CHAPITRE III
pagnons, chantait à tuc-tcte en marchant à l'd'chafaud, le refrain bien connu: Non, c'est pas vrai que la mort soit le pire des maux. Orsolato, traîné au supplice, adressait à toutes les jeunes filles qu'il rencontrait des gestes obscènes, témoignant que, s'il eût été libre, il aurait répété sur elles ses horribles méfaits. Au prêtre qui lui prêchait le repentir, Dumolard rappelait la bouteille de vin qu'il lui avait promise quinze jours auparavant. Sur le point de monter les degrés de l'échafaud, la dernière, la seule chose qu'il recommandât à sa femme, qui était aussi sa complice, fut de faire rentrer une créance de 37 francs. La Tiquet s'arrangeait tranquillement les cheveux pendant l'exécution de son complice: elle devait pourtant monter sur l'échafaud après lui. L'ancien bourreau Capeluche, voyant que son exécuteur n'arrangeait pas bien l'instrument de mort, se fit délier, disposa convenablement le billot et s'y plaça ensuite avec la plus grande tranquillité. Coonor fit de même.
Les livres sont remplis d'épigrammes plaisantes décochées par les condamnés dans la dernière heure. On raconte qu'un assassin, ayant déjà la tête sur le billot, cria à son complice qui se plaignait: «Ignorais-tu, par hasard , que nous étions sujets à une maladie de plus ? » Le bourreau s'excusait auprès d'un goitreux dont il ne pouvait saisir le cou, jurant que cela ne lui était jamais arrivé. <î Ni à moi non plus, » répondit le patient. En Toscane on se rappelle encore le mot du Rosso, qui se plaignait du mauvais état des rues par où on le faisait passer pour aller au supplice. Vidocq raconte encore qu'un savant conduit à l'échafaud disait, en montrant du doigt la bâche et la fosse: « Voici l'alpha et l'oméga... toi, bourreau, tu es le bêta». Allard fumait en écoutant lire son arrêt de mort. « Je fume ce cigare, disa
il, avec prémédiLalion et gucl-apens ». Verger se préoccupait fort de ses ouvrages inédits. La Pommerais donnait des leçons d'hygiène à ses geôliers. Bocarmé répondait au bourreau qui le pressait en alléguant l'heure avancée: k Sois sans crainte, on ne commencera pas sans moi». (Claude, o. c).
3. — Cette insensibilité est encore prouvée par la fréquence des meurtres commis peu de temps après une exécution et dont les auteurs avaient été témoins; par les sobriquets que l'on donne aux instruments du supplice et aux exécuteurs; par les récils que l'on fait dans les prisons, où le thème favori est toujours la peine de mort (1). C'est môme là un des arguments les plus puissants en faveur de l'abolition de la peine capitale, peine qui certainement détourne du crime bien moins d'individus qu'elle n'y en pousse, grâce à celte loi d'imitation qui exerce un si grand prestige sur les masses; grâce encore à celle espèce de charme horrible qui attire la foule autour des victimes de la justice, à cet appareil lugubre et solennel si propre à chatouiller la vanité des autres malfaiteurs, et qui va jusqu'à faire vénérer comme de !saintes reliques les corps des jusli- «iés. (V. Sur les crânes des criminels. — Apjjendice).
Sui" 167 condamnés à la peine capitale, en Angleterre, 164 avaient assisté à des exécutions. (Livi, Délia ipena di morte, 1872). Dans le Catalogue ms. des justiciés, que l'on conserve à la bibliothèque Ambrosienne,
(1) Fregier, Des classes dangereuses, 1841, p. 111. — Dans l'argot allemand, être pendu se dit: Heimgangen , retourner à la maison. — En français, le bourreau s'appelle Juge de ;)aix,- la guillotine, la veuve; guillotiner se dit raccourcir.
CIIAriTRE III
on trouve enregislré le supplice d'un cerluin Maggi, condamné pour meurtre. — 11 avait présidé la confrérie do St. Jean le décapité.
Cette insensibilité pour eux-mêmes et à l'égard des autres (de même que leur analgésie et leur disvulnérabilité (v. s.) nous fait comprendre le courage extraordinaire que semblent avoir parfois certains malfaiteurs. Holland, Doineau, Moltino, Fieschi, Saint-Clair avaient conquis la médaille militaire sur les champs de bataille. Coppa se jeta un jour tout armé au milieu d'un bataillon des nôtres, déchargea son fusil, et s'esquiva sain et sauf. 11 fut tué peu après par les siens qui, n'ayant pas osé le suivre dans sa folle entreprise, i-edoutaient sa vengeance. Palmieri, autre chef de brigands, se voyant serré de près par les nôtres, alla chercher la mort au plus fort de la mêlée. Masini, Francolino, Ninco-Nanco, €anosa, Percuoco, préférèrent à la prison une mort héroïque. Les Klephtes furent longtemps en Grèce les seuls soldats, les seuls défenseurs de l'indépendance.
Et pourtant la plupart des malfaiteurs font montre 'd'une grande lâcheté quand leur surexcitation est tombée et qu'ils se trouvent en face d'un péril inattendu; l'expérience nous l'apprend, et nous le savons aussi par le sphygmographe.
11 y a quelque temps, l'intrépide chef de la police de ■Kavenne, M. Serafini, apprit qu'un assassin des plus dangereux s'était vanté de le tuer: il le fait venir, lui met dans la main un pistolet, et l'invite à tirer sur 'lui. L'assassin aussitôt de pâlir, de trembler; sur quoi il le chasse en le souffletant. De même M. Elam Linds s'enferma un jour dans une chambre avec un galérien féroce qui avait juré de lui donner la mort; il se fit raser par lui et le congédia ensuite en disant: ((Je
n'ignorais point vos projets; mais je vous méprise trop pour vous croire capable de les exécuter. Seul et sans armes, je suis plus fort que vous tous réunis ».
C'est ce même Elam, qui calmait une révolte de prisonniers en se présentant sans armes au milieu d'eux. A Sing-Sing, 900 détenus travaillent sans chaînes en pleine campagne, et n'ont que 30 gardiens. «C'est, disait l'illustre directeur des prisons, que l'hornme malhonnête est un homme essentiellement lâche». (Système pénitentiaire par MM. Beaumont et Toqueville, 1837, t. I, p. 183, t. II, p. 160).
Lacenaire perdait la tête au moindre obstacle et criait: Sauve qui peut!
Le sphygmographe nous a révélé quelle profonde impression la vue d'un poignard dégainé ou d'un pistolet produisait sur deux criminels qui étaient pourtant habitués à manier ces instruments de meurtre: la plus vive douleur physique les affectait beaucoup moins (voir pag. 315).
Il est donc probable que les actes de courage des malfaiteurs ne sont qu'un effet de l'insensibilité et de l'impétuosité enfantine qui leur cache le danger, même certain, et les rend aveugles en présence d'un but à atteindre ou d'une passion à satisfaire.
Cette insensibilité qui leur dissimule et la gravité de la mort d'autrui et la propre, jointe à la véhémence des passions qu'ils éprouvent, explique la disproportion qu'on remarque parfois entre le crime et son mobile. C'est ainsi qu'on a vu un galérien tuer un de ses co-détenus parcequ'il ronflait trop fort, (Lau- VERGNE, p. 108). Au pénitencier d'Alexandrie, un prisonnier tua un de ses compagnons qui se refusait à cirer ses souliers. Dans le Milanais, on a vu récem-