I.ES SAUVAGES MODEHNES
M. Hunt accepta l’invitation , mais, quand parut le cortège funèbre, il fut surpris de ne point voir de cadavre, et comme il en demandait la raison, le jeune sauvage « lui montra sa mère (1) qui marchait avec eux, aussi gaie, aussi allègre qu’aucun des assistants, et apparemment aussi contente Il ajouta
que c’était par amour pour sa mère qu'il agissait ainsi, qu’en conséquence de ce même amoui', ils allaient maintenant l’enterrer, et qu’eux seuls pouvaient et devaient remplir un devoir
aussi sacré Elle était leur mère, ils étaient ses enfants : i/s
devaient donc la mettre à mort. » En pareil cas, la tombe est creusée à h pieds environ de profondeur, les parents et les amis commencent leurs lamentations, disent un adieu affectueux à la pauvre victime, et l’enterrent toute vive. On est surpris après cela de voir que M. Hunt considère les Vitiens comme pleins de tendresse et de piété filiale. En réalité pourtant, « ils regardent cet usage comme une si grande preuve d’affection, qu’on ne peut trouver que des fils pour s’en acquitter. Le fait est que non-seulement ils croient à une vie future, mais qu’ils sont persuadés qu’ils renaîtront dans le môme état où ils ont quitté cette terre (2). Ils ont donc un puissant motif pour abandonner ce monde avant d’être affaiblis par la vieillesse, et si générale est cette croyance, si considérable rinlluencc quelle exerce sur eux, que dans une ville de plusieurs centaines d’habitants, le capitaine Wilkes ne vit pas un seul homme qui dépassât la quarantaine : comme il s’informait des vieillards, on lui répondit que tous avaient été enterrés. D’autre part, durant la première année du séjour de M. Hunt à Somo-Somo, il n’y eut qu’un seul cas de mort naturelle, toutes les personnes âgées, tous les malades ayant été étranglés ou enterrés vivants.
Quand un chef meurt, il est d’usage « d’envoyer avec lui » plusieurs de ses femmes et de ses esclaves. A la mort de Ngavindi,
(1) Wilkes, loc. cit., p. 95.
(2) Williams, Vili et les Vitiens, vol. I, p. 183.
LES SAl'VAUES .MOI) EK N ES.
M. Cal vert alla à Mbau, dans l’espoir « d'empêcher l'étranglement des femmes, mais il était trop tard. Trois avaient été égorgées. Thakomban proposait d’étrangler sa sœur, l’épouse favorite du défunt, selon l’usage accoutumé, mais le peuple de Lasakau demanda qu’elle fût épargnée et (pie son fils devint leur chef. La mère de Ngavindi s’offrit à sa place et fut étranglée. Le chef mort, revêtu de tous ses ornements, était étendu sur une estrade, ayant à ses côtés le cadavre d’une de ses femmes, et, sur un cercueil, à ses pieds, celui de sa mère; un esclave égorgé reposait sur une natte au milieu de la maison. On creusa une vaste tombe dans les fondations d’une maison voisine, et l’on y mit d’abord le corps de l’esclave, puis les trois autres enveloppés ensemble » (1). En pareille circonstance, les femmes meurent d’ordinaire volontairement, car elles croient que do cette façon seulement elles peuvent espérer le ciel. Si horribles que soient ces faits, ils montrent du moins combien doit être forte leur croyance à une seconde vie.
Toutefois, et quoiqu’on puisse alléguer le mérite de l’intention pour atténuer l'horreur de semblables atrocités, il faut reconnaître que la vie humaine n’est que peu respectée dans les îles Viti. Non-seulement l’infanticide, mais encore les sacrifices humains y sont très-communs et forment l’accompagnement obligé de presque tout ce qu’on entreprend. Le roi lance-t-il un canot à la mer, on immole dix hommes, ou plus, sur le pont, pour le laver avec du sang humain. Mais ce qui reste à dire est pis encore. Le cannibalisme est invétéré chez les Vitieus, et ils aiment tellement la chair humaine, qu’ils ne peuvent donner de plus grand éloge à un mets, que de dire « il est tendre comme de l'homme mort ». Telle est la délicatesse de leur goût, qu’ils dédaignent la chair des blancs (2), préfèrent celle des femmes à celle des hommes, et considè-
(l) Williams, Viti et les Viliens, vol. Il, p. 301.
(•J) Ainsi luisaient aussi les Australiens, les habitants de Tonga el les Néo- Zélandais.
LES SAUVAGES MODKHNES.
reut l’avant-bras et la cuisse, comme les morceaux les plus friands; dans leur gourmandise, ils réservent cette nourriture pour les hommes, trouvant les femmes indignes de s’en repaître. Quand le roi donne un festin, un des plats est toujours composé de cet aliment, et bien (pie les corps des ennemis tués sur le champ de bataille soient toujours mangés , ils ne suffisent point, et l’on engraisse des esclaves pour les vendre au marché. Quelquefois, ils les font rôtir tout vivants pour les manger immédiatement, taudis que dans d’autres cas ils conservent les corps jusqu’à un état de décompositiou avancée. Ra Undre- Undre, chef de Raki-Raki avait, dit-on, mangé à lui tout seul, neuf cents personnes, sans qu’il eût permis, à qui que ce fût, d’en prendre sa part (1).
