CHAPITRE IX
lères les plus saillants de la physionomie intellectuelle de ces hommes; — nous y trouvons une confirmàtiofi des dictons populaires qui nous mettent eh garde contre ces éternels plaisantins, et déclarent qu'on voit toujours le rire s'épanouir sur les lèvres des imbéciles.
Les exemples précédents ont montré, dans ces travestissements phonétiques, une tendance presque continuelle k l'ironie et à la plaisanterie grossière. Mais l'ironie se manifeste encore dans des rapports d'idées qui n'impliquent ni jeux de mots, ni homophonies, ni assonnances. Cette propension à voir toujours dans les choses le côté ridicule est une conséquence d'une humeur tout à la fois gaie et bizarre, que nous avons remarquée chez les paresseux et les vagabonds, classe dans laquelle se recrutent en si grand nombre les malfaiteurs , et qui est la véritable académie de l'argot. Voici quelques exemples d'allusions ironiques où ce n'est pas l'analogie du son, mais la relation des idées, qui a guidé l'esprit,
maison de tolérance; queue de poêle — sabre de grosse cavalerie; pastille, pour pastille du sérail zz pet; amadouage — mariage. Amadouer, en argot signifie segrimer pour tromper, amadouage équivaudrait donc à duperie; boîte d'échantillons — tonneau de vidange: allusion aux nombreuses provenances contenues dans ce récipient; faire du beefsteak ~ battre: allusion à l'habitude qu'ont les cuisiniers de frapper la viande pour l'amollir/ boîte à biscuits = pistolet: la cartouche est le biscuit que l'on doit manger; bombonnière, comme boîte d'échantillons, veut dire boîte aux ordures ; bouquet = cadavre : allusion à l'odeur, que rappelle un mot de Charles IV; bourreboyaux = gargotte, car ce qu'on y mange remplit l'estomac (bourre) bien plus qu'il ne nourrit; bourrecoquins — haricots: les haricots et les fèves sont l'aliment principal des galériens, des prisonniers, etc.; calèche du préfet — voiture cellulaire; canapé — lieu public fréquenté par les pédérastes: c'est une allusion aux parapets qui bordent les cours d'eau, aux bancs de certains boulevards où se réunissent les gens de cette espèce ; demoiselle du Pont-Neuf — prostituée: tous y peuvent passer; chevalier de l'agrippe ou de la grippe — voleur; sachète = chaussettes.
L'ironie prédomine dans les périphrases suivantes : charmer les puces pour être ivre à griser ses puces; avaler le luron = communier; marcher dans les souliers d'un mort = avoir hérité; badigeonner la femme au puits — mentir.
L'antiphrase fournit à l'argot un certain nombre d'expressions qui pourraient être rangées dans la catégorie précédente. En d'autres, il est vrai, on ne trouve pas d'allusions ironiques, mais on voit briller la tendance à s'exprimer autrement que le reste des hommes, peutêtre poursuivre la mode, peut-être seulement par caprice.
Déguiser, qui, dans le langage ordinaire, signifie cacher, travestir, reçoit de l'argot le sens contraire de signaler, reconnaître; avoir à la manque = ne point avoir; bonir, qui signifie parler, a aussi le sens de se taire; mince = rien. 11 exprime aussi l'idée contraire: mince de confort! — quel confort! — D'autre part, rien est parfois affîrraatif: il est rien chaud, peut vouloir dire: il est ardent, il brûle! miel (c'est un) peut signifier une chose excellente, désirable, mais aussi, et bien plus souvent, le contraire; paumer signifie perdre et en même temps prendre; sublime = travailleur paresseux, violent, ivrogne; sublimé {un) = homme ivre mort; se sublimer = tomber dans l'avilissement.
L'euphémisme fournit cependant à la langue des criminels un certain nombre d'expressions. Mais souvent, sinon toujours, ces expressions ont une teinte d'ironie. De toute façon, l'euphémisme et l'antiphrase rappellent cette coutume des Anciens d'appeler Euménides (EûMevibeç, b'eOMevem — favorables, bienveillantes) les Furies; et Parcœ, les Parques, ideo quod non parcunt.
Apaiser = assassiner: c'est une expression de Lacenairc; appuyer = avoir des relations intimes; avaler sa