‹ L'homme criminelChapitre 147 sur 315 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un homme poussé au crime par la passion ou par une circonstance imprévue, aurait éprouvé de l'horreur au souvenir d'une pareille scène et aurait fait tous ses clïorts pour l'effacer de l'esprit des autres; lui, au contraire, s'y cramponne et s'efîorce de l'éterniser. Et on voit là, aussi, un peu de cette complaisance dans le crime, qui est propre au délinquant-né.

Boutellier, à vingt-un ans, tua sa mère de 50 coups de couteau et, se sentant fatigué, se jeta sur un lit voisin, où il dormit paisiblement. Robolio fit parer, comme pour une noce, le cadavre de sa femme, et le plaça à table entre lui et les deux fossoyeurs; tous les trois, dans cette position, eurent l'affreux courage de prendre leur repas. Relisez les procès de Souïïlard, Menesclou, Lesage, La Pommerais, la Polmann et ses filles, Gauthrie, vous y verrez que ces monstres ont dormi pendant toute une nuit k côté de leurs victimes; le dernier rité, Gaulhrie, fit même ainsi pendant deux nuits de suile.

Corvoisier, qui avait coupé à morceaux le cadavre d& son frère, ne voulut pas interrompre son repas quand on lui présenta les membres de sa victime, « Il est bien mieux là que dans mon ventre,» disait-il; et, comme on le menaçait de la guillotine, il reprit: « On pourra bien me mettre en deux, mais non en six, comme j'ai fait de celui-ci; son cerveau a jailli à une hauteur do dix pieds. Que n'ai-je pu vous traiter ainsi!))

Verdure, pendant qu'on exécutait son frère, déroba une bourse et quatre montres. « Quel malheur, disaitil, qu'il ne soit pas là pour en avoir sa part! » Lemairo, après avoir tué Deschamps, voulait en faire autant à son fils, et disait à ses complices qui l'en empêchaient: «Et quoi? j'en tuerais des milliers sans le moindre souci».

Claiisen, Luck, dil Casper, parlaient do leur ciime devant le tribunal avec tant de sang Iroid cl d'indifférence, qu'on les on aurait crus les témoins plutôt que Jcs auteurs.

C'est pour cela aussi que, dans l'argot des prisons, l'idée de l'homicide est exprimée par des termes burlesques tels que faire la saignée, faire une boutonnière, faire suer. Cette apathie extraordinaire, celte insensibilité en présence des souffrances d'autrui , il n'est pas rare de voir les criminels la garder pour eux-mêmes, et cela en vertu certainement, de la loi qui donne l'égoïsme pour base à la pitié. On a vu, il est vrai, des individus, tels que la marquise de Brinvilliers, Anlonelli (1), Boggia, Vallet, Bourse, frappés d'épouvante en face de l'échafaud; mais il n'en est pas moins vrai que la plupart conservent une grande indifférence jusqu'à la dernière heure, et, par cette aptitude, prouvent que l'amour de la conservation, — l'instinct le plus commun et le plus fort dans l'homme, — a complètement disparu de leur âme.

Pantoni, notre bourreau émérite, me racontait que presque tous les voleurs et les assassins marchent à l'échafaud en raillant. Un bandit de Yoghera demanda, quelques heures avant son exécution, un poulet bouilli, et le mangea tout entier de fort bon appétit. Un autre voulut, parmi les trois bourreaux, choisir son professeur. Valle, l'assassin d'Alexandrie, qui avait blessé mortellement, par pur caprice, deux ou trois de ses com-

(1) Quelques mois après que celui-ci eut commis son crime, on le vit lire et relire les articles du code pénal où se trouve édictée la peine de mort contre les assassins; on l'entendit déclarer d'une voix émue qu'il les croyait injustes. Il louait, au contraire, le petit ouvrage du doct. Poletti sur la Tutelle pénale, qui en relevait l'injustice.

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