Ce n'est pas le manque de .nourriture qui rend les Yitiens cannibales. Dans une occasion, ils otfrirent au dieu de la guerre « dix mille ignames (pesant de 6 à 12 livres chacune), trente tortues, quarante racines de yakona (plusieurs trèsgrosses), plusieurs centaines do poudings du pays (deux tonneaux), cent cinquante huîtres géantes, quinze melons d’eau, des noix de coco, une grande quantité de crabes de terre violets, de tare et de bananes mûres » (2). A un repas public, M. Williams vit une fois « deux cents hommes occupés pendant près de six heures à réunir et à entasser des aliments apprêtés. 11 y avait six monceaux d ignames, de tare, de vakalolo, de porcs et de tortues : le tout montait à environ cinquante tonneaux d’ignames cuits et de tare, quinze tonneaux de pouding doux, soixante-dix tortues, cinq charretées de yakona, et environ deux cents tonneaux d’ignames frais. A un festin donné à Lakemba, un pouding mesurait 21 pieds de circonférence», l’ourlant le cannibalisme est devenu chez eux si habituel, que tous les umts qui signifient cadavre impliquent une idée de comes-
(1) Williams, Viti et les yitiens, vol. I, p. 213.
(2) Ibid., vol. I, p. lift-
LES SAUVAGES MODERNES. 307
lible. Ils appellent la chair humaine « puaka halava », c’est-àdire « long porc » (1). a Quand on examine, dit Erskine (2), le caractère de ce peuple extraordinaire, on demeure frappé d’étonnement et d’effroi, à la vue de ce système politique si savamment compliqué, de ces mœurs raffinées, de cette politesse cérémonieuse, qui s’unissent à une férocité et à des vices sauvages dont on ne trouverait probablement pas d’exemple dans aucun autre endroit du monde. » « Le meurtre, dit M. Williams, loin d’ôtre à Yiti un fait accidentel, est habituel, systématique et compte parmi les événements ordinaires de la vie (3). » Ailleurs, il nous dit qu’uu Yitien ne se croit jamais en sûreté quand il a un étranger derrière lui (A), et que « l’ambition la plus grande d’un insulaire de ces îles, c’est d’arriver à être un assassin reconnu » (5). Dans l’ile de Vanua-Levu, même parmi les femmes, « il y en avait peu qui n’eussent, de manière ou d’autre, commis un meurtre » (6). On les y forme dès leur enfance. « Une des premières leçons qu’on donne à un enfant, c’est de lui appreudre à frapper sa mère. » A Somo-Somo, M. Williams vit des mères conduire leurs enfants « près des cadavres des ennemis, pour les leur faire fouler aux pieds et les insulter » (7). 11 n’y a pas à s’étonner que sous l’influence d’une telle éducation, «le bonheur et la concorde régnent très-rarement dans une famille » . Cela est à peu près impossible, en effet, car, par une convention qui semble à peine croyable, « il est
(1) Erskine, foc. cil., p. 260. Ouand d’autres mammifères furent importés dans les îles de la mer du Sud, ils reçurent des noms indiquant une comparaison avec le principal quadrupède do ces contrées : ainsi le cheval fut appelé « le cochon qui porte l'homme ». A Taïti, on appelait le mouton « le cochon qui a des dents sur le front ». (Forsler, loc. cit-, p. 38û.)
(2) Erskine, loc. cit., p. 272.
(3) Williams, Viti et les Vitiens, vol. 1, p. 13û.
(!t) Loc. cit., p. 133.
(5) Loc. cit., p. 112.
(6) Loc. cit., p. 180.
(7) Loc. cit., p. 177.
LUS SAUVAGES MODERNES
défont lu respectivement aux frères et aux sœurs, aux cousins germains, aux beaux-pères et aux gendres, aux belles-mères et aux brus, aux beaux-frères et aux belles-sœurs, de se parler et de manger à la môme table (t). » Pourtant, malgré tout ce que ses mœurs ont d’odieux, le Vitien n’est pas absolument inhumain. Si sa haine est profonde, son affection est sincère ; si son ressentiment est implacable, sa fidélité et sa loyauté sont solides et durables. Thakombau était un Vitien pur sang. Presque jusqu’au bout, il résista aux missionnaires. Il n’était pas seulement païen, mais antichrétien. A la fin, il se convertit et rassembla son peuple en Eglise : « Quelle congrégation il avait, dit M. Calvert. Des maris dont il avait déshonoré les femmes! des veuves dont il avait tué les maris! des sœurs dont les proches avaient été étranglés par ses ordres! des parents dont il avait mangé les amis! et des enfants, fils de ceux qu’il avait égorgés, et qui avaient juré do venger les malheurs de leurs pères (2) ! » Cependant, cet homme môme, un adultère, un parricide, un cannibale, dont les mains étaient souillées de cent meurtres, avait encore en lui quelque chose de noble et de sympathique, puisque, en dépit de tous ses crimes, il sut se concilier rafTeclion, l’amitié, et jusqu’au respect d’un aussi excellent homme que M. Calvert.