‹ L'homme criminelChapitre 168 sur 315 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Aussi, malgré l'évidence du danger, aussitôt qu'ils ont commis un meurtre, à peine ont-ils mis fin par l'évasion à une longue captivité, on les voit revenir dans les lieux de leurs exploits, où la main vigilante de la justice les guette.

Les prostituées éprouvent, en outre, un besoin continuel d'agitation et de bruit; elles recherchent les grandes réunions et tout ce qui peut les empêcher de songer à leur triste condition. Aussi les voyons-nous, dans les pénitenciers, conserver leur loquacité bruyante, leur humeur tapageuse (Parent-Duchatelet).

Je ne dis rien des autres passions, fort nombreuses, qui, selon les habitudes et l'intelligence des criminels, peuvent varier indéfiniment, aller de la plus infâme, comme la pédérastie, à la plus noble, comme l'amour de la musique, des livres, des tableaux, des médailles, des fleurs, qui est plus spéciale aux prostituées; les goûts les plus bizarres peuvent se rencontrer en eux, comme, du reste, chez les gens honnêtes. Mais une chose les distingue de ces derniers: c'est la forme souvent instable, toujours impétueuse et violente, et pour la satisfaction de laquelle rien ne les arrête; car ils n'ont aucune prévoyance, et ne pensent jamais à l'avenir.

«Je savais bien, disait Lacenaire à ses juges, que je finirais par tomber entre vos mains; mais, en attendant, ~ je me suis bien amusé ». Et il ajoutait qu'il n'aurait pas accepté la vie, s'il n'y avait pas trouvé la possibilité de jouir. A peine avait-il besoin d'argent, qu'il tentait un coup, quelqu'en fût le danger.

9. — Par beaucoup de ces caractères, les criminels se rapprochent fort des aliénés. Ils ont en commun avec eux la violence et l'instabilité de certaines passions,

l'insensibililé aiïective assez fréquenlc, l'insensibilité physique plus fréquenle encore, le sentiment exagéré du 7noi, et quelquelbis, mais rarement, la passion des liqueurs alcooliques et le besoin de rappeler leurs crimes. B. G,, frappé de démence et de parésie fait l'aveu suivant, dans sa Vie, que j'ai publié dans mon Génie et Folie, 4^ éditition: «Les grandes infortunes endurcissent le cœur; moi , qui aurais gémis à la vue d'une goutte de sang, je contemple aujourd'hui sans m'émouvoir les- plus affreux spectacles ». Un autre, L. M., a écrit : «J'entends parler de bonheur domestique, d'affection réciproque, mais je ne puis éprouver rien de tout cela ». Notons cependant une différence: les aliénés ont rarement du goût pour le jeu et pour l'orgie; et, bien plus souvent que les malfaiteurs, ils prennent en haine les personnes qu'on a coutume d'aimer le plus , leur femme et leurs enfants. En outre, le criminel ne peut vivre sans compagnons, il s'expose même au danger pour en trouver, tandis que les fous préfèrent toujours la solitude, évitent, toujours, la société d'autrui. 11 en résulte que les complots sont d'autant plus rares dans les asiles d'aliénés, qu'ils sont plus fréquents dans les bagnes.

40. ■ — En ce qui concerne la sensibilité et les passions, le criminel se rapproche bien plus du sauvage que du fou.

La sensibilité morale est amortie ou ^éteinte chez les sauvages. Les Césars des races jaunes s'appellent Taraerlan; leurs monuments sont des pyramides de têtes humaines. Les supplices qu'on inflige dans le Céleste Empire auraient fait pâlir les Denis et les Néron.

Mais c'est dans l'impétuosité et l'instabilité des passions qu'ils s'accordent le plus. Les sauvages, dit Lub-

Page 1