XVIII PRÉFACE
tingue déjà le criminel-né et ordonne do le mettre à mort dès sa jeunesse. — Solon a trouvé dans le Dict&ion un préventif social contre le viol et la pédérastie.
Je suis, dit-on, un révolutionnaire. Cela ne m'importe guère ; car, à cette accusation, j'en puis opposer une autre également portée contre moi , celle d'avoir, dans mes conclusions dernières (nécessité du crime, théorie de la défense sociale), ressuscité une théorie démodée, ou qui, du moins, n'est plus en vogue aupi'ès de ceux que j'appellerais volontiers les petits-maîtres de la science, qui d'ordinaire attendent, pour se faire une opinion scientifique, la dernière mode de la Sorbonne ou de la foire de Leipzig. Cette accusation, d'ailleurs, tombe à faux, car des savants illustres — Breton , Ortolan , Tarde , Ribot , Despine en France, — Holtzendorf, GroUmann, Hoffmann, Hommel, Ruf, Fuerbach en Allemagne, — Wilson, Thompson , Bentham , Hobbes en Angleterre, — EUero, Poletti, Seraflni en Italie, — soutiennent, tous, avec des armes nouvelles, l'antique tradition, due à l'initiative vigoureuse de Beccaria, de Carmignani et de Romagnosi.
Mais , admettons que cette accusation soit fondée ; serait-ce un motif pour rejeter une vérité? Le vrai n'a-t-il pas pour principal caractère de subsister éternellement? de reparaître plus fort et plus vivace justement alors qu'on le croit étouffé sous les oripeaux de la mode, et sous les obstacles accumulés par les rhéteurs ou par les stériles efforts de quelques grands esprits fourvoyés? Est-ce que la théorie du mouvement moléculaire, de l'éternité de la matière, n'est pas encore aujourd'hui fraîche et vivante, bien qu'elle remonte au temps de Pythagore?
Ces objections, pourtant, sont sérieuses; elles ont pour auteurs des savants respectables ; mais il en est une autre , lancée par des hommes bien inférieurs en savoir et en bonne foi, et qui, pour être anonyme, vague, impalpable et peu digne de réponse, n'en est pas, cependant, la moins dangereuse: c'est celle que j'appellerai l'objection de la légende.
La légende veut : que ces travaux tendent à détruire le code pénal, à laisser toute liberté aux brigands, à saper la liberté humaine.
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Ne voit-on pas, cependant, que si nous diminuons la responsabilité de l'individu , nous y substituons celle de la société , qui est bien plus exigeante et plus sévère? Que, si nous réduisons la responsabilité d'un groupe de criminels, loin de prétendre adoucir leur condition, nous réclamons pour eux une détention perpétuelle? Cette détention perpétuelle, la société moderne la repousse, pour rendre hommage à des principes théoriques; mais ce n'est point sans s'exposer à de grands périls. Et d'ailleurs, ne la voit-on pas adopter, avec infiniment plus d'incertitude, d'irrégularité et d'injustice, une demi-continuité de la peine, sous forme de colonie pénale, de surveillance, de résidence forcée, etc., mesures Incomplètes , d'une efficacité douteuse, mais au moyen desquelles elle se flatte d'obtenir la sécurité que les lois ne peuvent lui fournir?
Les nouvelles mesures pénales que nous proposons excluent la note infamante, j'en conviens; mais celle-ci, nos juristes même ne la croient plus nécessaire; ils la considèrent comme une transformation atavistique, un reste de l'antique vengeance, qui va disparaissant tous les jours. — Et qui donc oserait repousser de tels avantages dans l'unique but de justifier un sentiment si odieux? Qui ne voit que notre temps a pour évangile la maxime de M™ de Staël : Tout connaître est tout pardonner !
Reste l'argument tiré de l'exemple. Mais l'exemple subsisterait, puisque la détention perpétuelle signifie quelque chose de bien pénible; d'ailleurs, l'exemple n'est plus le but principal que poui'suit le législateur, tout le monde en convient.
