I.ES SAUVAGES MODERNES
l’occasion d'observer des instruments de pierre chez les sauvages modernes nous donneront des informations plus détaillées tant sur la manière précise dont on eu fait usage quo sur la façon dont on les fabrique;. nous espérons qu’ils ne recueilleront pas seulement des armes d’un beau travail, mais encore et surtout les modestes ustensiles de la vie journalière.
Plusieurs archéologues ont prétendu que les habitants des amas de coquilles du Danemark avaient dit posséder des armes plus redoutables qu’aucune de celles trouvées jusqu’ici chez eux. Au dire de ces savants, il leur eût été impossible, en effet, d'abattre de gros gibier, comme, par exemple, le taureau et le veau marin, avec les simples armes d'os et de pierre qui seules ont été découvertes jusqu’à ce jour. Le professeur Worsaæ, dans l’ouvrage bien connu intitulé : Des antiquités primitives du Danemark (I), ne craint même pas de dire ce qui suit : « Contre les oiseaux et autres petits animaux, ces flèches de pierre pourraient être efficaces, mais contre les espèces plus grosses, telles que l’aurochs, l’élan, le renne, le cerf et le sanglier, elles étaient évidemment- insuffisantes, d'autant plus que ces animaux, à peine frappés, deviennent souvent furieux ». Il est clair qu’eu formulant cette supposition, le professeur Worsaæ a commis une erreur complète.
M. Galton m’apprend que la dextérité avec laquelle les sauvages de l’Afrique méridionale égorgent et découpent de grands animaux, à l aide des plus méchants couteaux, est réellement extraordinaire. Les Dammaras n'avaient d'ordinaire qu’un morceau de fer aplati et attaché à un manche, ou, à défaut de cet instrument, le tranchant de leurs lances plates. Pourtant, avec ces misérables outils, ils dépeçaient des girafes et des rhinocéros que même avec d’excellents couteaux de fabrique européenne M. Galton avait beaucoup de peine à entamer. D'autres tribus sauvages découpent aisément la chair avec des morceaux d’écaille ou de bois dur.
(1) Page 18.
LES SALVAC.KS MODERNES
Afifi
11 est très-remarquable de voir avec quelle perfectiou savent coudre les Hottentots, les Esquimaux, les Indiens de l’Amérique du Nord, etc., alors que leurs alênes et leurs nerfs remplaceraient fort mal, entre nos inains. les aiguilles et le fil. Comme nous l’avons déjà mentionné à la page 255, certains archéologues timorés hésitaient à attribuer à l’àge de pierre les cavernes de rennes de la Dordogne, à cause des aiguilles d’os et des œuvres d'art qu’on y trouve. Les trous des aiguilles surtout ne pouvaient avoir été faits, à ce qu'ils pensaient, qu’avec des instruments métalliques. Le professeur Lartet leva ingénieusement ces doutes en fabriquant lui-mème une aiguille semblable avec un caillou; mais il aurait pu invoquer le fait rapporté par Cook (1) dans son premier voyage, à savoir, que les Néo-Zélandais réussirent à percer de part en part un morceau de verre qu’il leur avait donné, en s’aidant dans ce travail, à ce qu’il suppose, d’un fragment de jaspe.
Les Brésiliens portent aussi des ornements de quartz imparfaitement cristallisé, d’une longueur de à à 8 pouces, et d’un diamètre d’un pouce environ. Si dure que soit cette substance, ils parviennent à la percer d'une extrémité à l’autre, en se servant pour ce travail de la feuille pointue du grand plantain sauvage, avec un peu de sable et d’eau. Le trou est ordinairement transversal, mais les ornements que portent les chefs sont percés dans le sens de la longueur, ce qui, selon M. Wallace, doit exiger des années entières (2).
Les œuvres d'art trouvées dans les cavernes de la Dordogne ne valent pas mieux que celles des Esquimaux ou des Indiens de l’Amérique du Nord. En fait, l’appréciation de l’art doit être regardée plutôt comme caractérisant la race que comme indiquant un degré particulier de civilisation. Nous voyons en outre que, dans beaucoup de cas, une certaine connaissance de l’agriculture
(1) vot. m, p. m.
(2) Vnyaqex sur l'Amazone, p. 27S.
