‹ L'homme criminelChapitre 163 sur 315 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

qui est un frein si puissant dans les cas de ce genre. Ainsi, la férocité de nos brigands n'a pas seulement pour cause la grossièreté sauvage des contrées d'où ils viennent en plus grand nombre (et l'on remarquera que ces contrées sont toujours les mêmes); elle est encore provoquée par le désir de la vengeance. Coppa était pauvre et sans famille; rentré dans son pays avec l'uniforme des Bourbons, il fut insulté et enfin battu par ses compatriotes; dès lors, il jura de se venger, et s'appliqua à tuer les gens de son village. Galetto avait assassiné une fille publique pour la voler; ne trouvant sur elle qu'une montre, il entra dans une fureur telle qu'il dévora des lambeaux de sa chair. Le porcher Carpinteri, docile et bon jusqu'à 18 ans, ayant été, à cet âge, insulté par un camarade, lui broya la tête entre deux planches, se fit ensuite chef de brigands, et, en moins de neuf années, commit 29 homicides et plus de 100 vols à main armée.

Quand on a une fois goûté à cet horrible plaisir du sang, tuer devient un besoin si impérieux, que l'homme ne peut plus se maîtriser, et que, chose étrange, loin d'avoir honte de son crime, il s'en fait gloire. 11 faut constater, alors, le mélange de cette vanité extraordinaire inspirée par le crime, que nous avons vue mêlée à la trame de la vie chez tous ces misérables. Pour en citer quelques exemples, Spadolino se plaignait, en mourant, de n'avoir tué que 99 hommes, de n'avoir pu compléter la centaine; Tortora se vantait d'avoir donné la mort à 12 soldats; Mammone prenait un plaisir extrême à boire du sang et, quand celui d'autrui lui manquait, il buvait le sien.

Dans les cas de ce genre, on dirait que l'amour charnel s'y trouve souvent mêlé, et que la vue du sang donne

à cette passion un stimulant tout particulier. En effet ces scènes sanguinaires sont toujours suivies par de honteuses débauches, ou bien sont l'œuvre d'hommes soumis à une chasteté forcée, comme les prêtres, les bergers, les soldats (Mingrat, le père Ceresa, l'abbé Lacollange, l'ab. Léotard, Legier), ou de jeunes gens à peine pubères, Verzeni, par exemple. 11 en faut voir, aussi, la cause dans les métiers qui exposent au contact du sang, tel que celui de boucher, ou qui imposent une profonde solitude, comme ceux de berger ou de chasseur. Ajoutez à tout cela le spectacle de cruautés commises et, plus que tout le reste, l'hérédité. Carpinteri, Legier et Tri m étaient pasteurs; Lassagna, d'Alexandrie, et Poney, étaient bouchers; Militello était venu au monde au milieu de coups de couteau; Galletti était le neveu d'Orsolato, anthropophage. Mais la cause plus puissante c'est leur insensibilité dolorifique (voir page 323) et morale.

Il y entre enfin une espèce d'altération profonde de l'âme, altération qui appartient en propre aux criminels et aux fous, et qui, par moments, les jette en proie à une vive irritation sans motif apparent. Les geôliers le savent bien : « Ils sont bons en général , me disaientils, mais ils ont tous, dans la journée, un mauvais quart d'heure pendant laquelle ils ne s'appartiennent plus ». Nous avons déjà remarqué ce phénomène chez les animaux et les peuplades sauvages (1^ partie). — 11 sera question plus loin de cette passion et de quelques autres.

C'est une remarque générale que, pour ce qui est de la férocité et de la cruauté, les femmes vont bien plus loin que les hommes. Les tortures inventées par les brigandes de la Basilicate, de Palerme ou de Paris,

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