On craint de porter atteinte à la morale, en réduisant, d'un côté, l'estime, de l'autre le mépris qui s'attacheraient à des actes soustraits au libre arbitre. Mauvaise raison! D'abord, il paraît peu sérieux d'établir un frein de cette importance sur un fait controversé; ensuite, nul ne songe à entamer le monde du sentiment, et, le voudrait-on, on n'y réussirait pas.
Le critérium du mérite ne changera point, lorsque la plupart des vertus et des vices seront reconnus pour des effets d'un changement moléculaire. Refuse-t-on d'admirer la beauté, quoiqu'on voie en elle un phénomène tout-à-fait matériel et indépendant de la volonté humaine? Le diamant n'a aucun mérite à briller plus que le charbon; quelle femme , toutefois , jetterait
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ses diamants, sous prétexte qu'ils ne sont, au fond, que du charbon ?
Prenez tous les anthropologues-crirainalistes; aucun d'eux ne voudrait serrer la main d'un scélérat; aucun ne mettrait, sur le môme pied, le crétin et l'homme de génie, bien qu'il sache que la stupidité de l'un et l'intelligence de l'autre ne sont qu'un résultat de l'organisme. Au revoir, donc, le peuple, qui ne comprend rien à ces idées.
Nous couronnerons de fleurs les tombes des grands hommes, et nous jetterons au vent les cendres des malfaiteurs.
Prétendre qu'on ruine la liberté humaine, en niant certains principes de morale, c'est renouveler l'exemple de ceux qui reprochaient à Galilée et à Copernik de troubler et de détruire le système solaire, quand ils enseignaient que la terre tourne et que le soleil reste immobile. Le système solaii-e dure toujours; il en sera de même du monde moral, quel que soit le critérium employé pour l'examiner. Les doctrines restent dans les livres , les faits poursuivent leur cours. La chose n'est, hélas! que trop prouvée.
J'ajouterai même que le mépris ne s'attache pas toujours au crime, ni à la peine. On méprise la femme adultère; on admire, presque, l'homme qui se trouve dans le même cas. Les escroqueries des banquiers puissants s'appellent de beaux coups. Les crimes et délits politiques ne méritent aucun mépris, et pourtant ils sont visés par le code pénal ; et la peine qui les frappe est justifiée par la nécessité de la défense sociale (1).
D'un autre côté, le mépris peut bien contribuer à détourner du crime un homme non encore corrompu, mais les criminelsnés, les criminels d'habitude, n'y attachent aucune importance; il se sentent plutôt excités par la rumeur, même d'opposition , qui se fait autour d'eux.
Il est, d'ailleurs, bien vrai que, si l'on admet l'identité du fou moral et du criminel-né, si l'on reconnaît l'existence des demi-fous , des gens possédés de folies systématisées (V. vol. ii), l'avocàt habile, plaidant devant un juge qui fait du libre arbitre le fondement de la pénalité, pouri'a paralyser l'œuvre de
LoMBROso 6 Laschi, Del delitto polUico. Fratelli Bocca, 1887.
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la justice, en montrant un malade U\ où d'autres voyaient un coupable.
Mais quoi? Devrons-nous falsifier, rejeter le vrai, par ce que la loi, au lieu de l'admettre, se sera engagée dans une fausse voie, par ce qu'elle aura étudié le crime sans étudier le coupable? N'est-il pas plus juste, dans cette alternative, de modifier les lois conformément aux faits, que de falsifier les faits pour les accommoder aux lois, et cela dans l'unique but de ne pas troubler la tranquilité sereine de quelques hommes, à qui il déplait d'accorder leur attention à ce nouvel élément dont s'est enrichi le champ de nos études?
