CHAPITRE IX
on n'aurait qu'à changer complètement les mots, ù les transformer en énigmes, comme dit fort bien M. Pott, par l'intercalation de syllabes conventionnelles. Or, c'est là le système le plus rarement employé par les malfaiteurs; il n'est guère suivi que par ceux qui' cherchent dans l'argot un divertissement.
C'est que l'argot, s'il n'est pas le produit d'une génération spontanée, est en tout semblable aux langues et aux dialectes par son organisme et sa nature. Langues et dialectes se sont faits et défaits par eux-mêmes, selon les lieux, les clirrtats, les coutumes, les contacts nouveaux. Il en est de même des argots, qui ne sont pas, comme on pourrait le croire, un phénomène exceptionnel, mais bien une coutume universellement répandue. Toutes les professions, jusqu'à un certain point, ont le leur. En ce cas, le mot technique s'applique à une opération de toute autre nature. Un médecin vous dira, par exemple, que l'amour est un vice cardiaque;' un chimiste, que son amour est à 40 degrés. Allons plus loin, et constatons que chaque famille a son argot, formé par les accidents qui l'ont le plus vivement frappée et ont donné lieu pour elle à des associations d'idées particulières. Nous en créons un nous-mêmes pour causer avec les enfants. Dans certaines familles, tata désigne la tante; en d'autres, ce mot a le sens de sœwr ou petite fille.
9. — Argots des corporations. — La tendance à formuler un argot qui leur soit propré se màrlifeste chez tous les individus de même rnétier, principàlemènt quand le métier est louche. Elle apparaît plus fréquemment encore chez les hommes contraints à une vie nomade ou à un séjour temporaire dans un lieu déterminé, sur-
tout s'ils sont soumis à quelque sujétion en face d'un public auquel ils ne se mêlent pas. Ce langage spécial leur sert à affirmer leur communauté, à se dérober à la surveillance d'autrui. C'est ainsi que j'ai vu, dans une même vallée, des ramoneurs, des vignerons, des valets de chambre, des badigeonneurs, ayant chacun leur argot (1); et i\ côté, des maçons et des chaudronniers en parlaient un autre, qui se rapprochait de celui des brigands, et par bien des points se confondait avec lui. M. Avé-Lallemant signale l'argot des marchands de comestibles, celui des prostituées, des étudiants en médecine, des collégiens de Winchester, des saltimbanques, qui s'appliquent à trouver des rimes; il constate la même chose, à Vienne, chez les garçons d'hôtel (qui emploient, en les estropiant, le français et Tanglais), les cochers de fiacre, les bateliers, les chasseurs. En Italie, c'est par douzaines, que l'on trouve des écuyers ayant une langue propre.
Avec quelle force doivent donc se sentir poussés à formuler leurs idées dans un langage spécial, des individus qui ont des habitudes, des instincts si différents des autres, et qui ont tant de monde à craindre, tant de monde à tromper!
Ajoutez que cette engeance se réunit toujours dansles mêmes centres, galères, lupanars, tavernes, et n'a de relations qu'avec ceux qui manifestènt des tendances analogues aux siennes; qu'avec ces derniers, elle fraternise avec une imprévoyance et une facilité extraordinaires, trouvant dans l'argot, comme l'a si bien établi Vidocq, un moyen de reconnaissance, un mot d'ordre.
(1) Dans rinilre, les fondeurs désignent la maclnne sous le nom de becane, (Daudet Jack).