avertissent leurs parents que ceux-ci leur sont à charge. Dans l’un ou l’autre cas, on fait venir les amis et les proches, on tient conseil et l’on fixe un jour pour la cérémonie, qui commence par un grand festin. Les missionnaires ont souvent été témoins de ces horribles tragédies. Un jour, un jeune homme invita M. Hunt à assister aux obsèques de sa mère, lesquelles allaient justement avoir lieu.
(1) Williams, Vit» et les Vitiens , p. 160. — Wilkes, loc. cil., p. 355.
(2) Ibid., vol. I, p. 192.