‹ L'homme criminelChapitre 127 sur 315 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

J'en connais deux qui y réussircnl, à ce qu'ils m'ont tlil, en piquant la partie lalouéc avec des aiguilles trempées dans du suc de figues vertes. Combien souvent cela arrive on le devine par l'énorme disproportion qui oxiste entre les criminels tatoués en bas âge (40 Giq) et les adultes (7 0|o).

Quatre fols seulement sur 89, j'ai remarqué un tatouage laissé inachevé parceque le patient n'avait pu résister à la douleur; une seule fois le tatouage avait disparu, et seulement d'une façon incomplète, au bout de 35 années. Mais cela peut arriver; nous en avons la preuve désormais irréfutable dans les études de Gasper, Ilutin et Tardieu (1). Le premier a trouvé 3 tatouages effacés sur 66; le second 4 sur 36, le troisième 22 sur i79. On avait obtenu ce résultat en employant le vermillon et le charbon pilé.

Sur 89 criminels tatoués, 71 avaient subi celle opération dans la prison ou dans la maison de correction, 8 <lans l'armée, 4 dans divers sanctuaires, 4 chez eux.

(1) HuTiN, Recherches sur le tatouage, 1855. — Tarwku, 1855,ylMn. hyp. pub., iir. — Dans les Mémoires de Viclocq il est question de deux forçats évadés, qu'il reconnut grâce à. leurs tatouages; et d'une simulation d'identité que lui-même opéra heureusement, en reproduisant le tatouage d'un autre individu (ii, 167). La haute importance médico-légale du tatouage paraît dans le procès Tickborhe. Ce personnage avait fait graver sur lui, à 20 ans, une croix, un cœur et une ancre-, le faux Tickbornc n'en avait nulle trace , cela permit de le confondre. — Le tatouage résiste à la macération dans l'eau et même à une putréfaction avancée. Maxime Du Camp rapporte qu'il a vu un cadavre déjà réduit à un état de putréfaction très-avancée, et qu'il était impossible de reconnaître; mais il avait encore, sur le bras, un autel surmonté d'une flamme avec ces mots: Toujours pour mon Elise; c'était pour cette femme qu'il s'était noyé. — Voilà donc une nouvelle preuve de l'utilité du tatouage comme indice: il peut expliquer les causes d'nu suicide.

7. — Causes. — Il serait curieux pour l'anlhropologne (le rechcrclier le motif qui a fait persister dans le» classes inférieures et plus encore chez les criminelune coutume si peu avantageuse, et parfois si nuisilile. Essayons-le.

a) La religion, qui a tant de pouvoir sur les peuples, et qui se montre si opiniâtre k conserver Ip-î habitudes, les coutumes antiques, a certainement contribué à maintenir cet usage: nous en voyons une preuve quasi-officielle à Lorette. Ceux qui ont une dévotion pour un saint, croient, en gravant son image sur leur propre chair, lui donner une preuve, un témoignage éclatant de leur amour. Nous savons que les Phéniciens se gravaient sur le front le signe de leur divinité (EwALD, Ind. AUerth., m); à l'île Marshall on doit demander aux dieux la permission de se tatouer, et les prêtres de la Nouvelle-Zélande font seuls l'office de tatoueurs (ScHERZER, 1. c). — Là, ajoute Lubbock, on croit que la femme qui ne porterait pas le tatouage orthodoxe ne pourrait jouir de la félicité éternelle (PressL Man., p. 459); les femmes de la Bretagne se tatouaient i pour obéir à la religion (César, i, Pline, 33). Les Birmans se gravent souvent des caractères mystérieux et des signes qui, à ce qu'ils croient, les rendent invulnérables.

