XIV PRÉFACE
Il ne sera pas mutile de rappeler, ici, une loi biologique, qui doit précisément, selon M. Ferri, se combiner avec celle des grands nombres: « En général, les données biologiques de haute importance sont celles qui éprouvent les variations les moins considérables. Un exemple fera mieux comprendre notre pensée: tandis que la longueur des bras peut varier, d'homme à homme, de plusieurs centimètres, la largeur du front ne peut varier que de quelques millimètres. D'où il résulte avec évidence que, dans les questions d'anthropologie, la nécessité de gros chiffres est en raison directe de la variabilité des caractères étudiés, et, par conséquent , en raison inverse de leur importance biologique » (Nuovi orizzonti, 1883).
Les gros chiffres sont utiles quand on s'occupe des phénomènes que chacun peut enregistrer. Mais quand il s'agit de connaître non pas le sexe , ni l'âge , ni la profession , mais le caractère psychique ou la conformation crânienne d'un groupe de criminels , il est impossible de jouer avec des chiffres élevés.
Dans ces questions délicates qui exigent une culture spéciale, les grands nombres recueillis par la statistique officielle , œuvre, pour la plupart du temps, d'employés ignorants, ont bien moins de valeur que les observations clairsemées, à la vérité, mais dues à des hommes compétents. Ici la sûreté des recherches vaut bien mieux que leur quantité.
Voyez ce qui a lieu, par exemple, pour un fait cependant bien simple à relever : la récidive. Si l'on s'en tient à une statistique de plus de 80.000 condamnés, dressée par l'homme le plus compétent d'Italie en ce genre, M. Beltrani-Scalia , elle se limiterait à 18 °io dans les bagnes, à 27 \ dans les prisons, chiffres prodigieusement inférieurs à ceux que fournissent la France (42 \) et la Hollande (80 °io). Ce n'est pas tout : la récidive, toujours d'après ce tableau, semblerait perdre du terrain dans les parties de l'Italie où se commettent le plus de crimes ; tandis que l'on trouverait dans l'ancien royaume Lombardo-Vénitien la proportion de 59 à 51 \, on s'arrêterait dans le Sud à 10, à 14 \. Heureusement que des cas peu nombreux, il est vrai, mais absolument sûrs, en faisant connaître à fond le malfaiteur, en éclairant d'un grand jour les associations criminelles, ont permis de corriger, ici, comme Œttingen l'a déjà
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fait en Russie , l'erreur que l'on commettrait en se basant uniquement sur les grands nombres (1).
«Vous niez, m'objecte M. Tarde, qu'il y ait la moindre analogie entre le criminel-né et l'aliéné; et puis vous finissez par confondre le pi'emier avec le fou moral. Mais, ainsi, vous perdez de vue l'atavisme, qui n'a rien k faire avec la maladie » (2). — II n'y a pas là de contradiction. Le fou moral n'a rien de commun avec l'aliéné; il n'est pas un malade, il est un crétin du sens moral. Du reste, dans cette édition, j'ai démontré qu'outre les caractères vraiement atavistiques, il y en avait d'acquis, et de tout-à-fait pathologiques : l'asymétrie faciale , par exemple, qui n'existe pas chez le sauvage, le strabisme, l'inégalité des oreilles, la dyschromatopsie , la parésie unilatérale, les impulsions irrésistibles, le besoin de faire le mal pour lui-même, etc., et cette gaîté sinistre qui se fait remarquer dans leur argot , et qui, alternant avec une certaine religiosité, se trouve si souvent chez les épileptiques. Ajoutez-y les méningites, les ramollissements du cerveau, qui ne proviennent certainement pas de l'atavisme. Et je suis venu de là à renouer le fou moral et le criminel-né dans la branche des épileptoïdes.
Certes, une théorie qui s'arrêterait à l'atavisme pour expliquer l'origine du criminel serait bien plus séduisante; mais que de fois le vrai est moins beau que le faux !
A l'objection, très-juste, de M. Tarde, que les sauvages ne sont pas toujours bruns, ni d'une taille élevée, et que la fossette occipitale moyenne peut se rencontrer chez des peuples peu portés au crime, comme les Arabes, et faire défaut chez d'autres plus barbares, j'ai déjà répondu en citant cette loi, que les anthropologues devraient mieux observer:
A savoir: que les anomalies atavistiques ne se rencontrent pas toutes avec la même abondance dans les races les plus sauvages; mais que, plus fréquentes néanmoins chez elles que chez les peuples plus civilisés, elles varient dans la proportion et sans que l'absence de l'une ou de l'autre puisse être regardée' comme une marque d'une plus grande infériorité dans la race'
jl) ArcKivio ai psicUatria e science penali, vn, 4, 1886.
