CHAPITRE XIV
s'est fait punir au régiment pour éviter la fatigue des manœuvres. Son caractère présente de grandes anomalies: des faits graves le trouvent indifférent; de choses insignifiantes l'irritent.
Un jour, rentrant à la caserrae, après quelque libation, il croit entendre des propos contre les Calabrais et menace tous d'une vengeance. Un sergent intervient, le silence se fait; tout d'un coup, on entend des détonations: un soldat tombe à terre frappé par Misdea d'un coup de fusil; trois déjà couchés sont grièvement blessés; trois autres cherchent un relîige dans les latrines.
Misdea s'acharne après ses compagnons qui fuient ou se jettent à terre pour éviter ses coups; quand il ne voit plus personne dans la chambrée, le meurtrier se met à une fenêtre et tire sur des soldats qui sont dans une cour.
Un sergent pénètre dans la chambrée: il le trouve l'arme au bras et lui demande: Où est le soldat qui a tiré? Misdea pour réponse le frappe à la cuisse.
Pendant cette scène de carnage; Misdea montre un grand sang-froid: il dit à un calabrais: « Ne crains rien, je ne le tuerai pas, parceque tu es de mon pays )>.
Quand on veut le saisir, il se défend avec ses pieds, ses poings, en mordant; lorsqu'on veut lui mettre la camisole de force, il s'écrie: « On la met aux ivrognes et aux fous, je ne suis ni fou ni ivrogne ».
Il tombe, après, dans un sommeil prolongé (comme c'est le cas des épilepsies larvées) mais il n'oublie rien de ce qu'il avait fait, seulement y il donne une autre tournure; il a la vanité de ses meurtres; son crime restera mémorable, on parlera de lui dans les journaux; il se vante d'avoir commis trois tentatives d'homicide sur des bourgeois.
Chez Misdea, l'insensibilité, la paresse, la vanité, la violence, la haine poussée parfois jusqu'au cannibalisme, tous ces symptômes qu'on rencontre chez le <i criminel-né » et chez le « fou moral » sont exagérés par l'épilepsie, dont l'existence n'a fait aucun doute pour personne, pas même pour les experts de l'accusation.
On rencontre en effet chez Misdea (1): la forme anormale du crâne; le fait d'avoir frappé indistinctement amis et ennemis; une force musculaire extraordinaire déployée, lors de son arrestation, bien qu'il ne donne que 34 à 37 kilogr. au dynamomètre; le sang froid, le calme après ses meurtres; un courage extraordinaire contrastant avec une lâcheté habituelle; une irascibilité excessive; l'abus du vin; les vertiges; les velléités de suicide; r existence d'accès épileptiques antérieurs; l'emploi, pendant les accès, de phrases stéréotipées, telles que: J'ai mes caprices, la tête me tourne; un sommeil profond dans la matinée qui suit la scène de carnage; des douleurs de tête; et, avant tout, la parenté avec des épileptiques, des alcooliques, des fous, des idiots, des criminels.
Avant de mourir, Misdea, chez qui nous avons constaté le défaut d'affectivité, a écrit une lettre dans laquelle il manifeste des sentiments religieux et témoigne une grande affection pour sa mère et ses frères; mais dans cette lettre on lit cette phrase singulière: oc Je vous écris en fumant (le cigare) ».
Le contraste entre les graves préoccupations du condamné et le détail puéril, auquel il attache assez d'importance pour le consigner dans une lettre d'adieu, est 3in autre signe caractéristique de l'épilepsie.
(1) Voir Misdea avec figures, par Lombroso 1884, Bocca, Turin.