CHAPITRE II
conduire la victime, après des cércmonies nombreuses, dans un bois sacré; on lui rompait les os des bras et des jambes pour prévenir toute résistance, et on lui administrait, pour l'engourdir, de l'opium et du slramonium. Ensuite le jani, ou prêtre, la frappait avec sa propre hache. Aussitôt après, la foule s'élançait: tous voulaient s'emparer d'un lambeau de chair; en un clin d'œil, les os étaient mis à nu et abandonnés sur le sol. (LuBBOCK, 637).
c) Cannibalisme par préjugé. — Une autre cause d'anthropophagie, se liait aux croyances religieuses; c'était le préjugé selon lequel on croyait s'assimiler le courage d'un ennemi en mangeant son cœur, sa perspicacité en mangeant son œil, sa virilité en mangeant ses parties génitales et prévenir sa vengeance en dévorant son corps tout entier. Voilà pourquoi le plus grand malheur, pour un habitant de la Nouvelle-Zélande est d'être mangé par un autre; car, de cette façon, son corps et son âme sont à jamais détruits. Par contre qui mange son ennemi n'a plus rien à craindre de lui dans la vie éternelle.
Chez quelques peuplades australiennes , le cannibalisme n'est en usage que pour certaines cérémonies magiques. Aux îles Sandwich, quand un bon prince mourait de mort naturelle, on mangeait son corps pour le mettre à l'abri de toute profanation: cela s'appelait « manger le chef par amour ». (Maury, 761).
d) Cannibalisme par piété filiale. — Ce sentiment de piété filiale, que nous avons signalé dans le meurtre des vieillards, est encore une cause de cannibalisme; on croit ainsi rendre meilleure leur condition dans la vie future.
PRKMIÈRE PARTIE
Les Balta de Sumatra sont assurément moins sau^^ages que bien d'autres peuples. Eh bien! celui d'entre eux qui, devenu vieux, se trouve las de vivre, prie ses enfants de le manger, et ceux-ci se gardent bien de lui désobéir. Au jour fixé pour la cérémonie, le vieillard s'établit sur un arbre, ses parents et ses amis l'entourent, frappant en cadence le tronc de l'arbre et chantant un hymne funèbre dont le sens est celui-ci: Voici la saison venue, le fruit est mûr, il doit tomber. Puis le vieillard descend, ses proches parents le tuent et mangent pieusement ses restes. Et c'est là un devoir de piété filiale!! (Letourneau, 199).
D'ailleurs, s'il faut en croire Hérodote (Hist. iv, 20), dans l'Europe orientale, la pitié poussait les Massagètes h tuer leurs vieux parents. Ils en mangeaient ensuite la chair dans un grand banquet, après l'avoir mêlée à des pièces de bétail. Ils épargnaient ainsi aux auteurs de leurs jours la honte d'être dévorés par les vers. Ainsi faisaient encore les Issedons ; toutefois , ils ne devançaient pas l'heure marquée par la mort. Strabon raconte aussi que les Derbis de l'Asie septentrionale égorgeaient les vieillards qui avaient dépassé l'âge de 70 ans, et que les plus proches parents se partageaient le cadavre.
e) Cannibalisme dans la guerre. — La férocité primitive, le cas à peu près nul que l'on faisait de la vie humaine, la fréquence des guerres, devaient certainement pousser l'homme sauvage à ce genre d'anthropophagie, qui est, à coup sûr, le plus commun, après celui qui se lie au sentiment religieux. Il y a même des peuples qui font la guerre dans le seul but de manger les vaincus: mais, en ce cas, le mobile psychologique est moins la fureur guerrière que la gloutonnerie.