I.ES SAl YAf.ES MODERNES
les Esquimaux, quoique habitant un climat si rigoureux, seraient, par la nature même de leurs demeures, privés de l’usage du feu, quand même ils posséderaient du bois de chauffage. « Jamais, dit Simpson, ils ne paraissent songer au feu comme à un moyen de donner de la chaleur (1). » Ils se servent de leurs lampes pour cuisiner, s’éclairer, faire fondre la neige et sécher les vêtements. bien plus que pour échauffer l’atmosphère (2); et, comme la température du corps des Esquimaux est presque la même que la nôtre, il est évident qu’ils ont besoin de beaucoup de nourriture animale. La quantité de viande qu’ils consomment est étonnante, et il est à remarquer (pie, par suite de la rareté du bois dans l’extrême nord , ils emploient la même substance comme nourriture et comme combustible; la matière calorifique est la même — savoir, la graisse de baleine, — qu’il s’agisse d’obtenir de la chaleur par digestion ou par combustion ; que celte matière doive être mise dans une lampe pour brûler, ou dans l'estomac pour être digérée. Toutefois, l’été, quand il est moins nécessaire de tenir abaissée la température générale, ils brûlent quelquefois des os bien saturés d’huile. Pour obtenir du feu, les Esquimaux se servent généralement de pyrites de fer et de morceaux de quartz, dont ils font jaillir des étincelles sur de la mousse qui a été préalablement bien séchée et frottée entre les mains (3). Ils connaissent aussi le moyen de s’en procurer par la friction (/|), ce qui est une opération plus longue et plus fatigante. 11 paraît, pourtant, que tel est le procédé communément employé par les Esquimaux du Groenland (5).
C’est une opinion vulgaire que, sans le secours du feu, l’homme pourrait à peine vivre dans les climats tempérés, et ne
(1) Simpson, Découvertes dans l'Amérique du Nord, p. 346.
(2) Kane, loc.cit., vol. Il, p. 202.
(3) Kane, loc. cit., vol. I, p. 379. — Parry, loc. cil., p. 504. — Ross, loc. cil., p. 513.
(4) Journal de Lyon, p. 290.
(5) Egede, loc. cit., p. 138.
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vivrait certainement pas clans les régions arctiques. Cependant, en présence des faits ci-dessus, ainsi que d’autres que nous allons bientôt rapporter, on peut douter qu’il en soit réellement ainsi. Les Esquimaux n’emploient pas le feu pour chauffer leurs habitations; la cuisson des aliments est chez eux un raffinement, et la fonte môme de la neige pourrait s’effectuer par la chaleur naturelle du corps. Il est de fait que ceux des Esquimaux qui vivent plutôt de renne que de veau marin, ayant peu de graisse, ne font guère usage du feu.
Au sud, les objets à la disposition des hommes sont des arcs et des flèches, des harpons, des lances, des lignes, des hameçons, des couteaux, des coupe-neige , des ciseaux à fendre la glace, des bêches pour enlever la neige, des outils à faire des rainures, des archets, des forets, etc. Les femmes ont des lampes et des chaudrons qu’on chauffe avec des pierres, de la mousse pour la lampe, des morceaux de pyrites de fer, des aiguilles d’os, des nerfs pour faire des ligatures, des grattoirs (fig. 7G-78), des cuillers de corne, des vases de peau de veau marin, des os pointus, des cuillers à recueillir la moelle, et des couteaux. Généralement aussi elles ont, suivant le docteur Rae, un petit morceau de pierre, d’os ou d'ivoire, long d’environ G pouces et épais d'un demi-pouce, qui est destiné à arranger la mèche dans la lampe.
Kane donne l’inventaire suivant d'une hutte d’Esquimaux qu’il visita : une coupe de peau de veau marin pour recueillir et conserver l’eau; une omoplate de morse pour servir de lampe, une large pierre plate pour la recevoir; une autre pierre large, mince et plate, pour recevoir la neige fondante; une pointe de lance avec une longue corde de boyau de morse; une penderie pour les vêtements; enfin les vêtements eux-mêmes : tels étaient tous les biens terrestres de cette pauvre famille (1). Dans leurs voyages, il leur faut moins encore : de la viande crue et un sac de cuir, voilà tout ce dont ils ont besoin.