LES SAl VAC.ES MODEHNES.
a précédé l'usage des métaux, et les fortifications de la Nouvelle- Zélande, aussi bien que les vastes moraïs des îles de la nier du Sud, viennent a l’appui de la théorie qui attribue plusieurs de nos camps, de nos grands tumuli et autres restes druidiques, à la dernière période de l’âge de pierre. Nous avons déjà décrit le grand moraï d’überea, à Taïti (page 390). De plus, les célèbres statues de l’île de Pâques sont réellement colossales. L’une d’elles, qui s’est écroulée, mesure vingt-sept pieds de long, et d’autres paraissent plus grandes encore. Les maisons des îles des Larrons sont aussi fort remarquables. Les plus grandes étaient supportées par de fortes pyramides de pierre. Celles-ci étaieut, suivant Freycinet (1). d'une seule pièce, faites de craie, de sable ou de grosses pierres, couchées dans une espèce de ciment. On les trouvait en grand nombre : dans un endroit, elles formaient une rangée de pierres longue de âOO mètres. Anson, qui le premier les a décrites, en a vu beaucoup de 13 pieds de haut, et l’une de celles qu’observa Freycinet ne mesurait pas moins de *20 pieds. Elles étaient carrées a la base, et reposaient sur le sol. Chaque pilier supportait un hémisphère dont le côté plat était tourne eu haut. Les insulaires de la mer du Sud fournissent des exemples étonnants de ce qu’on peut exécuter avec des instruments de pierre. Leurs maisons sont grandes, souvent bien Itàties, et leurs canots ont excité l’admiration de tous ceux qui les ont vus.
Donc, quoiqu’on puisse considérer l usage de la pierre en tant que principale matière des instruments et des armes, comme le propre d'un état primitif de civilisation, il est évident toutefois que cet état comporte lui-mème beaucoup de nuances. Par exemple, le Mincopie ou l’Australien n’est pas à comparer un seul instant avec le naturel demi-civilisé des îles de la Société. Dans l’ancien âge de pierre de l’Europe, nous trouvons également la preuve de nombreuses variétés. Les sauvages habitants
(1) Vol. Il, p. 318.
LES S.\l VAI'.KS MODtSRNRS.
tante de conditions extérieures agissant à la longue sur les générations.
Si nous prenons quelques-unes des choses les plus généralement utiles dans la vie sauvage, et en même temps les pins faciles à acquérir, comme, par exemple, les arcs et les flèches, les frondes, les bâtons de trait, les animaux domestiques, la poterie ou la connaissance de l’agriculture, nous pourrons croire à priori que leur acquisition a suivi une succession régulière. La table que nous annexons page suivante, et à laquelle nous croyons qu’on trouvera quelque intérêt, montre pourtant qu’il n’en a pas été ainsi. Elle donne une idée du progrès réalisé par divers peuples sauvages, au moment où les Européens les visitèrent pour la première fois.
Plusieurs des différences indiquées sur cette table peuvent aisément s’expliquer. Le sol glacé et la température arctique des Esquimaux n’encourageaient, ne permettaient même pas l’agriculture. D’un autre côté, l’absence de porcs dans la Nouvelle- Zélande, de chiens dans les îles des Amis, et de toute espèce de mammifères dans 1 île île Pâques, tient probablement à ce que les colons primitifs ne possédaient pas ces animaux, et que leur isolement les empêcha toujours, dans la suite, de s’en procurer. 11 faut aussi se souvenir qu’en général, le sauvage le plus arriéré ne peut si? servir que d’une ou deux armes. 11 est limité à celles qu’il peut emporter avec lui, et naturellement il préfère celles qui offrent l’utilité la plus générale (1). Toutefois cette explication ne rend pas compte de tous les faits. Dans la Colombie, en Australie, au cap de Bonne-Espérance et ailleurs, l’agriculture était inconnue avant l’arrivée des Européens. L’île de Pâques, au contraire, renfermait de vastes plantations de patates douces, d’ignames, de plantain, de cannes à sucre, etc. Pourtant les Chinooks de la Colombie avaient des arcs et des flèches, des hameçons et des filets; les Australiens avaient des bâtons de trait,
(1) Les armes de guerre, dépendant beaucoup du caprice des chefs, sont probablement plus sujettes au changement que celles de chasse.
LES SAUVAGES MODERNES
Chiens Pour Pour Pour Pour Pour Pour Pour Pour la Pour Pourl’a- Pourl’a- Pourl’a-
la la la la la le le laine et la limen- j limen- limon-
chasse. chasse, chasse. chasse, chasse, trait. trait, la chas, chasse, talion, talion, talion.
Porcs (domestiques) Quelq.- Beau-
uns. coup.