CHAPITRE II
Rome, qui, on le sait, marque le début de son histoire par un de ces enlèvements (v. s.)-
En voyant l'homicide et le vol si répandus dans les sociétés primitives, on comprend qu'en des temps moins cruels ces crimes aient dû souvent être comptés pour de véritables facteurs historiques.
Au temps de Machiavel, et plus encore pendant le Îloyen-Age, le meurtre politique était une arme pour les diplomates; aussi voyons-nous des historiens réhabiliter les Borgia et les Ezzelin.
15. — Vestiges des châtiments. — On peut faire les mêmes considérations touchant les idées primitives de justice et la procédure pénale en usage chez les sauvages.
Le duel, qui fut un premier pas vers le châtiment, la vengeance légale et la guerre, a persisté jusqu'à nos Joursv, bien que réduit à des formes moins sanguinaires €t bien qu'il ne soit souvent qu'une convention ridicule. I II est probable que sa persistance chez les peuples les plus civilisés est due, non pas seulement à ce qu'il fournit une issue plus noble et plus tempérée aux passions surexcitées, mais encore à un reste d'atavisme qui remonte aux temps les plus reculés. N'est-ce pas ce même atavisme qui a tant de fois justifié à nos yeux les guerres entreprises contre des peuples faibles? Or ces guerres ne sont à tout prendre que des meurtres, accomplis légalement sur une grande échelle.
L'instinct de la vengeance, qui présida à une si grande part des délits et des peines, est encore aujourd'hui irès-vivace au sein des classes inférieures. Ce n'est pas seulement au fond du cœur qu'il serpente involontairement; il apparaît, comme un lapsus linguœ, dans les discours des hommes chargés de rendre la justice. Au-
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jourd'hui encore, comme chez les sauvages, celui qui s'allaque à un chef provoque une réaction bien plus grande, est frappé d'une peine bien plus forte, que s'il avait pris à partie un homme du commun. Ajoutons que les condamnations sont toujours d'autant plus rigoureuses, que la date delà faute est plus rapprochée.
L'amende sacrée, qui servait jadis à racheter les crimes, est restée en vigueur dans le monde pendant bien des siècles, et l'abus que l'on en faisait fut une des principales causes de la réforme de Luther. Il n'y a pas bien longtemps encore que toutes les fautes étaient pu- - bliquement taxées; on avait dressé pour cela un tarif (i) qui, ne différait en rien, au point de vue moral, du tarif en usage chez le peuple le plus sauvage.
Telle était cette bulle de composition ou componenda^ dont j'ai publié le texte dans mon Incremento al delitlo, et qui fut en pleine vigueur en Sicile, jusqu'à l'année 4860; il fallut les décrets de Crispi et de Taiani pour la faire tomber (2).
Un reste de cette justice primitive que le peuple exerçait dans un moment de fureur, et que nous avons reconnue chez les animaux, se retrouve dans le jury. Aujourd'hui encore, surtout dans les pays chauds, le même jury qui frappe un voleur acquittera un homicide. Cela ne rappelle-t-il pas les premiers crépuscules de la justice?
Cette forme criminelle de la justice s'est reproduite à la lettre, en Amérique, avec la loi de Lynch qu'un
(1) Les taxes de la S. Pénitencerie Ai-)ostolique , traduction nouvelle en regard du texte latin, par D. St. André, etc., sur l'édition approuvée par les supérieurs et munie d'un privilège pour trois ans, faite à Paris, en 1550, chez Toussaint Denis. — Paris, G. Fisclibacher éditeur, ISTO.
(2) V. Incremento ciel delitto in Jtalia, \\ ediz., p. 148-149.
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publiciste définit: une explosion de la colère populaire, alTeclant une forme de justice, et s'appliquant d'une manière fort différente aux blancs et aux gens de couleur. — Bien souvent elle a pour cause, comme le cannibalisme guerrier, une satisfaction barbare, un plaisir cruel de voir une exécution et d'y mettre la main.
Je dirai plus: cette complaisance que l'on trouve dans le public même pour la condamnation d'un aliéné coupable d'un acte de sauvagerie etc., est un reste de l'antique sentiment de vengeance, qui, à son tour, nous le verrons plus loin, est la source de la plupart des crimes, car il persiste, en proportion bien plus grande, dans le criminel-né.
L'opposition acharnée que rencontre la nouvelle école anthropologico-criminelle qui, regardant les coupables comme des malades, veut, pour cela même, leur appliquer la détention perpétuelle, provient, sans nul doute, de ce sentiment qui se cache et couve, pour ainsi dire, en chacun de nous, même dans ceux qui s'en défendent avec le plus d'énergie. On ne trouve pas que la détention simple soit une satisfaction convenable; on veut la compensation féroce de voir souffrir à son tour celui qui a fait souffrir; on veut le talion, mais seulement par pudeur, on en change le nom et l'apparence.
46. — Nous avons établi qu'à un moment donné le crime était universellement répandu , qu'il se prit ensuite insensiblement à disparaître, grâce à des crimes nouveaux, mais en laissant les traces de son origine jusqu'à notre époque et surtout dans la peine. Cela, mieux encore que l'étude des crimes chez les animaux, peut nous fan-e douter de la prétendue justice éternelle des métaphysiciens — et nous faire comprendre que si le crime
n*a cessé de se produire môme dans les races les plus cultivées, la vraie cause en réside dans l'atavisme.
Pour finir, je dirai que l'origine impure de la justice peut nous servir à expliquer l'inégalité avec laquelle elle est distribuée de peuple à peuple, et chose pire, de classe h classe. On le sait, pendant qu'au parquet et dans la chaire on déclame sur la justice éternelle, égale pour tous, le pauvre n'obtient réellement justice, on peut le dire, que par exception et comme par charité; le riche, au contraire, dispose de moyens nombreux pour y échapper ou du moins pour obtenir un châtiment plus doux. — Souvenez-vous que la justice fut souvent une émanation du caprice d'un despote, ou d'un prêtre, ou de la fureur populaire; et vous comprendrez comment il se fait que les peuples ne soient pas encore délivrés du droit de grâce, droit absurde, mais qui résulte de l'atavisme; vous comprendrez qu'ils soient encore soumis au jury, cette institution si contraire au but poursuivi, si incertaine, si facile à corrompre, mais dont l'origine est la même que celle du droit de grâce.