(1) Kane, Explorations dans l'océan Arctique, vol. I, p. 381.
LES SAUVAGES MODERNES
Fig. 153.
Fig. 154.
Les ustensiles des Esquimaux sont simples et en petit nombre, mais très-ingénieux. Les femmes se servent de couteaux demicirculaires, et offrant beaucoup de ressemblance avec les curieux couteaux en forme de croissant, qui sont si communs dans le Danemark. Maintenant, toutefois, ils sont faits de métal, depuis que les Esquimaux du sud ont pu, quoique en petite quautité, en obtenir des Européens.
Quelques-uns de ces indigènes brisent aussi des fragments d'aérolithes de fer, qu'ils aiguisent à coups de marteau, et fixent ensuite clans un manche de corne ou d'os. Les pointes de flèche sont d’espèces et de formes diverses. On les fabrique, non par percussion, mais par pression, et. pour ce travail, on se sert de l’extrémité d’un bois de renne inséré dans un os: l’os lui -même ne serait pas assez dur. Le bois des flèches est court : on lui donne une forme droite eu le soumettant à la vapeur, et on le garnit de plumes il son extrémité supérieure. Ces plumes sont attachées avec dos nerfs de renne. Les arcs sont généralement de bois, soit faits d’un seul morceau roidi à la fumée, soit composés de trois pallies qui sont très-adroitement rapprochées et assujetties ensemble avec de l’os ou des nerfs. Quand on ne peut se procurer du bois, on a recours à l’os ou à la corne. Ils ne paraissent pas être de très- bons archers; mais le capitaine Parry (1) croit qu’ils atteindraient généralement un renne à une distance de /i0 ou ko mètres, si l'animal restait en
Pointe de flèche.
Pointe de tance.
(1) Parry, loc. cit., p. 511.
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repos (1). Les lances sont faites connue les flèches, mais plus grandes; les pointes aussi sont souvent barbelées, et, dans beauaïup de cas, adaptées au bois d’une façon lâche, mais solidement attachées à une longue courroie de cuir qui est liée à l'extrémité du javelot. Pour lancer le harpon, ils font usage d’un manche court, ou bâton de trait, long d’environ 2 pieds, étroit par en bas, large de h pouces par en haut, et pourvu, sur chaque côté, d’une entaille destinée à recevoir le pouce et l’index. Avec de telles armes, ils ne craignent pas d’attaquer, nonseulement le veau marin et le morse, mais encore la baleine. Autant que possible, ils lancent contre la baleine un grand nombre de harpons à la fois, « harpons auxquels pendent des vessies faites de grandes peaux de veau marin, et dont plusieurs gênent et embarrassent tellement l'animal, qu'il ne peut plonger très-profond. Quand il est à bout de foras, ils l’achèvent alors avec leurs petites lances. » Kane donne la figure d'une de ces lances, dont le tranchant ressemble exactement à la lame des « haches » plus longues qu'on retrouve dans les amas de coquilles du Danemark (2).
Les Esquimaux ont trois procédés principaux pour tuer les veaux marins. Le plus souvent, ils emploient le harpon et la vessie. Quand un Esquimau , dans son kayak, « découvre un veau marin, il essaye de le surprendre à l'improviste, en se mettant à dos le vent et le soleil, de manière à n ôtre ni vu ni entendu de sa proie. 11 tâche de se cacher derrière une vague et se dirige en hâte, mais sans bruit, vers l’animal, jusqu’à ce qu’il n’en soit plus qu'à une distance de quatre, cinq ou six brasses; pendant ce temps il prend bien soin que le harpon, la corde et la vessie soient tout prêts (3). » Aussitôt que le veau marin est
(1) Les Esquimaux du Groenland ont depuis longtemps abandonné l'are et les flèches, pour se servir de fusils que leur procurent les Danois. A beaucoup d’autres égards aussi, leurs anciennes habitudes se sont modifiées, et leur état s’est fort amélioré par suite de ces relations.
(2) Kane, Explorations dans l’océan Arctique, vol. Il, p. 129.
(3) Cranlz, p. 154.
