LE VÉRITABLE ÉQUIVALENT DU CRIME ET DE LA PEINE CHEZ LES ANIMAUX
Cependant si nous présentions comme de véritables crimes ces meurtres commis par des animaux, de même que le vol habile et par association chez les singes, le vol domestique chez le chat, chez la pie, l'enlèvement de mineurs chez les fourmis rouges, la substitution du petit chez le coucou qui dépose son œuf dans le nid du moineau, et, pour mieux tromper celui-ci, enlève quelques-uns des œufs qui s'y trouvaient; cela ne semblerait guère sérieux; car on conçoit aisément que ces actions, qui nous paraissent des méfaits, sont au contraire les résultats nécessaires de l'hérédité, de la structure organique, ou sont imposés par la concurrence vitale (meurtre des bourdons), par le choix sexuel, par la nécessité sociale d'empêcher les discordes (meurtre des chefs) et par le besoin d'aliment chez les animaux trèsvoraces, tels que les loups, les souris, ou bien par les guerres qui en dérivent et forcent les animaux à se conduire comme nous le faisons nous-mêmes alors que nous combattons des ennemis — ou quand nous nous permettons de manger les poules et les bœufs sans craindre le moins du monde d'être pour cela incriminés. Même quand ces actes tendent à la destruction de l'espèce, on doit les considérer comme entrant dans les habitudes de celle-ci, tant ils sont commis sur une vaste échelle. Cependant ils servent à nous démontrer la vanité de l'idée absolue de justice et nous aident à comprendre pourquoi les ten-
dances criminelles renaissent si obslinémenl au milieu même des peuples les plus civilisés, malgré les obstacles toujours croissants qui leur sont opposés, et pourquoi elles renaissent sous des formes qui rappellent les plus farouches parmi les espèces animales. Il nous expliquent, aussi , pourquoi dans l'antiquité on condamnait selon toutes les formes juridiques les animaux nuisibles ou profanateurs des choses sacrées pour l'homme (i).
Pour se rapprocher un peu plus du criminel humain, envisagé sous un point de vue qui n'est plus celui de nos bons ancêtres du moyen-âge, il faut considérer surtout les animaux domestiques et ceux des animaux sauvages qui vivent en groupes, formant (comme dit Espinas) ces sociétés animales, qui offrent les premiers éléments des sociétés humaines et en présentent aussi toutes les monstruosités.
L'éducation imposée par nous et transformée par l'hérédité en instinct, les besoins et les rapports de la vie
(1) La loi mosaïque (Exode, xxi) condamnait à la lapidation le bœuf qui avait causé la mort d'un homme; et si le fait se répétait, le propriétaire lui-même était lapidé. Au moyen-âge on condamnait les animaux homicides ou nuisibles à l'agriculture (Lacassagne, 1. c). Toutefois sous François on leur donnait un avocat. En 1356 à Falaise une truie qui avait dévoré une enfant fut condamnée à mourir de la main du bourreau. L'évêque d'Autun excommunia des i"ats qui avaient ronge des objets sacrés. Benoist Saint-Prix enregistre 80 condamnations de ce genre qui avaient frappé toutes sortes d'animaux, depuis l'âne jusqu'à la cigale. La municipalité de Turin achetait du Saint-Siège (par l'intermédiaire de l'ambassadeur) une malédiction contre les chenilles; et l'évêque, en grande pompe et assisté du maire et des assesseurs, la lançait du haut d'une estrade élevée sur la place du château. Les procès de ce genre étaient aussi fréquents. A Verceil il y eut un long débat sur la question de savoir, si certaines chenilles devaient être jugées par le tribunal civil ou par les tribunaux ecclésiastiques, parcequ'elles avaient endommagé les vignes de la paroisse. Voir Lessoka, I nemici dcl vino, Loescher édit., 1880, Turiir).
CllAl'ITliE PREMIER
en commun, tout cela a engendré des habitudes spéciales auxquelles les individus ne manquent que dans des circonstances exccplionnelles, tout comme il arrive de nos criminels.
<2, — Criminels nés avec des anomalies du crâne. — Une tendance criminelle très-remarquable, due sans doute à des altérations congénitales du cerveau, se rencontre chez les espèces domestiques les plus dociles. Ainsi, parmi les chevaux de troupe , on en trouve quelques-uns, rebelles à la discipline, qui font le contraire de ce qu'on leur commande, et conservent un souvenir très-vif des mauvais traitements, n'oubliant pas, des mois entiers, ceux qui les ont frappés. Ils ont beaucoup d'intelligence, mais ils en abusent pour soustraire à leurs compagnons leur portion. — Quelques-uns (voir Rodet: Notions élémentaire de vétérinaire), sont traîtres et ne laissent échapper aucune occasion de faire du mal à l'homme ou à leurs compagnons, sans la moindre provocation; et néanmoins ils se tiennent à merveille dans les rangs.
Contrairement à ce qui arrive pour l'homme, il n'y a eu jamais le moindre doute parmi les vétérinaires que ces mauvais instincts ne fussent déterminés par une organisation vicieuse du cerveau ; on reconnaît même ces chevaux à la forme du crâne, au front étroit et fuyant comme chez le lièvre, particularité qui leur a valu le nom de chevaux à nez busqué. Et l'on est tellement convaincu de la transmission héréditaire de ces mauvais instincts, que les arabes en tiennent note à part et n'admettent pas dans leurs haras les descendants des chevaux qui en sont affectés (Cornevin).
On observe semblable chose chez les éléphants. Celui qui par bizarrerie s'éloigne de son troupeau,
celui qui est éciiappé à l'esclavage, est obligé de mener une vie solitaire. Il peut paître près du troupeau, visiter les mêmes lieux, boire à la même source, il peut suivre les autres; mais il doit toujours se tenir à une certaine distance et il n'est jamais vraiment admis dans la famille. S'il s'avise d'y pénétrer, les coups pieuvent sur lui de toute part; môme la femelle, qui est d'un naturel plus doux, le frappe de sa trompe. Les indiens appellent ces éléphants Gunda/i, ou, s'ils sont méchants. Rognes. On les craint généralement. Tandis que le troupeau suit tranquillement et en silence son chemin, évite l'homme et ne l'attaque que dans le cas de nécessité extrême, tandis qu'il respecte même la propriété, les Rogues ne connaissent pas ces égards. Leur vie solitaire, contre nature, les aigrit et les rend furieux. On organise contre eux dans les Indes des chasses spéciales, et personne n'en a pitié. (Lacassagne, 1. c.)v
3. — Meurtres par anlipal/iie. — Quelque difficile qu'il soit d'isoler les différents motifs psychologiques qui poussent au crime — car le crime est rarement provoqué par une seule passion distincte — il faut reconnaître toutefois que, même chez les animaux, l'antipathie entre les espèces différentes ou entre les individus de la même espèce conduit souvent à la violence et quelquefois au meurtre.
Il y a des femelles qui ont une aversion invincible pour les individus de leur espèce et de leur sexe. Cela s'observe, par exemple, chez les singes anthropomorphes et surtout chez les Orangs-outans, dont les femelles traitent leurs semblables avec une animosité instinctive, les battent et arrivent même jusqu'à les tuer. (IIouzeau, 2).