Les adorateurs de la déesse Syra, 'puncluris' se notant omnes, dit Lucien (De Dea Sira, 1847, p. 346). Les prc- i miers chrétiens, à l'aide du feu, se gravaient sur les | bras et à la paume de la main le nom du Christ et I le signe de la croix; cet usage est encore trés-commun I chez nous (Procope, Comment., p. 4). Jusqu'en 1688, 1 écrit Thévenot, les chrétiens qui se rendaient à Bethléem I ^suivaient l'usage de se faire tatouer dans le sanctuaire. I

CIIAPITIIK l'niîMIEll

Sur 102 criminels Uiloucs, 31 i)ortaicnL des signes religieux. Les marins ont encore un autre motif pour se latouer: ils veulent qu'on puisse les reconnaître s'ils périssent en mer.

b) La seconde cause est l'esprit d'imitation. Un bon soldat lombard me répondait en riant, un jour que je le raillais d'avoir dépensé une petite somme pour se faire gâter le bras: «Voyez-vous, monsieur, nous sommes comme les moutons; que l'un de nous fasse une chose, tous aussitôt l'imitent, au risque même de se faire du mal ». 11 arrive souvent qu'une compagnie entière porte le même signe, un cœur, par exemple; c'est là une preuve curieuse de cette influence.

Dans la prison de Mlejad , Lacassagne a vu 10 détenus qui, pour imiter un de leurs compagnons, s'étaient fait graver sur le bras le mot: Pas de chance. L'un d'eux disait qu'il l'avait fait parceque tous les prisonniers étaient ainsi.

II y a des tatouages inspii'és par la vengeance. Baslrenga, le féroce assassin de T..., avait sur les bras divers tatouages (un cheval, une ancre, etc.); sur le conseil de son père, qui lui remontra que ces dessins le feraient plus aisément reconnaître, il les effaça. Mais, en 1868, il fut arrêté de nouveau par les agents et, comme il opposait une vive résistance, l'un d'eux le frappa si violemment à. la tête, qu'il en a encore un œil abîmé. Oubliant alors toute prudence, il se tatoua de nouveau le bras droit, il y grava celte date fatale de 1868 et un pot sur le bras qui devait frapper. « Il conservera celte marque cent mille années, m'a-t-il déclaré, jusqu'au jour où il pourra assouvir sa vengeance ».

Ce fait est curieux; il reproduit une des causes qui portent les sauvages à se tatouer, — l'enregistrement;

TROISIÈME PAirriE

— il monlre en môme temps que, chez les criminelsnés, l'esprit de vengeance l'emporte sur la prudence la plus vulgaire, même lorsqu'ils ont été mis sur leurî^ gardes.

d) L'oisiveté y est bien aussi pour quelque chose. Elle explique le nombre si grand de tatouages que nous rencontrons chez les déserteurs, les prisonniers, les bergers, les marins. Sur 89 individus latoués, j'en ai vu 71 qui avaient subi celte opération dans la prison. L'inaction est plus pénible à supporter que la douleur morne !

Les emblèmes, a dit Lacassagne, dépendent de la fantaisie de l'opérateur. On en voit tant dans les prisons, inspirés soit par l'amour du gain, soit seulement par l'envie de se distraire ! « Cela fait passer le temps , lui disait l'un d'eux; j'aime à dessiner et, faute de papier, j'opère sur la peau de mes compagnons ». Lacassagne en a trouvé beaucoup qui ignoraient la signification de leur propre tatouage: l'oisiveté y avait certainement contribué pour beaucoup.

e) Mais l'influence de la vanité est encore pins grande. Ceux mêmes qui n'ont pas étudié les aliénés savent combien cette passion puissante, qui se trouve à tous les degrés de l'échelle sociale, et peut-être chez les animaux, peut conduire aux actions les plus bizarres, les plus folles, depuis le chevalier qui raffolle d'un petit bout de ruban , jusqu'à l'idiote qui se pavane avec un brin de paille passé dans son oreille. C'est pour cela que les sauvages, qui vont entièrement nus, portent des dessins sur la poitrine; c'est pour cela que nos contemporains, qui sont vêtus, se tatouent la partie du corps la plus exposée aux injures de l'air, particulièrement l'avant-bras, et plus souvent le droit que le

