CHAPITRE II
Mais c'est surtout dans les îles, où l'on rencontre moins de ressources, que l'homicide et l'avortement sont permis. A Formose, où pourtant la barbarie est moindre, l'avortement est commandé par l'utilité et la morale publiques: les femmes n'y peuvent être mères avant d'avoir atteint l'âge de trente-six ans; on place à côté d'elles des prêtresses chargées de faire avorter toutes celles qui deviennent enceintes avant celle époque.
2. Infanticide. — La même cause rend, chez les •sauvages, l'infanticide fréquent. On sacrifie ceux qui tiennent après le premier-né, ou le second, et, de préférence, les filles. (Letourneau, p. 134). Il en est ainsi dans l'Australie et la Mélanésie.
Dans l'Inde, de Ceylan à l'Himalaya, l'infanticide est consacré par la religion; et cela, non seulement chez les aborigènes, qui sont les plus barbares, mais encore dans la classe noble, chez les Radjpoutas. Ceux-ci se croiraient déshonorés, s'ils gardaient à la maison une fille non mariée. Les insulaires de Tikopia tuent de préférence les enfants mâles: de là leur polygamie.
Au Japon et en Chine, comme le racontait jadis Marco Polo, l'infanticide était, et est encore, une façon violente d'appliquer les doctrines de Malthus. — Il en est de même chez les habitants des îles Sandwich, chez les Boschesmanns, les Hottenlots, les Fidjiens, les Indiens de l'Amérique du Nord.
A Tahiti, s'il faut en croire les missionnaires, les parents avaient toute liberté de tuer jusqu'aux deux tiers de leur progéniture. — Dans beaucoup de tribus du Paraguay, les femmes n'élevaient chacune qu'un fils, et il leur arrivait maintes fois de rester sans enfants.
Quekfues tribus de l'Afrique méridionale usent assez souvent de leurs enfants comme d'un appât pour prendre les lions; dans certaines régions de l'Australie, on les tue, et leur graisse est employée pour les hameçons.
Les mères Guaranics, raconte d'Azzara, tuent souvent quelques-unes de leurs filles pour donner plus de prix aux survivantes. (Voyages en Amérique, 4835).
La mort de la mère est encore une autre cause d'infanticide, car l'usage veut alors que les enfants soient enterrés avec elle, chez beaucoup de sauvages, par exemple chez les Tasmaniens, les Peaux-Rouges, les Esquimaux. La religion leur enseigne que la mère, du fond du Khillo, séjour des morts, appelle son fils; et, d'ailleurs, ils ne croient pas qu'il leur soit possible d'élever le petit orphelin.
Il y a encore d'autres causes: les préjugés par exemple, l'aversion pour les jumeaux. On se dit que l'homme ne peut avoir à la fois qu'un fils, et l'on regarde la naissance de deux jumeaux comme une preuve de l'infidélité de la femme. Ainsi pensent les Tasmaniens, lesMoxos, les indigènes du Pérou, les Peaux-Rouges. Les Ibos, dans l'Afrique orientale, exposent les jumeaux aux bêtes, et chassent la mère de la société. Chez les Hindous, la femme restée longtemps stérile sacrifie son premier né à la déesse Dourga. A Madagascar, on laisse mourir de faim, ou manger aux bêtes, les enfants nés un jour néfaste.
C'est, quelquefois, la nécessité qui pousse à l'infanlicide. Stanley a raconté qu'en Afrique, chez les Bari, souvent décimés par la famine, les femmes, désespérant d'élever leurs enfants, les précipitent dans les cours d'eau.
Enfin chez les anciens Mexicains, la société des Ixqnimani, et, à Tahiti, celle des Arreoi, composée de la
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fleur de la population, avaient rangé parmi leurs préceptes l'infanticide; la femme qui avait élevé un enfant en était expulsée, avec la flétrissure de « porteuse d'enfants ».
Les mères Assinicnnes ayant neuf enfants vivants sont obligées de tuer le dixième. On explicfue cela par l'impossibilité qu'il y aurait à les nourrir tous (1. c).
3. — Meurtre des vieillards, des femmes et des malades. — L'abandon et le meurtre des individus incapables de travailler, que nous voyons aussi chez les animaux, résultèrent d'abord d'un excès de population. Ils se sont ensuite conservés par transmission héréditaire, comme un devoir pour les fils ou les amis lors même qu'il n'en était plus besoin.
Fitzroy dit des Tahitiens qu'ils ne se faisaient nul scrupule de mettre à mort ceux des leurs qui étaient vieux ou malades, sans excepter même les auteurs de leurs jours. Cette coutume règne dans toute la Mélanésie. Dans la Polynésie, on les chasse de la maison; quelquefois même on les enterre vivants, comme en Nouvelle Calédonie. Là, néanmoins, on les laisse plutôt mourir à l'abandon. Ainsi font encore les Gafres Matcapi, les Hottentots, et les Américains de la baie de Hudson à la Terre de Feu.
A la Nouvelle Calédonie, les victimes trouvent la chose naturelle et demandent elles-mêmes la mort; elles marchent délibérément vers la fosse où l'on doit les jeter après les avoir frappées d'une massue à la tête. Aux îles Fidji, cet usage était encore plus répandu: la religion enseignait que l'on entrait dans la vie future au même état où l'on était en quittant la terre. Le missionnaire Hunts, invité par un jeune homme aux funérailles de sa
IMIEMIÈUE l'AUTlE
mère, se rendit à l'inviUition: u l'apparition du corlège funèbre, il fut surpris de ne point voir le cadavre. Comme il en demandait la raison, le jeune homme lui montra sa mère qui marchait dans les rangs, aussi gaie que les autres. « C'est par amour pour elle que je fais cela, y> ajouta-t-il; ce môme amour nous pousse à l'enterrer au ■» plus tôt; c'est pour nous un devoir sacré. Elle est notre 5) mère, nous sommes ses enfants; il faut donc que nous » lui procurions la mort:). Le capitaine Wilkes, entré ■dans une ville qui comptait plusieurs centaines d'habitants, n'y vit pas un homme au dessus de quarante années; il demanda où étaient les vieillards; il lui fut répondu qu'on les avait tués et mis en terre. Cette coutume se rencontre également chez les Esquimaux, les Koriaks, et les peuplades du Kamtschalka.
Au reste, l'usage de tuer les vieillards et les malades n'est pas exclusif aux sauvages; il fut également pratiqué en Europe, avant que les idées de morale et de droit eussent atteint le degré d'évolution des derniers siècles. Ainsi Hérodote raconte que les Massagètes tuaient leurs vieillards. Elien le dit des llyperboréens; Platon, d'une peuplade de la Sardaigne; Strabon, des habitants de l'antique Bactriane, qui dressaient des chiens à dévorer les vieillards et les infirmes; Suétone parle des Romains qui exposaient leurs esclaves malades dans une île du Tibre; les Spartiates exposaient leurs enfants difformes; une antique tradition Scandinave parle de guerriers malades qui se précipitaient du haut de VAlternis-stapi, ou rocher de la famille; en Suède, on a conservé jusqu'en 1600 de grandes massues, dites Alta-Klubbor (massues de famille), avec lesquelles les vieillards et les malades incurables étaient jadis tués