(2i dans son beau livre: Criminalité comparée . 1886. McLn, éd.
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Ainsi , deux anomalies atavistiques , celle de l'os de l'Inca et de la fossette occipitale, se rencontrent ensemble chez des races à demi civilisées, comme la race américaine, et sont rares chez les nègres, pourtant plus barbares (Anutchine, BuU. soc, Moscou, 1881).
Du reste, sans répéter que la maladie bien souvent obscurcit toute trace d'atavisme , 'il faut se souvenir que, quand on veut retrouver les lois de l'atavisme dans les phénomènes humains, même là où elles sont le mieux établies, dans l'embryologie, par exemple, on risque souvent de s'égarer. Il en est pomme de certains contours figurés des nuages qui disparaissent quand on les regarde de trop près; ou comme de ces tableaux modernes, que j'appellerai Hollandais au rebours: vus de près, il vous ont l'air de croûtes surchargées de couleurs: à distance, ils présentent d'admirables portraits. Dans les deux cas, toutefois, la ligne existe; seulement, pour la saisir, il faut reculer le point de vue. En voulez- vous la preuve ? Adoptez cette opinion, et vous verrez aussitôt s'ouvrir devant vous mille voies nouvelles qui, s' éclairant l'une l'autre, éclaireront, en même temps, le sujet, tandis que le contraire devrait se produire si tout cela n'était qu'illusion pure.
Je répondrai, maintenant, à une autre accusation que je me permets, avec M. Turati (Archivio, m), de trouver bien singulière: « Cette école, disent quelques adversaires, a été fondée par des hommes étrangers à la science du droit, par de véritables intrus ». — Mais ces contradicteurs , qui reprochent à des médecins-légistes d'avoir appliqué de la médecine légale, à des anthropologues d'avoir appliqué l'anthropologie aux questions sociales ou juridiques , oublient que de même les chimistes font de l'industrie, les mécaniciens de l'hydraulique et de la technologie: ils oublient que pour la première fois Buckle et Taine ont fait de l'histoire sérieuse quand ils ont fondu avec la chronologie historique l'économie politique, l'ethnologie comparée, et la psychologie; ils oublient, enfin, que la physiologie moderne n'est pas autre chose qu'une série d'applications de l'optique, de l'hydraulique, etc. Mais, voyez la bizarrerie! Pendant que ces mômes critiques protestent contre toute tentative faite pour supprimer le danger de légiférer sans avoir étudié l'homme
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et sans le connaître, et cela uniquement par horreur d'une alliance étrangère, on voit la plupart d'entre eux subir, rechercher même, non pas seulement l'alliance, mais la dictature d'une science étrangère au droit, et peut-être à toutes les sciences: je veux parler de la métaphysique. Et ils ont eu le courage d'établir sur elle, même dans ses hypothèses les plus combattues, dans celle du libre arbitre, par exemple, les lois dont dépend la sécurité sociale!
Ici, je me vois arrêté par d'autres juristes, qui me reprochent de réduire le droit criminel à un chapitre de psychiatrie, et de bouleverser en entier la pénalité, le régime des prisons! Cela n'est vrai qu'en partie. Pour les criminels d'occasion je me renferme, tout-à-fait, dans la sphère des lois communes, et me contente de demander qu'on étende, davantage, les méthodes préventives. Quant aux criminels-nés et aux fous criminels , les changements proposés par moi ne feraient qu'ajouter à la sécurité sociale, puisque je demande pour eux une détenon perpétuelle, c'est-à-dire la prison à vie, moins le nom. La nouveauté de nos conclusions les plus combattues est-elle donc si grande? Pas du tout. Et vous trouverez des conclusions analogues dans l'antiquité, chez Homère quand il fait le portrait de Thersite, chez Salomon quand il proclame (Ecoles., xiii, 31) que le cœur change les traits du méchant. Aristote et Avicenne, G. B. Porta et Polémon, ont décrit la physionomie de l'homme criminel ; les deux derniers sont même allés plus loin que nous. Citerai-je encore les proverbes qui, nous le verrons plus loin , aboutissent à des conclusions bien plus radicales que les miennes, et nous viennent évidemment des anciens?
Il y a bien des siècles déjà que le peuple a signalé l'incorrigibilité des coupables, surtout des voleurs, et l'inutilité des prisons (1).
Celles de nos théories qui paraissent les plus hardies ont même été mises en pratique dans des temps qui sont bien loin de nous : MM. Valesio et Loyseau citent un édit du moyen-âge prescrivant, dans le cas où deux individus seraient soupçonnés, d'appliquer la torture au plus laid des deux. — La Bible dis-
(1) V. Archivio di psichiatria, ecc, lu, p. 45L