CHAPITRE X
penchant des sauvages à peindre (grafein) la pensée avec les figures, qui se sont transformées , peu à peu, m lettres dans les peuples plus modernes.
2. — Ecriture. — Nous attachons d'ordinaire peu d'importance et de valeur à ce qui frappe trop souvent nos regards; aussi, nombre de gens estimeront-ils tout d'abord bien futile et même bizarre l'idée que l'écriture d'un homme puisse faire quelque lueur sur sa condition morale. Néanmoins, pour revenir de ce jugement, il ne sera pas nécessaire de lire les nombreux ouvrages publiés aujourd'hui sur la matière, tels que ceux de Bovary, Graphologie, iSl 6; Adolphe Heuze , C/wrogrmmmalomanzia , Leipzig, 1862; Desbarolles, Les mystères de l'écriture, 1872; il suffira de considérer que les gestes d'un individu, sa voix, sa manière de prononcer, sa démarche, tous phénomènes dus à l'action de certains muscles, donnent souvent des indications utiles sur l'état de son âme. Et pourtant ces mouvements sont instantanés; ils s'effacent aussitôt après avoir été produits; tandis qu'il s'agit ici des effets d'un mouvement qui peut rester fixé pendant de longs siècles après l'instant où il s'est manifesté.
11 est vrai: que, jusqu'à ce jour, les études de cette €spèce ont eu pour bût la satisfaction d'une curiosité puérile, plutôt qu'un éclaircissement scientifique: et que, même chez les graves auteurs que je viens de citer, les recherches sérieuses, loin d'être contenues dans une juste mesure, se trouvent mêlées à de telles frivolités, à de telles folies, sous prétexte de phrénologie, de chiromancie, etc., qu'il y a de quoi tuer la foi, même la
plus robuste, en ce qui touche les meilleures parties de leurs livres ('!).
Pour ce qui est de l'écriture des criminels, on peut, à bon droit, s'étonner de voir tous ceux qui, avec une exagération coupable, prétendent tirer le diagnostic d'un criminel de son écriture seule, n'en apporter ensuite comme preuve à l'appui qu'un exemple ou deux, tout au plus. Ainsi, malgré l'aide bienveillante du savant M. Gorresio, je n'ai pu, dans tous les ouvrages de ces graphologues, mettre la main que sur trois signatures de criminels célèbres.
Si je résume les études faites sur mes autographes, (que je dois à l'obligeance de MM. Alfred Maury, directeur des Archives de France, de Muoni, de Bellrani-Scalia) dont le nombre s'élève à 520, je crois pouvoir les diviser en deux groupes bien distincts. (Je ne tiens pas compte, naturellement, de ces individus à peu près illettrés qui forment pourtant la plus grande masse des brigands fameux, et dont l'écriture est tout-à-fait enfantine).
Le premier groupe est constitué par les homicides, les voleurs de grand chemin , les brigands. La plus grande partie d'entre eux est caractérisée par un allongement des lettres, parceque les gens du métier appellent l'écriture gladiolée, c'est-à-dire la forme plus curviligne et en même temps plus saillante du prolongement des lettres, soit en haut, soit en bas. Chez un bon nombre, la barre du t est forte ou prolongée, comme on le remarque généralement pour les gens de guerre et les personnes énergiques; chez quelques autres, les lettres forment avec leurs traits des angles
(1) Je fais exception pour un article qui a paru dans ces jours dans ]a Revue Philosophique, novembre, 1885.
CIlAriTRE X
xiigûs. Clicz tous, la signature est ornée d'une quantité de petits traits et d'arabesques qui la distinguent aisément de toute autre (V. planches xxii^ et xxiu''). On n'a pour s'en convaincre, qu'à comparer les signatures de Desrues (n°46), empoisonneur et faussaire, de l'assassin Francesconi et de Carrier (63), de Vidocq (48), d'Alberli (76). On y voit, comme dans celles de certains tyrans Galéas, p. ex., Philippe II, Farnèse, qu'ils ont une haute idée de leur personnalité, et qu'ils sont doués d'une énergie peu commune.
Beaucoup présentent, pour la même cause, un allongement des lettres: 1, 2, 3, 104, 43, 39", 13, 64, 63.
Sur 98 assassins et voleurs de grand chemin, 52 présentent ces caractères, qui se retrouvent avec une uniformité remarquable chez tous les brigands (V. tab. xxii^ nO 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 16, 21). J'ai fait entrer dans ce tableau les hommes d'Etat connus pour leur cruauté (n° 81, 84, 85, 63, 87, 79). Quelques-uns, mais ils sont en bien petit nombre (n° 53), terminent chacun de leurs mots par une espèce de crochet. Le type de ce genre me paraît être fourni par les 9, 11; et à ce type se rapporte la signature de l'assassin de Wallenstein (49), bien que ce misérable fût évidemment très-peu familier avec l'écriture.
Dans un autre groupe d'assassins, à la tête desquels se placent Lacenaire et De Cosimi (31 et 32), et où nous ferons entrer des personnages historiques, Fouquier- Tinville, Chabot, les lettres n'ont point à un degré notable la forme gladiolée, sauf la dernière de chaque mot, qui finit souvent par un trait vertical aigu (32); mais toutes sont légèrement distantes les unes des autres, écrasées et arrondies. Souvent, par exemple dans l'écriture de Marat, Faella, Robespierre, Spissani, An-
tonino, elles paraissent, en dépit de l'âge (de 30 à 35 ans), avoir été tracées par la main tremblante d'un vieillard. C'est peut-être une marque d'alcoolisme, peutêtre le résultat d'une de ces névroses que nous avons relevées si fréquemment dans cette classe de gens. Sur 90 assassins, j'ai rencontré 13 fois ce caractère. — J'ai observé le tremblement dans 7 du premier groupe (Planche xxii°, 13, 14, 15 et 37), cl dans 6 du second.
De ces 90 individus, 36 seulement ne présentaient aucune j)arlicularité saillante; leur écriture était toutà-fait commune (50). On pourrait compter Boggia (22) parmi ces derniers, s'il ne trahissait incontestablement son énergie par la forme qu'il donne au l. J'en dirai autant du brigand Leone (97).
Le second groupe, exclusivement composé 'de voleurs, se distingue nettement de celui qui précède: il n'oft're pas de lettres gladiolées, mais toutes sont écartées, molles; la signature n'a rien de saillant, est presque dépourvue de paraphe. En somme, cette écriture se rapproche de celle de la femme et n'a pour ainsi dire pas de caractère, (V. pl. xxii°, 37, 34, 45).
La caractéristique du groupe se rencontre dans la signature de cet Honeyman, qui eut l'audace de s'introduire pendant sept nuits de suite dans les locaux, d'une banque de Londres et y prit chaque fois l'empreinte d'une serrure, jusqu'à ce qu'il put arriver à la caisse et enlever les 245.000 dollards qu'elle renfermait I (38). J'ai vu deux autres signatures qui ressemblaient à la sienne, celle du brigand Bignami (70) et celle de Pavesi (37).
L'écriture de celui qu'on pourrait appeler le type des voleurs, Cartouche, présente, en dehors des caractères précités et d'un tremblement singulier, une espèce de