II. CONSIDÉRATION
La seconde séparation est un acte de la bonté de Dieu, et de la malice de l'homme tout ensemble : de la malice de l'homme, qui quitte Dieu, et, s^cartant des voies du ciel et du chemin de la vertu, se précipite dans le vice; de la bonté de Dieu, qui attire ses élus, en les séparant secrètement des pécheurs, et opérant dans leurs âmes durant le cours de celte vie ce qu'elle a projeté dans son éternité. Dieu sépare ici-bas les hommes en quatre manières différentes: il les sépare de pays, de lieux, de régions et de contrées , pour éviter la discorde qui pourrait naître entre eux , s'ils étaient en si grand nombre dans un même lieu, que la terre ne les pût nourrir. 11 les sépare de fortune, de biens, de condition et d'état, afin qu'ils s'entr'aident les uns les antres ; que les pauvres servent les riches, et que les riches fassent subsister les pauvres; que les vassaux Obéissent à leurs seigneurs, et que le* seigneurs protègent leurs vassaux. Il les sépare d'inclinations et de
(1) Inlràtaa vuînera absconde me; ne perniktas me separari abs te ; ab hoste maligne défende me -r in hurâ moi lis voca m<% ut cum sai.ctis luis laudem te.
LICTOARS SPIRITUELLES. 261
Utents, portant les uns aux travaux mécaniques, les autre? aux sciences, le? autres au métier de la guerre, afin que tous contribuent au bien publie; eu quoi sa sa* gesse et son amour .*ont également admirables. Car, d'un côté, qui iradmirera la douceur avec laquelle il fait cette séparation, n'y ayant emploi si vil et si bas, où il ne se trouve quelqu'un qui s y porte avec inclination. Et de l'autre, qui peut dire par quelle raison il élève l'un et ravale l'autre, il applique celui-ci à des emplois honorables , et celui-là à des choses si abjectes ? « Tous les jours, dit le Sage dans l'Ecclésiastique, ne » naissent-ils pas d'une môme source aussi bien que les » années ? le soleil n'est-il pas le père commun? d'où » vient donc qu'ils sont si différents ? d'où vient que » les uns surpassent si notablement les autres, et qu'il » y a entre eux nue si grande inégalité? c'est un secret n de la sagesse de Dieu, qui les a séparés en créant le » soleil, qui garde exactement l'ordre qu'il lui a pres- » crit. C'eal lui qui a diversifié les saisons, et qui a » établi les jours de fêles, qu'il fait célébrer à certain » temps. 11 en a privilégié quelques-uns pour les ren- » dre plus considérables, et il a laissé les autres dans » le commun comme des jours ordinaires. 11 en est de » même des hommes : ils viennent tous originairement » de la terre, oui est la matière dont le corps du pre- » mier homme fut formé, et néanmoins Dieu, qui les a » tirés d'une même poussière, les sépare par des res- » sorts merveilleux de sa sagesse, et les conduit par »> des voies fort différentes. 11 en bénit quelques-uns et » les élève aux grandes charges; il en consacre d'au- » 1res et les applique à son service; il laisse les au- » 1res dans la pauvreté et dans la misère , soit par uq » juste rhaiiii'.jut de leurs crimes, qui attirent sa ma- » lédiction et le renversement total de leur forluue) » M»it par une disposition secrète de sa providence, ■ qui partage ses doi -. comme bon lui semble. Car enfin * Mestten ivlre vie est dans içsmaiûj,<ttniine
262 L'HOMME D'ORàlSON.
» l'argile entre les mains du potier qui îa manie , et qui » en fait ce qu'il veut (1). »
Au reste, il importe peu quelle place il vous donne en ce monde, et quel traitement il vous fasse, pourvu qu'il vous sépare des réprouvés, qui est la quatrième et la plus importante séparation de laquelle dépend votre salut éternel. C'est la grâce que vous devez lui demander, c'est à quoi vous devez travailler vous-même, en vous éloignant autant que vous pourrez du commerce des pécheurs en suivant l'exemple des saints. Car encore que les élus et les réprouvés semblent être mêlés durant le cours de cet exil, et même qu'ils vivent souvent dans une même maison, néanmoins la séparation des uns et des autres ne laisse pas de se faire secrètement: les uns se portent au mal, les autres s'adonnent à la vertu. Le mari sera un impie et un libertin, la femme vivra dans une grande piété et retenue ; de deux frères germains , l'un sera sage, l'autre, un débauché; et de deux serviteurs, l'un fidèle et craignant Dieu, l'autre méchant et perfide. Il est en votre pouvoir de prendre tel parti que vous voudrez, Dieu vous invite et vous présente sa grâce, et peut-être qu'il vous a déjà séparé du mondée vous appelant à la sainte religion et vous consacrant à son service; c'est une singulière faveur, qui vous doit donner une grande confiance en sa bonté : mais cette séparation ne suffît pas , il y en a qui se perdent dans l'état religieux; et quoique le nombre en soit plus petit, vous avez toujours sujet de craindre , et de
(1) Quarèdies diem superat, et iterùm lux lucem, etannus annum à sole ? A Domini scientià separati sunt facto sole , et praeceptum custodiente. Et immutaviltempora,et dies festosipsorum, et in illis dies festos celebrârunt ad horam. Et ex ipsis exaltavit et magnificavit Deus,et ex ipsis posuit in numerum dierum. Et omnes homines de sole , et ex terra undè creatus est Adam. In multitudinc disciplinas Dominas separavit eos, et immutavit vias eorum. Et ipsis benedixitet exaltavit : et ex ipsis sanctilica- Vit , et ad se applicavit, et ex ipsis maledixil, et humiliavit) et convertit illos à séparations ipsorum, etc. EcclU 33. 7; etc. '
prendre garde à vous. 0 qu'heureux est celui qui ne s'arrête point dans le chemin des pécheurs, et qui ne suit point leurs mauvais exemples! 0 Seigneur! que je vous suis obligé de m'avoir tiré du monde, pour mY- • loigner de leur commerce! j'étais perdu, si je fusse demeure parmi eux, ma fragilité était trop grande pour résister à leurs semonces : achevez, mon Dieu, celte séparation que vous avez commencée si avantageusement pour mon salut; séparez-moi des tièdes et <;es lôc!.es,qui attristent la sainteté de votre esprit; séparezmoi de moi même, pour m'unir à vous, et d'un pécheur ingrat et infidèle, faites-en, s'il vols plaît, un serviteur humble et fervent, qui soit tout a vou^ et pour vous.