‹ L'homme criminelChapitre 181 sur 315 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

cordez des circonstances allénuantes, je les devrai à voire mépris et non à votre pitié; voilà pourquoi je n'en veux point ». Et Avinain demanda comme une faveur d'être enseveli avec Lemaire, qui avait si bien parlé.

Quelquefois l'apparence du remords (ce fantôme chéri des romanciers) est produite par les hallucinations ou les illusions de l'ivresse. Philippe et Lucke, une fois leur crime commis, voyaient les ombres de leurs victimes; ils étaient en proie à un accès d'alcoolisme; et le premier sut bien dire après sa condamnation : « Si l'on ne m'envoyait à Cayenne, je referais le coup ».

Parfois ce qui paraît du remords n'est que la peur de mourir ou une crainte religieuse qui prend bien la forme, mais presque jamais la réalité du repentir. L'exemple peut-être le plus classique de ce fait nous est fourni par la marquise de Brinvilliers: elle passait aux yeux du vénérable Poirot pour un modèle de pénitence, et pourtant elle écrivait au dernier moment à son mari: «Je meurs en femme honnête, et je le dois à mes ennemis ». Elle, la parricide et la fratricide ! Et quand son confesseur l'engageait à changer les termes de cette lettre, elle se sentait si incapable de penser autrement, qu'elle lui demandait de le faire pour elle. Conduite au supplice, elle avouait que des idées de volupté et de vengeance la poursuivaient jusquelà. — Et faisant allusion à son mari, elle répétait: « Pourrait-il vivre plus longtemps au milieu de gens qui m'ont poursuivie de leur haine? »

J'ai trouvé un cas unique de véritable métamorphose morale dans un criminel-né. Mais le sujet avait été frappé de folie; or la folie, de même qu'elle entraîne souvent au crime, doit assez fréquemment ramener au bien les criminels les plus endurcis. Il s'agissait d'un

certain IJ. Molicone, âgé de 40 ans, condamné pour vol à main armée. Un de ses oncles était fou; lui-même, remarquable par la forme submicrocéphalique de son crâne, ses yeux hagards, ses lèvres minces, éprouva, après vingt années de prison, des accès d'hallucination religieuse, et se crut chargé d'une mission en l'honneur de la Vierge, qui lui apparaissait dans sa cellule. La folie l'avait déban-assé de toute trace de tendances criminelles; bien mieux, elle avait fait de lui un apôtre et un philanthrope.

6. — Idée de justice. — Il n'est pas rare qu'un de ces misérables comprenne qu'il fait mal; mais il ne donne pas à sa mauvaise action la même importance que nous. Par exemple Dombey écrivait, après son prem.ier assassinat: «J'espère qu'on me pardonnera cet enfantillage ». — Rouet, en marchant à la potence, où le conduisait un assassinat suivi de vol, murmurait: « Faire mourir un homme pour si peu de chose ! )>

Quand le Juge demandait à Ansalone: vous ne nierez pas au moins d'avoir volé un cheval ? « Et comment pouvezvous, répondait-il, appeler cela un vol! voudiMCz-vous qu'un chef de bande allât à pied ? j>

D'autres croient diminuer ou même justifier la scélératesse de leurs actes par la bonté de leurs intentions; tel fut Holland, qui faisait le métier d'assassin pour donner du pain à sa femme et à son fils. — Ils se prévalent encore de l'impunité dont jouissent de plus grands coupables qu'eux, surtout si ce sont leurs complices, ou bien du défaut ou du peu de valeur de telle ou telle preuve, ou enfin de ce que le méfait dont on les accuse n'est pas celui qu'ils ont commis. — Qu'en résulte-t-il ? c'est qu'ils s'en prennent à la justice,

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ciomme si elle était la vraie coupable, et que leur haine rejaillit sur le Gouvernement de leur pays. Voyez l'Italie: les Bourbons, la maison d'Autriche, n'ont pas, maintenant, de partisans plus passionnés que les malfaiteurs; niais sous l'administration autrichienne, ils tenaient, tous pour Mazzini.

Les voleurs de Londres, observe Mayhew (1), ont conscience de leur faute; mais ils ne se croient pas plus coupables que le premier banqueroutier venu. La lecture assidue des procès criminels et des feuilles publiques leur persuade qu'il y a aussi des scélérats dans Ifis rangs élevés de la société. Pauvres d'intelligence, comme ils sont, ils confondent la règle avec l'exception, et ils en concluent que leur faute n'est pas grave, puisque, commise par un riche, elle ne passerait point pour répréhensible. « Sachant, écrit l'assassin Raynal dans son livre inlilulé Malheur et fortune, que les trois quarts des vertus sociales ne sont que des vices cachés, j'ai cru moins déshonorant d'attaquer brutalement un riche que de me livrer aux combinaisons plus sûres de la fraude; différant en cela de bien des gens qui mesurent leur probité à l'épaisseur du code, je n'ai pas voulu appliquer mon intelligence à l'astuce, et je me suis fait, bandit ».

Le voleur Giacosa disait qu'il y a par le monde deux justices: \si justice naturelle, qu'il pratiquait lui-même en donnant à de pauvres diables une partie des objets volés par lui, et la justice artificielle, que protège la loi sociale (Gazzetta deigiuristi, p. 269, 1857) et dont il faisait fi.