LES SAUVAGES MODERNES
frappé, la pointe du javelot se détache du bois et, au môme moment l'Esquimau jette à l’eau la grosse vessie gonflée d’air. Elle est souvent entraînée sous les flots pendant quelque temps, mais c’est un si lourd obstacle, que la hôte blessée est bientôt obligée de revenir sur l’eau. « Le Grocnlandais se lnlte vers l’endroit où il voit reparaître la vessie, et frappe le veau marin, dès qu’il se montre », avec lu grande lance ou « angovigak ». Celleci n’est pas barbelée, et, par conséquent, ne reste pas dans le corps de la victime, mais on peut s’eu servir à plusieurs reprises, jusqu’à ce que l’animal soit épuisé. La seconde manière est la « chasse aux battements de mains». Si les Esquimaux trouvent
Fig. 155.
Harpon d’os.
des veaux marins dans une crique ou dans une passe, ou qu’ils puissent les y pousser, ils les effrayent en poussant des cris, en claquant des mains, en jetant des pierres, chaque fois que ces pauvres bétes viennent à la surface pour respirer, jusqu'à ce qu’enfm, à bout de forces, elles se laissent tuer aisément. L hiver, lorsque la mer est gelée, les veaux marins, obligés de mettre le nez à l’air de temps en temps, tiennent ouverts quelques trous qui leur permettent de venir respirer : quand l'Esquimau eu a découvert un, il attend patiemment l’apparition de l’animal, et alors il le tue immédiatement avec son harpon.
Ia*s Esquimaux chassent très-bien à l’affût, et sont fort secondés par l'habileté avec laquelle ils parviennent à imiter le cri du renne. Les poissons sont pris tantôt à l’hameçon et à la ligne, tantôt au moyen de petits filets, quand ils viennent en troupes au rivage pour frayer, tantôt enfin avec le javelot. Les filets se composent de « petits cercles ou anneaux de baleine fortement unis ensemble par d'autres anneaux de même substance» (t).
(I) Purry, lue. cit., p. 100.
LES SAL'VAGES MODERNES
Les lignes de pèche sont aussi faites de haleine (1). Iji saumon est quelquefois si abondant, que dans Boothia Félix, le capitaine Ross. en acheta une tonne pour un couteau. Ils tuent les oiseaux avec un instrument qui ressemble, à plusieurs égards, aux « bolas » de l’Amérique du Sud : il consiste en un certain nombre de pierres ou de dents de morse attachées à de courts morceaux de ficelle, qui tous, par l’autre bout, sont reliés ensemble (2). Les javelots destinés à être lancés aux oiseaux ou autres petits animaux se bifurquent à leur extrémité, outre qu’ils offrent vers le milieu trois autres pointes barbelées dirigées en sens divers. Si donc les deux du bout manquent leur but, un des trois dards du centre peut encore frapper la victime. On prend aussi les oiseaux aquatiques dans des nœuds coulants de baleine, mais « l'époque de la mue amène la grande récolte d’oiseaux, car quelques personnes, traversant ;ï gué les lacs peu profonds, peuvent bientôt mettre à bout les hôtes de ces eaux, et les saisir à la main » (3).
Toutefois ceux qu’on appelle « les montagnards des terres arctiques» n’ont, dit-on, aucun moyen de tuer le renne, quoiqu’il abonde dans leur pays, et ils ne savent point pécher non plus, bien que, chose assez curieuse, ils prennent de grandes quantités d’oiseaux avec de petits filets à la main. Les veaux marins, les ours, les morses et les oiseaux constituent presque toute leur alimentation (/j). Ni les Esquimaux Américains, ni ceux du Groenland, n’ont réussi à apprivoiser le renne. Ils n’ont d’autre animal domestique que le chien, qu’on emploie quelquefois pour la chasse, mais surtout pour l’attelage des traîneaux.
Les traîneaux varient beaucoup, quant à la forme et quant
(1) Egede, loc. cit., p. 107.
(2) Simpson, loc. cit., p. 156.
(3) Journal de Lyon, p. 338.
(4) Kane, Explorations arctiques, vol. II, p. 208, 2t0. — Voyez aussi Richardson, Expédition arctique, vol. Il, p. 25. — Simpson, Découvertes dans l’Amérique du Mord, p. 347. — Ross, loc. cit., p. 585.
