‹ L'homme criminelChapitre 182 sur 315 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A l'île de S. Slcfano, en 1860, les forçais avaient été livrés à eux-mêmes. Le vol pouvait faire disparaître leurs maigres provisions et les exposer à mourir de faim; les querelles entre gens de la Fouille et des Calabres pouvaient entraîner également leur perte, et alors ils se donnèrent un code draconien, composé par les chefs des deux partis rivaux, que l'on appliqua avec la plus grande sévérité. Ainsi l'un d'entre eux, Pasquale Orsi, pour avoir soustrait quelques poignées de farine, fut condamné à 50 coups de bâton et à 30 jours d'emprisonnement. Un autre, qui avait dérobé à un paysan deux échalas, dut faire le tour de l'île avec ces échalas liés au corps. Etait condamné à mort quiconque tuait un de ses compagnons, ou seulement menaçait et offensait dans leur personne ou leurs biens les gardiens et les insulaires. Cette loi sauva l'honneur des femmes et préserva la vie des gardiens, {Rivisla dei dibaltimenti celebri, 1872, p. 243); par contre, elle causa la mort de plusieurs forçais. Par exemple, un certain Sabbia avait dérobé une chèvre aux bergers du bagne. Son vol fut découvert, et c'est en vain qu'il demanda à le racheter par une amende. -« La chèvre, criait un galérien, juge improvisé, ne se paie pas avec de l'argent, mais avec du sang, » et, parlant ainsi, il frappait le misérable à coups de pierres, l'achevait d'un coup de poignard, et jetait son cadavre à l'abandon sur les rochers de l'île. Quant à la chèvre, placée au milieu de la cour, elle servit d'exemple aux voleurs. Deux amis de Sabbia, qui en avaient goûté sans en connaître la provenance , eurent grand peine à sauver leur vie; il leur fallut prouver qu'ils n'étaient pas complices du larcin. Un nommé Cenlrclla, accusé d'y avoir prêté la main, prouva victorieusement son alibi et fut

absous après une longue prévention; mais on l'exclut de la commission législative dont il faisait partie, ce curieux tribunal ne voulant pas qu'un de ses membres pût être même soupçonné 1

7. — Tout cela ressemble à de la justice; il ne faut pas oublier, néanmoins, que cette espèce de moralité ou de justice relative, apparaissant tout-à-coup au sein d'une troupe de bandits, est forcée et absolument temporaire. Qu'au lieu de les favoriser, elle lèse leurs intérêts ; qu'elle soit combattue par une passion violente, et vous verrez aussitôt s'effacer de leur esprit ce critérium du vrai, qui ne s'appuie pas en eux ,sur le sens moral. J'ajouterai même que, contrairement à une opinion très-répandue, les malfaiteurs manquent presque toujours de parole à leurs compagnons et sur« tout à leurs parents, s'ils en ont parmi leurs complices. La dénonciation est à leurs yeux une infamie, si ell& se fait à leur préjudice; mais, par une de ces contradictions qui se rencontrent fréquemment dans le cœur humain, ils n'hésitent pas à se faire eux-mêmes dénonciateurs d'autrui. C'est là un instrument des plus précieux pour la justice; mais c'est également une des causes qui engendrent dans les bagnes des émeutes et des vengeances continuelles.

Ils se font délateurs, soit pour améliorer leur position, soit pour aggraver celle des autres, dont ils sont jaloux, et pour n'être pas seuls à souffrir, soit pour tirer vengeance d'une trahison vraie ou supposée. Le chef de bande Haas, assassin fameux, déclarait qu'il s'était donné des complices pour n'être pas seul condamné à mort, au cas où il serait découvert et arrêté. Dans le procès Artus, à Bellune, on voyait avec horreur les fils, de

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