On patienterait encore, si les mesures prises en dehors de nos conclusions et en opposition avec elles, aboutissaient du moins à la sécurité sociale, but suprême de tout législateur. Mais qui ne sait que les pénalistes les plus honnêtes et les plus intelligents, dans la pratique conviennent que l'œuvre de la justice est en quelque sorte un travail de Sisyphe , une immense fatigue qui n'aboutit à aucun résultat , que les moyens suggérés par les écoles les plus modernes, la liberté provisoire, le jury^ la libération conditionnelle, au lieu de diminuer le crime, l'augmentent bien des fois , ou , tout au moins , se bornent à le transformer?
Que penser, également , de ces autres mesures que l'on donne pour le dernier mot de la science, et qui sont au contraire la plus claire démonstration du manque absolu de sens pratique? Je veux parler, ici, de l'adoucissement des peines appliquées aux récidivistes (1), de l'impunité acquise aux simples tentatives délictueuses, de l'extension du jury aux affaires correctionnelles.
En peut-on dire autant des conclusions pratiques soutenues par notre école? Dira-t-on qu'elle ne conjure en rien le péril, qu'elle est absurde , quand elle propose de créer des asiles criminels, des prisons pour les êtres incorrigibles, de remplacerla première condamnation à la prison par une amende ou un châtiment corporel? Traitera-t-on de même ses projets de loi sur le divorce, sur le travail des enfants, sur l'abus de l'alcool, qui ont pour but de prévenir le viol, l'adultère et le meurtre?
(1) Lucchini et Buccellati.
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Dira-t-on que nous avons tort de demander que le coupable soit astreint à réparer le dommage causé, en raison de sa force et de sa richesse ?
Eh ! nierez-vous , aussi , que , dans les procès de pédérastie , d'empoisonnement, de meurtre, où les preuves font souvent défaut, l'introduction du critérium anthropologique puisse être dîune utilité bien plus grande qu'un simple trait anatomique, ou qu'une de ces réactions chimiques dont chaque année voit la chute et la résurrection ?
Qui peut nier, par exemple, que, dans certains cas, le tatouage, par l'obscénité des dessins, par la partie du corps où il a été pratiqué, révèle le crime de pédérastie bien mieux que toutes les lésions anatomiques, comme nous le démontrera ici Lacassagne ?
Même dans les questions de droit pur, ces études trouvent une large application. Ainsi, la théorie qui substitue le droit de la défense sociale à la doctrine religieuse du péché, qui remplace le libre arbitre par la crainte des dangers que peut faire courir le coupable, fournit une base solide à la philosophie pénale qui jusque là oscillait, sans cesse, d'un côté à l'autre, sans produire aucun résultat. Prenez, une bonne fois, pour critérium, la crainte du coupable, pour indices, les caractères physiques et moraux du crimiuel-né , et vous aurez la solution du problème relatif à la tentative , aux faits d'inertie coupable suivie de mort, qu'il faut punir quand il s'agit d'un de ces êtres misérables (Garofalo, Criminologia , 1885).
Vous apprendrez, aussi, par ce moyen, que les facteurs du crime variant selon les climats, la nature des châtiments doit subir une variation analogue, faute de quoi, la loi, placée en contradiction avec l'opinion publique, restera lettre morte. Et c'est bien de là que résultent ces acquittements qui, au fond, constituent un nouveau code régional en opposition avec le code écrit ; c'est bien là une démonstriition pratique , malheureusement trop répétée et fort dangereuse , de l'influence du climat sur la morale. De là vient que les jurés des régions méridionales regardent certains groupes de crimes avec un œil bien différent de ceux du Nord. « Dans la province d'Aoste, écrivait Morano, le jury fait plus de cas de la vie que de la bourse;
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dans la vallée de Mazzara, il est plus indulgent pour les attentats à main armée; de là vient que les jurés prononcent les verdicts les plus divers dans les deux régions ».
On pourrait en dire autant du viol , de la camorra et de la mafia, qui sont jugés avec beaucoup plus d'indulgence au Sud que dans le Nord d'Italie.
En voilà assez pour répondre à ceux de mes adversaires qui, sans nier le résultat de mes recherches, prétendent qu'elles ne peuvent être appliquées ni aux sciences juridiques, ni aux sciences sociales.
