CHAPITRE IX
du cuir; le bras, un aileron; le visage, un mufle; la bouche, un bec. Ils employent volontiers les négations, affîrment peu: ils diront filou, pour fourbe; avoir du vice, pour avoir de l'esprit. Ils ne diront pas : je suis bien fait , mais je ne suis pas déjeté. Et remarquez que, dans leur bouche, ne pas être méchant équivaut à être un imbécile. En un mot, ils empirent tout(l).
Malgré le nombre des synonymes et des métaphores, malgré l'absence de tout contrôle et de tout syndicat, si je puis ainsi parler, malgré la multiplicité des sources d'où il découle, l'argot, qui devrait être une langue très-riche, est pauvre (Mayor). La raison en est simple: le travail d'épuration qui, dans une langue, est fait en grande partie par des autorités constituées et reconnues, par les Académiciens, les hommes de lettres, les professeurs, ne s'accomplit ici que par l'usage, par une espèce de sélection entre les divers mots ; beaucoup de locutions n'ont qu'une vie éphémère, et, nées d'un caprice, d'une circonstance, meurent avec ceux qui les ont produites.
Comment d'ailleurs, ne serait-il pas pauvre, quand ceux qui l'emploient ont si peu d'idées, et sont plus riches d'esprit que de raison?
On y trouve des expressions nées viables, si l'on peut s'exprimer ainsi, et avec une force de résistance qui s'affermira par l'usage même; mais elles sont en bien
(1) Ainsi ;:inc = argent monnayé; noyade = baignade; crever = mourir; faire sa crevaison = mourir; limonade de limpré^ow limonade de prince = vin de Champagne; cadavre = le corps. Se mettre quelque chose dans le cadavre = manger. — Et fils se dit eu argot allemand seckes, = abomination, en langue juive. De Fetser boucher et Briefel lettres on a fait Briefel-fetzer écrivain; Gliederfetzer = la fille de joie (Glieder = membre viril).
plus petit nombre que les autres, destinées à un déclin rapide. Quant aux conditions nécessaires pour les faire vivre, je crois qu'il est difficile de les préciser. La concision, la sonorité, un certain air bizarre, semblent devoir être des éléments de durée.
C'est ainsi qu'on explique comment l'ai'got, en apparence essentiellement variable et changeant, a cependant un fond, un substratum, qui reste et survit aux changements que la mode, les temps, les circonstances, paraissent lui apporter continuellement. Ce substratum est, de sa nature, assez limité; il ne s'augmente et ne se modifie qu'avec la plus grande lenteur. Autour de lui naissent, vivent et meurent des générations entières de mots qui viennent à la file, et s'éliminent successivement par l'usage. Lui seul reste debout, et nous le comparerions volontiers à un arbre séculaire, profondément enraciné, et dont les rameaux voient naître chaque année de nouvelles feuilles pour remplacer celles qui tombent.
Beaucoup des expressions citées par nous n'ont pas en elles-mêmes les conditions de durée nécessaires pour contribuer à former le fond durable de l'argot: elles sont par conséquent destinées à périr. Mais peu importe; elles ont servi à nous faire connaître les lois qui président à la formation de celte langue étrange. L'évolution, dans les choses de ce genre, est parfois très-rapide. On a vu, par exemple, en France, dans l'espace de quelques années, naître et mourir la mode des désinences en zar et en rama. Maintenant, sauf quelques exceptions conservées par l'usage, Vargot les a abandonnées. Et, dans peu d'années, il n'en resterait probablement aucune trace, si les lexicographes n'avaient eu soin de les mentionner.