CHAPITRE II
rv.
LES VÉRITABLES CRIMES CHEZ LES SAUVAGES CONTRE l'usage.
Ici se révèle le véritable caractère de la criminalité chez les sauvages. Pour eux, alors même qu'ils jouissent déjà d'une bonne organisation , les vrais crimes se réduisent à un très-petit nombre, et même ils ne sont distingués que fort tard et d'une façon irrégulière. Souvent ce que nous regardons comme un crime ne l'est point à leurs yeux; d'autres faits qui leur paraissent très-graves sont loin de nous sembler tels. Je veux parler des manquements à l'usage établi, ou des fautes religieuses, toutes choses qui , étant donnée la tendance générale des religions à perpétuer les usages, quels qu'ils soient, et à les rendre sacrés, finissent par être inséparables.
Ainsi, en Australie, les vieillards seuls et les chefs ont le droit de goûter à la chair de l'Emou. S'il arrive qu'un jeune homme honnête, cédant à la tentation, tue et mange un de ces animaux, il est pris de remords, tombe dans une profonde mélancolie, et demande lui-même à être puni. (Stuart, Hist. universelle des voy., 43).
Il en arrive, autant, à l'Hindou qui boit certaines bières destinées au seul Brahmane, au Juif qui mange du porc, à la Chinoise qui se prostitue volontiers, mais ne peut laisser voir son pied sans se couvrir de honte.
Cette même morale, qui règle la distribution de ■l'Emou, règle aussi la vengeance, mais de la façon la
plus aveugle. Ainsi, qu'un naturel soit offensé par un blanc, il se vengera, non sur celui dont il aura à se plaindre, mais sur tous les blancs qu'il rencontrera.
Ainsi encore, en Australie, il n'est pas de mort qui ne soit causée par un maléfice, et qui, par conséquent, ne réclame une vengeance.
Un Australien, raconte Sandcr, (Letourneau, I. c), perdit sa femme à la suite d'une maladie et déclara qu'il devait tuer une femme d'une autre tribu. On le menara de la prison; dès lors il resta silencieux, en proie au remords, poursuivi par l'idée qu'il manquait à son devoir; il finit par disparaître et, quelques jours après, rentra satisfait: il s'était acquitté de ce qu'il appelait une obligation sacrée. On voit, ajoute ici Letourneau en guise de commentaire, que certaines associations d'idées se sont lentement gravées dans nos centres nerveux et doivent fatalement se faire jour à un moment donné.
Mieux que cela, ajouterai-je à mon tour. Il en est ainsi parceque, si l'homme accueille avec un vif plaisir une innovation de peu d'importance, il ressent du dégoût et de l'effroi, quand il se trouve en présence d'innovations trop radicales. Il entre, pour beaucoup, dans ces sentiments, je crois, la douleur que fait naître en lui la nécessité d'imposer à son cerveau des évolutions plus rapides et auxquelles il n'est point accoutumé; car le commun des hommes, tout comme les animaux, se plait à l'inertie, à la répétition des mouvements déjà exécutés, qu'ils soient propres à l'individu ou qu'ils proviennent de l'atavisme. C'est ainsi que nous avons vu les animaux domestiques prolester et réagir contre toute nouveauté considérable, contre le gaz, par exemple, ou la vapeur (p. v. s. 24). De même l'enfant, qui certaine-