I.ES SAUVAGES MODERNES
d’un repas d’Esquimaux : « Kooilittuck (1) ine fit connaître, ditil, un nouveau genre d’orgie des Esquimaux. Il avait mangé jusqu'à ce qu'il fût ivre, et à chaque moment il s’endormait, le visage rouge et brûlant, et la bouche ouverte : à côté de lui, était assise Arnalooa (sa femme), qui surveillait son époux, pour lui enfoncer, autant que faire se pouvait, un gros morceau île viande à moitié bouillie dans la bouche, en s’aidant de son index : quand la bouche était pleine, elle rognait ce qui dépassait les lèvres. Lui mâchait lentement, et il peine un petit vide s’était-il fait sentir, qu’il était rempli par un morceau de graisse crue. Durant cette opération, l’heureux homme restait immobile, ne remuant que les mâchoires, et n’ouvrant pas même les yeux; mais il témoignait de temps à autre son extrême satisfaction par un grognement très-expressif, chaque fois que la nourriture laissait le passage libre au son. La graisse de ce savoureux repas ruisselait en telle abondance sur son visage et sur son cou, que je pus aisément me convaincre qu'un homme se rapproche plus de la brute en mangeant trop qu’en buvant avec excès. Les femmes, après avoir donné de leur mieux la pâtée à leurs maris, jusqu’à ce que ceux-ci se soient endormis, et ne s’étant pas négligées elles-mêmes, n’avaient plus maintenant qu’à caqueter et à mendier, selon leur habitude. »
Crantz (2) décrit ainsi un festin chez quelques Esquimaux plus civilisés du Groenland : « Un commissionnaire, invité à un grand dîner chez plusieurs Grocnlandais de distinction, compta les plats suivants : t° harengs secs; T chair de veau marin séchée; 3“ dito bouillie; k° dito à moitié crue et gâtée, et qu’on appelle mikiak ; 5° des guillemots bouillis; (>“ morceau de queue de baleine à moitié gâtée : c’était le plat principal, ou la cuisse de venaison, qui était l’attrait particulier du repas; 7° saumon sec; 8° renne séché; 9° dessert de camarines mêlées au chyle
(1) Journal de Lyon, p. 181. — Voyez aussi Uoss, loc. cil., p. 648.
(2) Cranlz, Histoire du Groenland, \ol. I, p. 172.
LES SAUVAGES MODERNES
extrait de la panse d’un renne; 10" le môme, à l'huile de baleine. »
Pendant la plus grande partie de l’année, ils ont beaucoup de peine à se procurer la -quantité d’eau suffisante pour se désaltérer. 11 peut sembler étrange qu'un peuple entouré de neige et de glace souffre de la privation d’eau ; mais la somme de chaleur nécessaire pour fondre la neige est si grande, qu’un homme dépourvu des moyens de faire du feu pourrait mourir de soif au milieu de ces régions polaires, tout aussi bien que dans les déserts sablonneux de l’Afrique. « Toute tentative directe, dit Kane, pour se rafraîchir à l’aide de la neige amenait le sang aux lèvres et à la langue; on était brillé comme par un caustique (1). » Quand les Esquimaux visitaient le capitaine Parry, ils demandaient toujours de l’eau, et ils en buvaient de telles quantités, « qu’il était impossible de leur fournir la moitié de ce qu’ils eussent voulu » (2). Dans l’extrême nord, une des principales fonctions des femmes, pendant l’hiver, consiste à faire fondre de la neige au-dessus de leurs lampes, en nourrissant la mèche d’huile, si la flamme ne s’élève pas bien d’elle-même (3) ; la chaleur naturelle de la chambre n’est point suffisante pour liquéfier la neige, car les huttes sont toujours maintenues, autant que possible, à une température inférieure à celle de la glace. Toutefois, au sud du Groenland, les huttes sont construites en gazon, etc., et sont très-chaudes (fi). Mais il faut se souvenir que le froid est plus nécessaire que la chaleur à ceux des Esquimaux qui habitent des demeures de neige, parce que, si la température s’élève à 32 degrés, le suintement continuel du toit produit beaucoup d’inconvénients; et, en fait, la saison la plus malsaine est le printemps, lorsqu’il fait trop chaud pour rester sous des huttes de neige et trop froid pour vivre sous la tente. Ainsi donc
(1) Kaue, Exploration dans l’océan Arctique, vol. I, p. 190.
(2) Parry, lue. cit., p. 188.
(3) Journal arctique dJOsborne, p. 17.
4) Egedo, lor. cit., p. 116.