Quant à ceux qui nous accusent, tout doucement, de rechercher par cette nouveauté, les applaudissements populaires, ils feignent d'ignorer que les foules, qu'elles viennent des académies ou des places publiques, ont été et i-estent toujours les ennemies les plus acharnées de toute nouveauté, et que le progrès ne s'effectue guère qu'aux dépens de son auteur; ils feignent d'ignorer que nous avons été signalés aux ressentiments des réactionnaires, aux moqueries faciles de petits maîtres aux yeux desquels une chose nouvelle n'est bonne que si, toute superficielle , comme la mode, elle n'exige ni fatigue , ni travail sérieux.
Il est, encore, plus étonnant de voir de tels adversaires se donner pour défenseurs de la liberté, sous prétexte qu'ils soutiennent le libre arbitre. Je n'ai qu'un mot à leur répondre: Qu'ils jettent les yeux autour d'eux, et qu'ils nient ensuite que la théorie du libre arbitre ne soit la doctrine préférée des ennemis de la libre pensée , et de toute église orthodoxe ! Oh ! qu'ils nient, s'ils le peuvent, que leurs disciples se trouvent moins souvent parmi les victimes que parmi les complices du despotisme !
Mais, quelque peine que je me sois donnée, je ne puis me flatter d'avoir atteint, même de loin, la solution idéale du problème. Plus j'avance dans la voie que je me suis tracée, plus je ressemble à l'homme qui, debout sur un sommet, voit l'horizon s'élargir devant lui, mais s'effacer, en même temps, les contours de la plaine.
Ainsi, entre le criminel de génie et la foule des malfaiteurs, il y a un intervalle qu'il serait bien difficile de combler. La même distance sépare le monde des escrocs de celui des assassins.
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En outre, étranger à la science du droit, je ne puis me flatter d'avoir entrevu toutes les applications que l'on peut faire de mes reclierelies; et je n'ignore pas que la pratique seule consacre les théories.
Mais ces lacunes sont amplement comblées par un certain nombre de revues: les Archives cV anthropologie criminelle, de Lacassagne; la Zeitsch. f. gesammte Strafsrecht, de Liszt; la Rivista sperimentale di freniatria , de Reggio ; la Rivista di filosofia scientifica,à.e Morselli; VArchivio di psichiatria , scienze penali e antropologia criminale , de Turin ; les Archives psychiatriques et légales , de Kowalewski; le Messager de psychiatrie, de Mierzejewski; le Bulletin de la Société d'anthropologie, de Bruxelles; la Revue philosophique , de Paris; la Revue scientifique, de Richet. Toutes ces publications signalent au public les découvertes faites au jour le jour par ces hommes de talent qui ont bien voulu me venir en aide.
Pour compléter et consolider encore l'édifice, j'ai à ma disposition une bibliothèque entière : la Criminologia , de Garofalo ; VOmicidio, de Ferri, et ses Nuovi orizzonti di dÂritto pénale; l'étude anthropologique et juridique, Sull'dborto edinfanticidio, de Balestrini; l'étude de Marro, Sur les caractères des criminels; Le tatouage, de Lacassagne; la Criminalité comparée de Tarde; les Maladies de la volonté, de Ribot; les Sociétés animales, d'Espinas; les travaux anatomiques de Flesch, de Benedikt , de Sommer et de Knecht ; les ouvrages puissantes de Drill et de Roussel sur les jeunes criminels, de Guyau, de Fouillée, de Letourneau sur la morale, etc.
La compagnie de tous ces savants me soutient et m'assure plus que les fatigues que m'a coûtée mon œuvre.
Peut-être ne restera-t-il, bientôt, de celle-ci pierre sur pierre; mais l'idée qui lui a donné naissance, transmise de main en main et réconfortée par ces penseurs vigoureux,
cursores, qui vitœ îampada tradunt,
(LucnÉcE)
cette idée ne périra point.
Turin, 10 novembre iSS6.