CHAPITRE xm
Mais regardez de plus près; vous ne verrez-là qu'une ouvelle forme d'affections perverties, au détriment de celles qui brûlent avec le plus de force au cœur des autres hommes (l'amour de la famille, p. ex.), ou viceversà. Par là, beaucoup de philanthropes, beaucoup de saints personnages rentrent dans la catégorie des fous moraux, ainsi que nombre de scélérats qui pillent les voyageurs, qui maltraitent leur femme ou leurs parents pour procurer du plaisir à leurs amis. C'est le cas de la marquise de Brinvilliers, qui aurait donné sa vie pour son amant; de la Trossarello, qui passait ses nuits au chevet des malades; de la Rulfi, qui faisait mourir de faim sa propre fille et se montrait prodigue à l'égard des étrangers (Voir pag. 351).
Il y a d'ailleurs aussi une perversion dans la forme que revêtent ces affections quand elles se manifestent.
M. Legrand du Saulle (1. c.) cite une mère qui, sous prétexte de préserver son fils de la syphilis et d'autres maux pareils, le conduisait elle-même progressivement dans la voie de l'amour charnel, le soumettant à des rations progressives pour ménager sa santé. Devenue grosse, elle voulait se faire avorter afin de conserver sa beauté, seul moyen, disait-elle, de retenir son fils, dont l'éloigneraent la tuerait. Elle n'acceptait pas d'ailleurs les reproches: ne Elle obéissait k l'inspiration de Dieu, qui ne peut se tromper ». — C'est en alléguant des raisons de ce genre, que la Catherine de M. Salemi- Pace voulait prostituer ses filles et leur faire goûter les plaisirs de la chair. Et notez qu'elle n'en retirait aucun profit; elle s'exposait, au contraire à la prison.
Un de mes clients privait de sommeil ses enfants, sous prétexte de les faire étudier, si bien qu'ils tombé-
renL malades et que l'un d'eux mourut. Il se repentit alors de sa conduite; mais son remords dura peu, et il ne tarda pas à reprendre son système cruel d'éducation.
45. — Religiosité. — Vanité. — Notons encore l'ascétisme, qui met sur le compte de Dieu (1) l'insensibilité de l'individu et fait de cette insensibilité une sorte de loi ; la vanité excessive, qui pousse à dépenser, à se ruiner en aumônes, pour s'attirer l'estime publique et faire parade des richesses, vraies ou fausses, que l'on veut avoir. La mégalomanie, l'excès de vanité, qui se rencontrent dans le criminel-né, se retrouvent donc aussi dans le fou moral.
Agnoletti répétait continuellement: C'esi Bien qui m'a permis de survivre pour confondre mes calomniateurs... C'est Dieu qui a fait mourir un juge qui 7n' était hostile,... Dieu, ou tout au moins sa mère, qui m'illumina à l'audience et me rendit éloquent (Voir vol. iii^).
11 n'éprouvait certainement aucun dommage à se laisser convaincre de lâcheté, cela excusait même son suicide manqué; c'est pourtant en vue de s'en défendre qu'il insiste le plus à l'audience.
Ha, au contraire, grandement à perdre en soutenant ce qu'il appelle son mérite; mais il ne se lasse point de
(1) On ne verra pas sans curiosité, ne fût-ce que pour éclairer l'histoire des religions, leur manie d'attribuer à Dieu leurs propres impulsions, précisément parceque ces impulsions sont irrésistibles. Ainsi Guiteau: « Sans la pression exercée par Dieu sur mon libre arbitre , Garfleld n'aurait pas été attaqué. Dieu m'a soutenu comme dans le piocès d'Abram. Je ne puis êti'e fou. Dieu ne choisit pas ses instruments parmi les fous ». — Et Sbro...: «Dieu, j'en suis persuadé, avait résolu la mort de mon frère. ». — Or, ce caractère a été rélcvé par nous chez les criminels, chez celui, par exemple, qui se donnait la Madone pour complice de son parricide (V. chap. vu).