CHAPITRE XV G^O
qu'il s'était senti le besoin de tuer, et qu'il aurait frappé le directeur lui-même, s'il l'eût rencontré. C'était un vulgaire voleur de grand chemin, fils de bandit. — Feliciani rencontre sur sa route un commissaire avec qui il n'avait jamais eu le moindre rapport; il lui demande son nom, et apprenant qu'il s'appelle Bianchi : « Et moi, lui crie-t-il, je te donnerai du Noir! » et il le tue sans autre motif. C'est exactement la même cause qui a porté un pellagre maniaque à tuer un curé (curato) en haine des Croates...
Dans l'excellente publication qui a pour titre Rivista délie discipline carcerarîe, nous lisons cette curieuse confession d'un certain Visconti, condamné déjà vingt fois pour vol: <( Je sais qu'on me qualifie de voleur émérite; je ne suis qu'un voleur fieffé, à qui le courage manque pour assassiner. J'ai débuté en i861 par une petite friponnerie, et puis j'ai avancé peu à peu dans la mauvaise voie. A mesure que la condamnation devenait plus forte, il me devenait plus difficile de trouver du travail. Âloi's je bus, je m'enivrai. En buvant je me sentais plus à l'aise, je ne songeais plus à mes malheurs. Marchant à l'aventure, regardant à droite et à gauche, dès qu'un objet se trouvait à ma portée, je m'en emparais sans prendre la moindre précaution, car je voulais me faire arrêter. C'est ce qui est arrivé. Sans cela j'aurais continué à voler; je volerais d'ailleurs encoi'e, si j'étais libre. Au moment du larcin, j'éprouve un vif plaisir; mais ce plaisir passe vite et me laisse dans une grande agitation. L'appétit me manque, je ne dors plus; je me remets alors à boire, et voici revenir déjà mes instincts de voleur. Je sens bien que je ne saurais triompher de ce vice maudit; je suis même convaincu que, si j'étais riche et qu'il m'arrivât un jour de trop boire.
je ne me conduirais pas autrement qu'aujourd'hui; i\ est vrai qu'alors je pourrais indemniser les personnes lésées par moi. Je crois qu'à l'avenir la justice me rendrait un grand service en me laissant dans la prison où je me trouve, avec une occupation quelconque. Puisque je suis déshonoré, je serais bien mieux en prison qu'au milieu de la société. La nourriture qu'on me sert n'est pas très-abondante, mais je lui trouve un excellent goût; mes deux couvertures et mon sac de paille me procurent un sommeil tranquille; j'aime la solitude. Mon cœur est fermé à toute affection, je ne demande que le repos, etc. d.
Quelle différence établir entre un pareil esprit, qur appartient à un vrai criminel, et celui du fou moral, affecté de tendances instinctives contre lesquelles il ne peut lutter ?
P... avait la manie de dérober les ornements des tombeaux, jusqu'à des pierres dont le poids excédait ses forces; il dispersait les produits de ses vols chez tous ses amis, et était le premier à mettre les autres sur la trace de ses larcins. — Cependant, personne ne le croyait fou.
D. Vincent d'Aragon, après qu'on eut aboli les corporations, se fit libraire. Il vendait bien les livres de peu de valeur; mais, pour ceux qui étaient rares, il ne pouvait se résigner à s'en défaire. Dans une vente publique, un certain Pastot, par une surenchère, se rendit acquéreur d'un livre qu'il désirait beaucoup posséder. Peu de jours après, Pastot et sa maison étaient consumés par les flammes. Encore quelques mois et l'on trouva un jour huit cadavres étendus sur la voie publique; c'étaient ceux de riches étudiants, qui avaient fait des- emplettes de livres. D. Vincent fut arrêté, on lui promit que ses livres de prédilection ne seraient pas dispersés, mais qu'on les réunirait dans la Bibliothèque de Barcelone;