CHAPITRE IV
100 affaires, 17 seulement ont trait au meurtre, et l'on compte un suicide par 2341 habitants.
De même, en Russie, la tendance au suicide se fait principalement remarquer dans la région du N.-O. oii les meurtres sont plus rares (1). On relève dans les provinces de la Baltique, 65 suicides sur i million d'habitants, et 102 h St. Pétersbourg.
5. — On peut voir maintenant pourquoi la statistique sociale (Œttingcn) a relevé une espèce d'antagonisme entre le chiffre des attentats sanguinaires et celui des suicides, et pourquoi ces derniers deviennent plus rares dans les pays les plus chauds , où ces attentats sont le plus fréquents, en Espagne, par exemple, en Corse, dans les provinces méridionales et insulaires du royaume d'Italie, tandis qu'au contraire dans l'Italie du nord et du centre, nombre d'assassinats sont prévenus, pour ainsi dire, et épargnés par le suicide. Cela nous fait encore comprendre pourquoi les délits et les contraventions dans l'intérieur des prisons sont, — on le verra, — moins nombreux dans les pays où il se commet le plus de suicides.
On peut en dire autant, en général, des pays et des siècles les plus civilisés: à mesure qu'augmente la culture des esprits, le chiffre des suicides devient plus fort
(1) V. Sur le suicide clans l'Europe Occidentale et dans la Russie d'Europe, « Samonbijstro v sapadnoi Evrope i evropejskoi Rossii. Opj't sravnitelno statisticeskago issledovania » d'A. V. Likacer; et un article du même auteur, Sur le suicide en Russie, dans VArchivio di psichiatria, 1883, iv, p. 315. — Rossi vient de l'aire la même démonstration pour l'Espagne (V. Archivio di Psichiatria, vol. vu, 2).
{il a presque triplé en France de 182G à 1860) et celui des meurtres diminue (1).
C'est d'autant plus vrai, que le plus grand nombre des suicidés de cette catégorie se recrute parmi ceux qui ont commis des attentats contre les personnes (24 en Italie), ou contre l'ordre public (42), ou encore des •crimes mixtes (12); parmi ceux qui ont attenté à la propriété on en compte beaucoup moins (18).
Il est bien naturel que plus les assassins se feront rares, grâce à l'augmentation exorbitante des suicides, moins grand sera aussi le nombre des attentats contre les personnes. Si la marquise de Brinvilliers, si Lacenaire, si Misdea se fussent réellement tués, quand ils essayèrent de le faire ou qu'ils en eurent l'idée, plusieurs de leurs victimes auraient été épargnées.
6. — Suicide indirect. — D'autre part, en certains cas, à vrai dire fort rare, le suicide inspire le crime au lieu de le prévenir. Des êtres lâches, follement superstitieux et désireux de mourir, donnent la mort pour la rece-
(1) En France:
De 1826 à 1866 les suicides se sont accrus de 54 par 1.000.000 d'habit. De 185] à 1855 id. id. à 100 id.
De 1861 à 1865 id. id. à 124 id.
De 1866 id. id. à 154 id.
En Danemarck : de 1835 à 1845 on a compté 1 suicide par 4568 habitants. Id. de 1845 à 1855 id. id. 3911 id.
Pendant qu'en Russie, écrit Likacefif (1. c.) on comptait en 1803 16 suicides par 1 million d'habitants, on en compte 30 en 1875. En Finlande, cette tendance est plus forte que dans la Russie proprement dite; elle est plus faible au contraire dans le Caucause. Dans les grandes cités comme Pétersbourg et Moscou, l'accroissement est plus rapide, surtout à Pétersbourg, où, pour 1 million d'habitants, on a compté en a861, 33 suicides, 85 eu 1869, 98 en 1871, 136 de 1876 à 1878. A. avioscou il y en a eu 42 en 1860-61 et 61 en 1871.
CIIAriTUE IV
voir à leur tour: de cette manière ils évitent de se tuer eux-mêmes, et ils reçoivent en mourant les secours de l'éo-lise. Etrange forme d'cgoïsme et de passion religic'iise! Despine a recueilli quelques uns de ces faits (il, 550); Brière de Boismont en cite quelques autres dans son livre Du Suicide.
7. — Suicide. — D'autres fois, comme dans le cas de Nagral, on commet un assassinat parcequ'on est las de vivre et qu'on manque de courage et de force pour se suicider. Tel fut, à ce qu'il paraît, le mobile du régicide tenté par Passanante. (V. Lombroso, Su Passanante, Naples, 1880).
8. — Suicides simulés. — L'homme est naturellement porté à simuler et à feindre les actions pour lesquelles il a le plus d'inclination; voilà pourquoi un si grand nombre de coupables feignent de se tuer et ne se font que des blessures insignifiantes. Nicholson va jusqu'à dire que, de trois suicides tentés dans les prisons, deux ne sont qu'une feinte.
11 soupçonne, même, en fin de compte, que plusieurs des suicides consommés appartiennent à cette catégorie, et il cite le cas d'un individu qui, s'étant pendu à l'heure où devaient venir les gardiens, ne mourut que parceque le hasard retarda la ronde de ces derniers. (Journal of mental science, 1872).
Je rappellerai ici le cas du docteur Brancard, qui non seulement simula un suicide et écrivit à ses parents, à ses amis, à son frère, pour leur recommander son chien, son unique ami, mais encore laissa une épitaphe toute préparée: «Ici repose un français infortuné, Jules Brancard. De grands malheurs frappèrent sa jeu-
nesse. 11 lui toujours en proie à la douleur. Passants, accordez-lui une larme». Je rappellerai encore la Dublasson, empoisonneuse et adultère, qui, lors de son arrestation, s'empoisonna avec son mari, complice de son crime et compagnon de ses débauches; mais elle avait d'abord écrit plusieurs lettres à ses amis, pensant qu'ils viendraient à temps pour la sauver, comme cela eut lieu en effet. C'est ainsi que, tout récemment encore, a fait la Trossarello, comme on le verra dans le 2^' volume (V. Appendice). Telles furent, peut-être aussi deux au moins parmi les nombreuses tentatives de la marquise de Brinvilliers (v. s.).
Avant de tuer sa belle-sœur, qui avait repoussé son amour, David avait plusieurs fois manifesté des velléités de suicide, soit devant elle, soit devant d'autres personnes; il lui écrivit même: « Je vous embrasse avant de mourir». Après le meurtre, il tira un coup de pistolet, et se blessa, pour que l'on pût croire qu'il avait voulu se donner la mort; mais quand, émus de pitié, les hommes chargés de l'arrêter lui offrirent de le laisser se précipiter du haut d'un pont, il refusa, objectant: « Qu'il y avait trop de monde!!! »
Cette étrange tendance a souvent pour mobile, chez les prisonniers, le plaisir de la vengeance. Ils en veulent aux gardiens, au directeur; ils croient qu'on les soupçonnera de les avoir poussés au désespoir; ils espèrent faire parler d'eux, de changer, tout au moins, de prison; mais ils sont poussés surtout par cette inclination à feindre, qui transforme souvent les prisons en de véritables théâtres. Pour ceux qui n'ont pas encore été arrêtés, c'est un moyen d'autant plus recherché qu'il s'accorde mieux avec la soudaineté et la violence de leur caractère, quand ils veulent atteindre un but fixé, ou