CHAPITRE II
mont aime fort à jouer, s'irrite el éprouve de véritables accès de fureur quand on le change d'appartement (j'en ai fait moi-même l'observation sur deux enfants de mes dirais); de même encore il a peur de tout meuble nouveau, et veut revoir toujours la même image, entendre raconter la même histoire dans les mêmes termes.
Ne voit-on pas la femme, esclave de la mode, se montrer partout l'adversaire la plus tenace de toute innovation sociale, religieuse ou politique?
Ne sait-on pas encore que le vulgaire tourne en ridicule ou regarde avec frayeur toute proposition tendant à changer les vieilles coutumes, quelque condamnables, quelque absurdes qu'elles soient?
Des peuples actifs et fort cultivés, comme les Juifs, se montrent à cet égard intraitables; ils regardent comme un criminel, comme un ennemi de la morale, quiconque, parmi eux, se soustrait à la circoncision, ce rite de cannibales! — Bien plus, les hommes doctes, les académiciens, donnent trop souvent des marques de ce travers, en protégeant ceux qui trouvent de petites vérités sans importance, et en poursuivant à outrance toute découverte radicale. — Et tous vous disent: ■«. Ainsi faisaient nos pères ». C'est là, paraît-il, le meilleur de tous les arguments, puisqu'on effet il répond à une tendance innée de notre organisme.
Voilà pourquoi j'ai pu démontrer ailleurs (1) que l'homme, naturellement, éternellement, conservateur, n'aurait jamais progressé sans la coïncidence des circonstances extraordinaires qui l'ont forcé à surmonter la douleur de l'innovation pour apaiser d'autres plus grands douleurs; et sans l'aide d'hommes extraordinaires, tels
(I) Genio e Follia 4" éclit.
que les fous de génie et les demi-fous (malloidi). Ceux-ci doués d'une organisation anormale, ayant un altruisme exagéré et une activité cérébrale bien supérieure à celle de leurs contemporains, préviennent les événements, et, sans se soucier d'eux-mêmes, entraînent aux innovations, le peuple qui trop souvent se venge d'eux en les tuant; ces hommes, ressemblent à ces .insectes qui volent d'une fleur à l'autre et transportent un pollen auquel il aurait fallu bien du temps et bien d'orages pour devenir fécond.
Les peuples sauvages ou primitifs, en qui l'esprit est moins actif que dans les races civilisées, poussent au plus haut degré la réaction contre toute nouveauté, jusqu'à en faire regarder les auteurs comme criminels de la pire espèce.
La Bible, en plusieurs endroits, et le code si ancien de Manou (1. i, art. 108, 9) ont admirablement rendu cette idée.
« La coutume antique est la principale loi qu'approuve la tradition révélée; en conséquence, quiconque désire le bien de son âme doit toujours se conformer à la coutume antique.
)) C'est pour cela que les Muni, sachant que la lof s'appuie sur les coutumes antiques, ont fondé là-dessus tout leur système d'austérités ».
Comme la religion était officiellement la conservatrice par excellence des usages, et comme elle tint d'abord pour une offense à la morale et une insulte à Dieu toute infraction à l'usage, il arriva peu à peu que les gardiens de la religion, prêtres, mages, médecins, sorciers, etc., avant même d'être devenus chefs de la tribu, ou du pays, ou de la nation, furent considérés comme des personnages sacrés; ils jouirent d'une impunité presque absolue; toute offense à leur égard passa pour
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le plus grand des crimes, et l'on regarda comme crime toul'e transgression aux lois qu'eux-mêmes avaient introduites, quelle qu'en lut l'absurdité.
Nous avons vu que, d'après le code de Manou, le Brahmine commet une faute très-légère en donnant la. lYiort à un Çoudra; tuer un Brahmine est au contraire le plus affreux des crimes. On lit encore dans ce code (chap. IX, 3171): «Que le roi fasse verser de l'huile bouillante dans la bouche et les oreilles de l'impudent qui osera détourner les Brahmines de leur devoir. Que le roi se gai'de bien de tuer un Brahmine, quand même celui-ci aurait commis tous les crimes possibles; qu'il le chasse du royaume, mais qu'il le laisse emporter ses richesses et ne lui fasse aucun mal ».
« Un Brahmine connaissant tout le Righ-véda ne serait pas souillé, eût-il massacré tous les habitants des trois mondes, eût-il partagé le repas de l'homme le plus
vil 5).
Le Moyen-Age disait: Unde laid decolïatttur , inde clerici degradentur. — Unde laid detruncantur, ibi clerid aboffido degradentur. (Pertz, leg. ii, 30. — Bar, Deutsche Strafredit, l, 1882).
Dans les théocraties étrusque, druidique, indienne, égyptienne et juive, toute offense à 'la divinité était un crime, et l'action du prêtre se substituait à celle du citoyen et de l'Etat.
L'ambition et l'avidité des despotes, les intrigues des prêtres, jointes à la crainte aveugle de la populace et à l'habitude de regarder comme un crime tout changement apporté aux coutumes des ancêtres, se sont donné la main pour forger les lois les plus étranges. Par exemple, en Océanie, c'est un crime, tabou, que de toucher le corps du chef; c'est un crime pour la femme, que de
l'IlEMlÈRIi PARTlIi
porter la main sur la lôte ou les instruments de son mari, ou d'un homme, quel qu'il soit, ou même d'entrer dans une pirogue. Puis, le tabou s'est développé; on ne peut, sous peine de mort, porter un voile blanc, parler mal des prêtres, changer son nom pour celui d'un animal, sortir de sa hutte, après la mort du chef, avant que l'on ait sacrifié une victime humaine, manger d'un porc à poil blanc et roux, (Radiguet, p. 555).
La loi saxonne punit de mort quiconque brûle un cadavre au lieu de l'enterrer. (Du Boys, 1. c).
Dans le code de Manou, au milieu des prescriptions les plus justes, on en voit d'incompréhensibles pour qui ignore où peut mener la folie religieuse.
L'homme qui disperse un amas de terre, qui coupe un brin d'herbe avec les ongles , ou qui rogne ses ongles, est perdu, tout comme le calomniateur et l'homme impur (liv. v).
La Bible prononce la peine de mort contre celui qui travaille le jour du sabbat (Exode, 31), qui lue un animal consacré, qui mange le sang ou la graisse des animaux (Lévitique, ch. vu, 24 à 28). La même peine est infligée à l'inceste, à l'homicide, au faux prophète, à celui qui approche de sa femme à l'époque de la menstruation, (Lévit., xviii, 19), ou qui mange du pain levé pendant la fête de la Pâque ! !
D'après deux papyrus contenants des prescriptions judiciaires, on voit qu'en Egypte, tuer un animal sacré, profaner une tombe, étaient des fautes graves assimilées à l'homicide.
En Chine, en 1840 un batelier s'était avisé d'adapter à sa barque une ancre à l'européenne; le Gouvernement fit détruire la barque et infliger à l'homme un châtiment.