11 faut toutefois convenir que l'idée du juste et de l'injuste n'est pas absolument éteinte chez tous les cri-

(1) Criminal life, Londres, 1862.

minels; mais elle reste chez eux improductive, parcequ'elle est comprise par l'esprit plutôt que sentie par le cœur, et que les passions et l'habitude de mal faire ne peuvent manquer de l'étoufTer. — Dans l'argot espagnol, la justice est appelée la giuesta, et c'est ainsi encore que des malfaiteurs de France appellent les Assises.

Prévost, parlant de l'auteur encore inconnu des assassinats commis par lui-même, disait: « Celui-là n'échappera pas à la guillotine ».

Lemaire disait aussi: «Je sais que je fais mal; si quelqu'un venait me dire que je fais bien, je lui répondrais: Tu es une canaille comme moi; mais je n'entrerais point pour cela dans la bonne voie ». On a remarqué que les prostituées ont horreur des lectures immorales, comme les forçats de tous les récils où il est question d'actions injustes ou déshonorantes, et dont les auteurs ont le privilège d'exciter leur indignation, comme si eux-mêmes étaient des gens honnêtes (Sue). Un autre fait nous prouve encore que beaucoup d'entre eux se savent engagés dans une voie mauvaise: les recéleurs et les voleurs enrichis s'efforcent, à l'exemple des femmes de mauvaise vie, de fermer à leurs enfants leur triste carrière.

Il y a mieux: certains individus prévoient le châtiment sans en être pour cela plus touchés; ils en tirent prétexte, au contraire, pour se livrer à une cruauté plus raffinée.

Ralîaele Perrone et son frère Fortunato s'étant pris de querelle avec un certain Franchi, le frappèrent à coups de marteau. RafTaele, voyant que la victime donnait encore signe de vie, lui sauta sur le corps à deux reprises et la foula aux pieds sans pitié en s'écriant:

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(/, Tu n'es pas mort? puisque je dois le payer par 25 ou 30 ans de galères, je veux au moins l'achever ».

Ce ne sont, en somme, ni le critérium, ni la conscience du vrai, ni les connaissances juridiques qui manquent dans tous les cas aux criminels; c'est bien plutôt la force ou la volonté de se conformer à ce critérium. Autre chose est, dit M. Ilorwich, avoir la connaissance théorique d'un fait, autre chose agir en conséquence; pour que la connaissance se transforme en une volonté bien arrêtée, comme les aliments en chyle et en sang, il faut un nouveau facteur, le sentiment; or, ce facteur manque d'habitude aux scélérats.

Quand ils se trouvent réunis et que non seulement le sentiment ne fait pas obstacle, mais qu'il y a encore un intérêt direct (satisfaction de la vanité, sécurité plus grande) à faire triompher la justice, on les voit alors diriger vers ce but l'énergie qu'ils ont coulume d'employer à mal faire. Dans un meeting déjeunes voleurs, organisé à Londres par un philanthrope, on applaudissait, on battait des mains, quand entraient des hommes coupables de dix ou vingt récidives; un filou, qui avait été condamné vingt-six fois, fut accueilli triomphalement comme un héros; or, le président l'ayant à dessein chargé d'échanger une pièce d'or, comme il lardait à rentrer, l'inquiétude et le dépit étaient grands parmi celte engeance. S'il ne revient pas, nous le tuerons, criaientils tous en chœur, et leur joie fut grandé quand il parut, rapportant la somme intacte. Mais, pour qui étudie bien le cas, ce retour, ces cris, n'étaient pas le fruit d'un sincère amour de la justice (d'ailleurs un peu trop expéditive); ils avaient pour cause une estimable vanité, un point d'honneur louable: en cette circonstance, nos hommes faisaient le bien pour les mêmes motifs qui, un

peu plus lard, les auraient poussés au mal. Eh bien! ce bon côté de leurs passions, si je puis m'exprimer ainsi, nous fournira le moyen de les corriger, à condition que nous fassions agir la passion et le point d'honneur de préférence à la raison. C'est aux émotions, c'est à une habile direction des sentiments, qu'il faut demander ce résultat, et non à une prétendue gymnastique intellectuelle, ni à cette catéchisation monastique, dont on fait usage aujourd'hui dans les prisons, sans songer qu'on gaspille et le temps et l'argent. Voy^z Anderson: c'était un condamné des plus dangereux, et considéré comme incorrigible; il se transforma en agneau quand Moconoch eut l'idée de l'employer à dompter des taureaux sauvages; et il redevint la terreur de la colonie pénitentiaire, dès qu'on le remit à la chaîne et qu'on le condamna au repos (4). On a imaginé à Moscou de faire juger les fautes des détenus par leurs propres compagnons, et l'on a obtenu par ce procédé des verdicts qui feraient rougir nos jurés eux-mêmes. Un jour, par exemple, un vol léger ayant été commis par un nouveau détenu à l'instigation d'un voleur émérite, celui-ci fut condamné à quatre-vingts coup de sehlaguc, et le nouveau venu à quarante seulement. Parlant des criminels mineurs d'Amérique, Tocqueville rapporte qu'ils sont jugés par leurs compagnons avec une justesse d'appréciation admirable.

Les voleurs de Londres sont d'une remarquable exactitude dans la répartition de leur butin, et, si l'un d'eux se montre infidèle, ses camarades le tuent ou le dénoncent à la police.

(1) Rivista di discip. carcer., 1866.

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