LES SALVAGES MODEHNES.
ai3
aux matériaux dont on les fait; selon le capitaine Lyon, les meilleurs sont faits avec des mâchoires de baleine sciées il une épaisseur de 2 pouces environ et à une profondeur de 6 pouces à un pied. Ce sont là les supports qui sont doublés d'une surface plane de la môme matière.
Ix's côtés sont rattachés par des morceaux d’os, de corne ou de bois, fortement unis ensemble. Dans la Boothia, le capitaine Ross vit des traîneaux dont les supports étaient faits de saumons empaquetés en forme de cylindre, roulés dans des peaux, et congelés de manière à offrir une masse compacte. Au printemps, on fait des sacs avec les peaux, et l’on mange le poisson (I). Quoi qu’il en soit, ces traîneaux sont admirablement construits, si l’on songe à la simplicité des instruments qui aident à leur confection.
Leurs bateaux sont aussi d’un travail très-ingénieux. 11 y en a de deux sortes : le kajak, ou bateau des hommes, et l’umiak, qui est celui des femmes. Le premier est long de 18 à 20 pieds, large de 18 pouces au milieu, et va en s’amincissant aux deux extrémités. 11 a à peine un pied de profondeur. N’ayant point de boute-hors, il est par conséquent très-difficile de s’y tenir en équilibre. 11 est entièrement ponté, à l’exception d’un trou au milieu, où l'Esquimau passe les jambes. Le bateau ne saurait donc se remplir d’eau, et même, s’il chavire, il suffit, pour le redresser, d’un prompt coup d’aviron ou plutôt de pagaie. Un Esquimau habile exécutera avec la plus grande aisance des sauts périlleux avec son embarcation. Malgré cela, ils se noient souvent, et la navigation est si dangereuse, qu’ils vont généralement par couples, de façon à pouvoir s'aider mutuellement dans les circonstances critiques, car les bords du kajak, faits do peau, sont très-minces, et s’ils viennent à se heurter contre un banc de glace, ou l’un de ces trains de bois flottant qui abondent dans les mers du Groenland, ils peuvent être mis en pièces : eu
(1) Hoss, lue. cit., Appendice, p. 2i.
LES SAUVAGES MODERNES
pareil cas, le malheureux Ksquim.iu n’a guère chance de se sauver. L’unhak est beaucoup plus large, et il a un fond plat. 11 est fait de lattes minces ajustées ensemble avec des baleines et couvertes de peaux de veau marin. Les Esquimaux que Ross observa à l'extrémité septentrionale de la baie de llaffin étaient absolument dépourvus de canots, « et ne se souvenaient même pas d’avoir vu un bateau » (1). 11 est extraordinaire, connue il le remarque avec raison, de trouver « un peuple maritime et adonné à la pêche dénué de tout moyen de naviguer » ; mais nous devons nous rappeler qu’ils ne possédaient point de bois, et qu’il n’y avait dans l’année que quelques semaines où la mer fût dégelée. Rien de surprenant à ce qu’on prît les vaisseaux de Ross pour des créatures vivantes (2), et à ce que ces bateaux excitassent un étonnement et une admiration sans bornes. Kane (3) confirme aussi l’absence de bateaux, mais il ajoute « qu’ils avaient la tradition du kajak. »
Pour préparer les peaux, les Esquimaux usent de certains instruments de pierre (fîg. 7G, 78) qu’on a souvent méprisés à cause de leur simplicité, mais qui pourtant offrent un intérêt particulier, par suite de leur exacte ressemblance «avec certains ustensiles anciens très-communs dans diverses parties de l’Europe, et dont nous avons déjà donné la description à la page 72. La magnifique collection de M. Christy contient trois de ces outils à gratter les peaux, qui viennent de chez les Esquimaux situés au nord du détroit de Behring. Ils sont d’ivoire fossile. Il en possède un autre, trouvé dans un tombeau du Groenland, qui ne remonte probablement pas au delà du xv' siècle, et qui appartient à la période de pierre, amenée par la suspension des rapports avec la Norvège. Plusieurs archéologues avaient cru que les a grattoirs » étaient « probablement des couteaux qu’on tenait à la main, entre le doigt et le pouce, par leur gros bout
(1) Ross, Haie de llaffin, p. 170.
(2) Ross, toc. cit., p. 118.
(3) Kane, La-ploratiovs antiques, vol. Il, p. 185, 210.