Diffusion. — Un des caractères les plus curieux
des argots est leur extrême diffusion. Tandis que chaque région de l'Italie a son dialecte propre, et qu'il serait impossible à un calabrais de comprendre un lombard, les voleurs de Calabre ont le même lexique que ceux de Lombardie. Dans les deux pays, on appelle chiaro le vin, arlon le pain, berta la poche, taschi des figues, lima la chemise, lenza l'eau, créa la viande. L'argot de Marseille n'est pas autre que celui de Paris.
Ce fait, qui s'explique facilement pour ce qui concerne l'Allemagne el la France, se comprend plus difficilement pour l'Italie, surtout pour l'Italie d'il y a quelques années. Alors, en effet, les barrières politiques, les nombreuses douanes qui la divisaient auraient dû opposer un obstacle sérieux aux malfaiteurs ; loin de là, elles ne les gênèrent en rien.
L'analogie paraît plus étonnante encore quand on la voit s'étendre à des peuples de race tout-à-fait différente (l'italien et l'allemand appellent également tick une montre; la neige est pour l'un bianchina, pour l'autre blanker); si bien que Borrow en est venu à soupçonner pour tous les argots une même origine. Mais il est facile d'expliquer le fait par l'analogie des situations, du moins en ce qui concerne les nombreuses similitudes d'idées. En effet, l'analogie des idées est complète entre nos argots et celui que parlent les Tughs dans l'Inde; or, il est évident qu'entre ces hommes et les brigands d'Europe il n'existe aucun rapport. Quant aux ressemblances phonétiques (bien plus rares, d'ailleurs), elles, sont favorisées par l'inconstance des criminels qui, soit pour échapper à la justice, soit pour frapper à l'improviste leurs victimes, soit pour obéir à l'instinct impérieux du vagabondage, qui les pousse tout d'abord
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à quitter leur demeure, changent continuellement de résidence, et importent les expressions d'un pays dans un autre. Le rolhwelsch appelle le vagabond slrohmer, c'est-à-dire eau courante.
8. — Genèse des argots. — Tout le monde explique l'origine de l'argot par la nécessité où se sont trouvés les malfaiteurs d'échapper aux recherches de la police. Il est certain que telle en a été la cause principale, et que telle est l'origine, en particulier, de ces ti-anspositions de mots que nous rencontrons en si grand nombre, des substitutions de noms à des pronoms, comme mamma pour moi, otlo pour oui. Les Sardes donnent à l'argot le nom de cobertanza. — Quand Latude préparait, avec son compagnon, les échelles de corde qui devaient servir à son évasion, tous les deux avaient convenu, pour dérouter les geôliers, de désigner chaque objet par une expression métaphorique (1). Mais n'y at-il pas eu d'autres causes? Il suffirait, pour s'édifier sur ce sujet, de voir l'argot usité en poésie, là où il n'est pas nécessaire d'échapper à l'attention de la foule, puisque l'on cherche au contraire à la séduire par le «hant; il suffirait de le voir employé par les policiers €ux-mêmes, par les malfaiteurs quand ils sont dans leur propre famille; il suffirait de remarquer enfin que, si l'unique but élait d'échapper aux poursuites,
(1) Il appelait le fer Tubalcain; le fil, Arianne; un couteau, Tutu. Voilà (lonc encore des termes étrangers, des onomatopées, dans un lexique de 20 mots. — Les chefs des assassins de Kavenne appelaient plumes à écrire les fusils conservés dans leur auberge, et maîtres d'écoZe leurs sicaires. — Setlembrini, dans les prisons de Naples, parlait à ses compagnons un argot formé de mots grecs ou allemands; il disait: latomies pour prison; graf pour détonation ; ou bien encore il empruntait ses termes à un roman de Waltcr Scott, que tous avaient lu.