GirAPITP.E PREMIER

o-anclie. Un vieux sergent piémonlais me disait qu'en IcSSO il n'y avait pas dans l'armée un brave soldat, surtout un sous officier, qui ne se tatouât, pour montrer son courage à supporter la douleur. A la Nouvelle- Zélande, les figures du tatouage varient comme chez nous celles de la mode. Il y a quelque temps c'étaient les lignes courbes qui étaient en vogue, aujourd'hui ce sont les figures (Novara Reîse, ii). Et la preuve que cela passe pour un ornement, c'est que dans ce pays les jeunes filles se tatouent pour dissimuler la couleur rouge de leurs lèvres, réputée chez ce peuple comme un manque de beauté. Pendant l'opération, leurs mères leur chantent: « Laissez-vous tatouer, pour qu'on ne dise pas, quand vous entrerez dans une fête: Quelle est celleci, qui a les lèvres rouges?» (Ibid.).

Et comme cette opération est très-douloureuse, et que seul un individu robuste peut la supporter, c'est une preuve de courage que de s'y soumettre, ou, pour mieux dire, c'est une preuve de l'insensibilité qui, chez les sauvages, remplace souvent le courage. Chez les Birmans, on encourt le reproche de mollesse, si l'on refuse de se tatouer. Ajoutons que pour eux îe lalouage est un vrai blason, indiquant la position sociale, le nombre des victoires remportées, etc.

A Nouka Tliva , les dames nobles peuvent porter des tatouages plus nombreux que ceux des femmes du peuple.

A Samoa les veuves se font, paraît-il, tatouer la langue; les hommes se peignent le corps, de la ceinture au genou.

Aux îles Marquises, on peut voir le crâne chauve des vieillards couvert de tatouages.

Dans la Guinée, tous les grands chefs ont la- peaaii vraiment damasquinée.

TnOISIÈME PARTIE

A la Nouvelle-Zélande, le tatouage est un véritable blason; les gens du peuple ne peuvent le pratiquer. Bien mieux, les chefs eux-mêmes ne peuvent s'orner de certaines marques qu'après avoir accompli quelque grande entreprise. Toupee, cet intelligent néo-zélandais qui fut, il y a quelques années, conduit à Londres, insistait auprès d'un photographe pour qu'il s'appliquât à faire bien ressortir son tatouage. « L'Européen écrit son nom avec la plume, disait-il; Toupee, l'écrit là ».

« Les Chonqui, disait-il à Dumont d'Urville, ont beau être plus puissa:nts que moi; ils ne pourraient porter ces lignes que j'ai sur le front, car ma famille est plus illustre que la leur ».

Dans l'antiquité, les Thraces et les Pietés reconnaissaient leurs chefs à certains tatouages.

Les Paga de Sumatra, ajoutent un nouveau trait toutes les fois qu'ils ont tué un ennemi.

f) L'esprit de corps et aussi l'esprit de secte doivent y contribuer. Je >suis arrivé à cette conclusion par l'examen de quelques initiales étudiées sur des incendiaires de Milan, et de certains signes trouvés sur les jeunes détenus de la Générale de Turin et de Naples. Des images de tarentules, de grenouilles, y apparaissent fréquemment. Je soupçonne quelques groupes de camorristes d'avoir adopté ce nouveau genre d'ornement primitif pour distinguer leur secte, comme autrefois ils avaient adopté les bagues, les épingles, les chaînes, et différentes coupes de barbe.

g) Enfin les stimulants des plus nobles passions humaines doivent aussi jusqu'à un certain point avoir leur part. 11 est bien naturel que les rites du village, l'image du saint patron, les souvenirs de l'enfance et l'amie du cœur, reviennent à l'esprit du pauvre soldat,

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