CHAPITRE VIII
impossible à prévoir, qui vint faire connaître la supercherie.
Le môme Locatelli, tant de fois cité dans ce livre, a connu un voleur qui savait par cœur non seulement les articles de notre Code de procédure criminelle, mais encore ceux du code autrichien, et savait en tirer des comparaisons très-habiles. Il donnait des consultations juridiques à ses camarades, qui l'appelaient le docteur, et se fiaient plus à lui qu'aux avocats véritables,
Beaumont vida, en plein jour, la caisse de la police française, et se fit escorter, durant l'opération, d'un planton militaire, qui lui servait de garde d'honneur! — Jossas méditait pendant des années entières ce qu'il voulait entreprendre, et savait se procurer les empreintes des serrures d'une façon merveilleuse. On cite, par exemple, le cas d'un caissier qui n'avait jamais consenti à lui montrer la clé de sa caisse: un jour, notre homme l'invite à faire un tour à la campagne; au milieu d'un chemin ils trouvent étendue sur le sol une femme enceinte, paraissant agonisante, en proie à un fort saignement de nez et demandant du secours. Il faut une clé; chacun offre celle qu'il possède; le caissier, comme les autres, applique la sienne sur les épaules de la malade; or, celle-ci avait le dos enduit d'une couche de cire, et, peu de jours après, la caisse était vidée.
Lacenaire inventa le chantage pédérastique et une nouvelle façon de tuer avec le tire-point. — C'était d'ailleurs un poète plein d'esprit. Au juge qui voulait le convaincre de faux, il disait: «Vous me faites l'effet d'un chirurgien qui, ayant une jambe à couper, s'amuserait à y panser des cors » (Claude, i, 1881).
A Vienne, en 1869, on arrêta un voleur qui avait inventé 32 instruments pour ouvrir les serrures de sûreté
(Wiener Verbrech., 4875). Au pénitencier de Sing-Sing, un prisonnier était parvenu à établir une distillerie avec les restes des fruits et des pommes de terre que Iburnissait la prison; il put en cacher longtemps les produits. (Riv. di discipline carcerarie, 1876).
Mais, en général, à tous ces criminels de génie manquait, soit la prévoyance, soit la ruse nécessaire pour mener à bonne fin leurs entreprises scélérates. A travers leurs idées ingénieuses apparaît toujours cette légèreté qui fait le fond de leur caractère. Les combinaisons infernales de Desrues, de Thomas, de Palmer, de Faella, de Peltzer, de Troppmann, alors même qu'elles eussent été conçues avec une habileté plus grande, n'auraient pu finalement réussir, car leurs victimes laissaient toujours quelque parent intéressé à découvrir le coupable et à l'empêcher de jouir de son crime.
J'ai, moi-même, connu un voleur doué d'une belle intelligence, et qui avait pu se faire une large place dans la carrière des sciences. Mais, là aussi, il portait la même légèreté que dans le monde. Un trait d'esprit, une épigramme, lui tenaient lieu de raisonnement. D'une habileté extrême quand il ne fallait qu'imiter, il ne savait rien créer par lui-même; s'il obtenait l'estime publique, c'était uniquement par son verbiage qui se transformait parfois en éloquence sous l'impulsion de quelque passion, principalement de l'orgueil.
Bref, considérés en général, ces malheureux, même ceux à qui l'on octroie du génie, ont plus de fourberie (comme les sauvages) et plus d'esprit, que de génie véritable. Ils manquent de cohérence et de continuité dans le travail mental, — qui est puissant en eux, j'en conviens, mais intermittent.