CHAPITRE VIII
^5. Criminalité des savants. — Quoique le génie soit, aussi, une espèce de névrose congénitale, (voir mon livre sur le Génie et la folie, 5® éd.), les criminels ne font que de rares apparitions dans le monde scientifique; et, parmi ceux que l'on a signalés, il y en a beaucoup dont la culpabilité n'est pas bien prouvée. Pour ma part, je n'ai pu relever avec ime entière certitude que Bacon, dont le crime de péculat dénote plutôt la faiblesse du caractère que la dépravation de l'âme; Salluste et Sénèque, accusés eux aussi de péculat, mais sans preuves certaines; Cremani, jurisconsulte et criminaliste célèbre, qui finit par devenir un faussaire; Demrae, savant chirurgien, coupable de vol et d'empoisonnement (1). Aucun mathématicien , aucun naturaliste, à ma connaissance (si du moins nous nous en tenons au premier rang), n'a encouru de peine pour un crime commun. On peut tout au plus citer Casanova, qui fut déclaré déchu de sa noblesse pour un crime dont nous ignorons la nature, et Avicenne, d'ailleurs épileptique, qui, devenu vieux, se plongea dans la débauche et abusa de l'opium, si bien que l'on disait de lui que la philosophie ne lui avait pas servi à vivre honnête, ni la médecine à conserver la santé., (PoucHET, Histoire des sciences naturelles dans le moyenâge, 1870).
(1) Lewes (1. c.) nous parle du philologue Aram, du théologien Dodd, tous deux criminels; mais leur valeur scientifique était fort contestée. II en est de même des médecins Lawson, La Pommerais, Lebiez. — On peut aussi en dire autant de Mercadante, chimiste de valeur, mais nou' véritablement illustre, qui se mit à la tête d'une bande de recéleurs; de Meloni, médecin en renom, qui inspira un meurtre pour favoriser Bon parti dans une affaire municipale; de Padovani, médecin diplômé" de Pise, qui, en Corse, frappait souvent comme bandit ceux qu'il traitait ensuite en qualité de chirurgien. fLes bandits corses, 1871).
On peut, jusqu'à un certain point, confirmer ce fait à l'aide de la statistique. Si on se boi-ne aux résultats scholastiqiies je trouve sur mes 500 criminels comparés aux 400 normaux:
Caiégories Délinquants Normaux
1° Analphabets 12 Oio — 6 0(0
2^ Instruction élémentaire . . 95 » — 67 » 3^ Instruction supérieure . . 12 » — 27 »
On voit que si dans les deux extrêmes les criminels sont de beaucoup inférieurs aux normaux, ils ne le sont du tout dans l'instruction élémentaire. Mais on trouve une énorme différence aussi pour les premiers selon les catégories des criminels.
Les analphabets montent jusque au 25 0[0 dans les violateurs et dans les assassins, et descendent au 9 0[0 dans les criminels contre les propriétés, et à 0,77 0[Q dans les escrocs.
En Autriche, comme le remarque M. Messedagha (1), la classe qui a commis en 14 ans le plus petit nombre de crimes est celle des gens adonnés aux travaux scientifiques; la proportion va de 0,83 à 0,71 Ojq (de 1,21 à 1,50 en Lombardie; mais, là, il faut tenir compte des cas politiques).
Cela n'a rien d'extraordinaire. Des hommes accoutumés à respirer la sereine atmosphère de la science, qui est déjà un but et un plaisir par elle-même; des hommes qui ont continuellement sous les yeux le critérium du vrai, triomphent plus facilement des passions brutales et répugnent à s'empêtrer dans les voies tortueuses et stériles du crime. D'autre part, mieux que les autres hommes , ils comprennent combien toute
(1) Statistiche criminali dell'lmpero Austriaco, Venise, 1865-67.