CHAPITRE XI
Et ce n'est pas la seule: voici une autre du même qenre:
0 mère, comme je regrette, heure par heure, Tout ce lait que vous m'avez donné ?
Vous êtes morte, ensevelie sous la terre, Et vous m'avez laissé au milieu des tourments.
Voici, maintenant une pensée empreinte d'un désespoir terrible:
Vienne la mort; je la serre entre mes bras, je la couvre de baisers.
De ces 41 morceaux, 8 font allusion à une vengeance ou à la parade du crime; 7 à des sentiments d'amour filial ou de chaste adoration.
Onze autres chants sont consacrés au récit de crimes célèbres et à leur exaltation. Par exemple, dans le chant des Fra Diavoli, je trouve ces vers:
Suivons l'exemple De quatorze valeureux cœurs Que l'on nommait Fra Diavoli.
Ils nous montrent fort bien le peu de moralité d'une littérature qui, à l'exemple de nos ancêtres, confond le criminel et le héros.
Et moi, qui trouve une si grande analogie entre le crime et la prostitution, je ne saurais négliger comme choses de peu d'importance ces seize autres chants de prostituées découverts par M. Pitré, qui manquent, autant que je puis le savoir, dans tous les autres recueils. Dans leur simplicité plus qu'enfantine, stupide, ils me paraissent fournir une nouvelle preuve de la pauvre intelligence de ces infortunées. — Maintenant, en lisant dans son bel ouvrage qu'ils sont chantés jusque dans les prisons, je constate qu'une nouvelle preuve vient confirmer l'analogie entrevue par moi.
Certes, il convient, pour expliquer le grand nombre de ces chants, de tenir compte de la diligence que M. Pitre a mise à les reclierclier ; mais il est impossible de ne pas admettre que cette abondance dépende aussi de leur diffusion parmi les classes populaires, comme cela a lieu en Corse pour les chants des bandits.
C'est évidemment la même cause: d'un côté, l'extension plus grande du banditisme, de l'autre, le dédain moins grand qu'ont pour lui les classes inférieures (1).
3. — Les Parias, nous le verrons plus loin, sont les représentants d'une caste criminelle ou vouée à une prostitution précoce; ils y préparent leurs enfants dès qu'ils ont atteint leur sixième année. Je comprends dans cette catégorie les Carobaru, qui, s'ils ne s'adonnent pas au vol, font les métiers de comédiens ambulants, de tatoueurs, de devins, exercent, en un mot, des professions équivoques. — On constatera, peut-être avec étonnement, que, malgré leur abjection profonde, ils ont de très-belles poésies — et cela prouve encore que le sens esthétique n'a pas été refusé aux criminels — mais toutes ces poésies, sauf le chant de Tiravallura, sont empreintes d'une obscénité, d'une immoralité à faire pâlir même des Grecs (2).
(1) V. PiTEÉ, Sut canti popolari italiani in carcere, 1876, Florence.
(2) Dans un de ces poëmes, par exemple, un chacal attire une chèvre dans un piège préparé pour le tigre et la dévore ; moralité : « Ce que tu ne peux avoir par la force , obtiens-le par la ruse. Si tu sais mettre à profit les tromperies des autres , tu ne souffriras pas de la faim ». — Un autre a pour morale : Ne fais alliance qu'avec les forts ; place ta demeure près d'un temple, afin de voler de nuit les offrandes. Les imbéciles se laissent prendre aux apparences: tâche d'en profiter». — Un chacal aj ant dérobé des poulets, remerciait Dieu de l'avoir favorisé, un çoudra fut attiré par le bruit de sa voix, et le tua: « Garde-toi de te confier à Dieu; la plus belle prière ne te sauvera pas d'un coup de bâton » (Dcbois, L'Inde, 1868).
CIlAriTIlE XI
Dans une comédie, par exemple celle qui a pour litre Braham et la Nautchay, un personnage montre à une jeune fille pour quelle raison physiologique un vieillard peut arriver à plaire aux femmes, et des ivrognes clianlcnt ce refrain:
Préparez les nattes, ô jeunes filles, et couvrez-les de fleurs; Nous ferons entrechoquer dans nos embrassements Vos membres délicats, et la douleur Augmentera le plaisir.
J'appelle, encore une fois, l'allention du lecteur sur celle obscénité que j'ai déjà signalée plus haut. Elle prouve, comme nous l'a révélé l'histoire des Yucke, que les tendances obscènes se mêlent fréquemment aux criminelles; — et cela est en outre prouvé par la diffusion de la débauche chez les Parias. — Ce peuple, si répandu malgré les nombreuses persécutions qu'il a subies, nous permet de faire aussi une autre constatation qui viendra confirmer l'étude de Dugdale sur les Yucke, c'est que le criminel est beaucoup plus fécond que l'honnête homme (V. 2^ vol.).
4. — Un certain nombre de chants criminels se trouvent encore (i) en Sardaigne, où le banditisme n'a pas seulement laissé des traces dans l'histoire; car on en rencontre aujourd'hui encore des restes nombreux.
On ne lira pas sans une vive curiosité le morceau suivant, qui présente une grande analogie avec le chant russe précité, et avec la poésie criminelle des Parias.
(1) V. SioTTO-PiNTOB, Storia civile délia Sarclegna , 1877. — En 1843, on comptait en Sardaigne 864 bandits. De 1831 à 1840, il a été commis dans l'île 2468 meurtres, 527 vols à main armée, 296 incendies, 436 enlèvements.
«Dis-moi, demande Achea au prêtre, si je n'ai rien à manger cl que je trouve de quoi apaiser ma faim, puisje prendre le bien d'autrui ?
» — Crois-moi; si tu n'as pas de quoi manger et que tu rencontres quelque chose, tu serais fou de ne pas t'en saisir.
» — Tu es de bon conseil, mais voici une difficulté; ce que j'aurai pris de la sorte, devrai-je le rendre?
» — Non. L'observation de la loi te condamnerait à un jeûne trop dur; tu es un bien grand sot, si tu ne comprends point qu'en face de la nécessité tous les biens appartiennent à tous (1) ».
Ce chant nous prouve, une fois de plus, que le criminel, dans les pays peu civilisés, considère le crime comme un droit, ou tout au plus comme un péché véniel qu'il est facile d'expier; que, par conséquent, la religion est pour lui moins un frein qu'un excitant (V. p. 239 et seq.).
Les chants Corses recueillis par M. Tomniaseo peuvent être considérés presque tous comme œuvres de bandits. Presque tous, en effet, respirent la vengeance du meurtre d'un ami, la haine de l'ennemi qu'il faut tuer, l'admiration pour le meurtrier. Rinald, Canino, Gallochio, Galvano, y figurent comme des héros. La vengeance y va au delà du sépulcre:
La vengeance.
Nous la ferons éternelle, et sur la race inique
Nous porterons ta colère comme un héritage légué par toi;
Les crânes resteront suspendus à la voûte du temple;
C'est un mérite, un titre d'éloge que d'être épouvante.
(1) BouLLiEU, Les dialectes et les chants de la Sardaigiie , Dentu, 1864.