‹ L'homme d'oraison (volume 2)Chapitre 84 sur 144 · III. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

III. CONSIDÉRATION

Sentiment de Tertullien et de saint Cyprien,

Alors la puissance du juge vengera les opprobres du Sauveur, et sa justice rigoureuse réparera les outrages faits à sa bonté. Alors le juif, le gentil et le chrétien verront sur son corps glorieux toutes les marques de la croix qu'il a soufferte pour eux, les cicatrices qu'il a reçues pour tous ne doivent être cachées à personne.

(1) In visione Danielis manifesté totusexprimitur ordojudiciariœ potestatis, quae quidem sicut in prima origine est in ipso Deo, et specialiùs in Pâtre, qui est fons totius Deitatis, et ideô praemiltitur quôd Antiquus dierum sedit ; sed à Pâtre judiciaria polestas traducta est in Filium, non solùm ab œterno secundùm divinam naturam , sed eliam in tempore secundùm humanam in quâ eam meruit; et ideô subjungitur : Ecce cum nubibus cœli, quasi Filius hominis veniebat, et usquè ad Anliquum dierum pervenit, et dédit ei potestatem , honorem et gloriam.

(2) Quamvis Christus , secundùm quôd homo, non habet à se inyincibilem potestatem ex naturali virtute humanse speciei, tamen exdono Divinitatis etiam in humanâ naturâ invincibilem habet potestatem, secundùm quôd omnia sunt subjecta pedibusejus; ut dicitur 1. Cor. : Et ideô judicabit in humanà naturâ, «cd ea Divinitatis virtute.

IECTDRES SPIRITUELLES. 179

Alors on dira au juif, par un juste reproche : « Voilà » ce fils d'un charpentier et d'une pauvre femme , ce » destructeur du Sabbat, ce Samaritain, ce démonia- » que. Voilà celui que Judas vous a vendu, celui que » vous avez frappé à coups de canne , souffleté , désho- » noré de crachats, abreuvé de fiel et de vinaigre (1).»

Alors les païens seront dans une étrange confusion, d'être obligés de paraître devant leur juge en ce dernier jour du monde , ce jour inespéré , dont ils s'étaient Ri souvent moqués. 0 quel spectacle, de voir tant de rois qu'on disait avoir été reçus dans le ciel comme des dieux, gémir tous ensemble avec leur Jupiter et les faux témoins de leur apothéose , dans les plus profondes ténèbres ; tant de magistrats persécuteurs du nom de Jésus-Christ, fondre dans des flammes plus cruelles que celles qu'ils avaient autrefois allumées contre les chrétiens ; tant de philosophes rougir de honte en présence de leurs disciples, enveloppés dans un feu dévorant, eux qui leur enseignaient que Dieu ne se mêlait point de nos affaires , et que nos âmes ou n'étaient rien , ou ne rentraient point dans leurs corps ; enfin tant do poètes trembler et palpiter devant le tribunal , non de Rhadamante ni de Minos, mais de Jésus-Christ, au jugement duquel ils ne s'étaient pas attendus!

Plus grande encore sera la honte des chrétiens, qui, nonobstant tous leurs dérèglements, négligent de recourir aux remèdes de la pénitence , lorsque Satan , insultant à leur malheur, s'adressera à leur juge, et lui dira : Pour moi je n'ai point reçu de soufflets pour ceuxci, je n'ai point été déchiré de fouets, je n'ai point porté l.i croix, ni répandu du sang, je n'ai point accepté mes esclaves E.U prix des tourments et de la mort; moins encore leur ai-je promis le royaume du ciel, ni main-

(\ Hic < i nie fabrl et que Luari» flliu* , labbatl dettruolor , Samariici et daernooluni habeni. Hic eit quern l Judi demiflU. Hic est il lo iruodiae et eolaphii diverberatus, sjmta-

mentis dtdecoraloif ftlla et acclo i>olalus. TcrtulU de H'ict. (/% Une.

180 l'homme d'ora.ison.

tenant je ne les rappelle point de nouveau au paradis après leur avoir rendu l'immortalité : et cependant ils m'ont servi avec tant de joie , et m'ont fait des présents si précieux, et m'ont recherché avec tant de soin »* de si somptueux appareils (1).

(1) s. Cypr. serin, de eleemos

ENTRETIEN

POUR LE MERCREDI DE LA TROISlÈMB SEMAINE D'APRÈS LA PENTECÔTE.

De la qualité de juge, et de la justice rigoureuse que Jésus-Christ exerce sur nous au moment de la mort.

Meut fulgur exit ab oriente et paret usçue ad occidentem,

ilà erit et adventus Filii hominis.

Le Fils dePhomme viendra comme l'éclair qui sort de l'orient,

et qui paraît jusqu'à l'occident. Matth. 24.

Comme l'éclair vient du ciel, de même le Fils de Dieu vient d'en-haut, au point de notre trépas, avec un pouvoir souverain sur nous. Car il est le maître de la vie et de la mort ; il a la clef du tombeau et de l'enfer , il l'ouvre quand il lui plaît, et il le ferme aussi quand bon lui semble. Personne ne peut entreprendre sur notre vie sans sa permission : nous ne pouvons pas nous-mêmes en disposer sans son ordre (1).

Cette pensée nous doit imprimer la crainte de Dieu , ctnousôter celle des hommes. Ne craignons point les créatures, elles ne nous peuvent faire tomber un cheveu de la tête, si Dieu ne veut; mais craignons Dieu , qui peut nous enlever tout ce que nous avons de plus

(I) Egosumaet», prinripinra et unis, dicit Domina De»l ralest,et<iiiterat,tt qui Tentants fit, omnipotaiw. jipoe. I Habeoclavei mort»! il farterai. 16. 18. Capillos de capitc veiire

n«n< penlnl. Luc, 21. 18.

cher, et nous faire tout le mal que nous appréhendons le plus.

Jésus-Christ, qui a vaincu la mort, n'a pas voulu nous affranchir de sa tyrannie; mais il a bien voulu nous laisser la gloire d'en triompher à son exemple.

Il a voulu nous donner le moyen de l'imiter, et de faire un sacrifice de notre vie, comme il a fait de la sienne à la gloire de son Père.

Il a voulu nous engager dans un combat où nous pouvons exercer les plus héroïques vertus, et dont le seul souvenir suffît pour nous porter puissamment au mépris du monde , et nous détacher de la terre.

Il a voulu faire du plus grand de tous les maux, le plus grand de tous les biens. Car qu'y a-t-il de meilleur que la mort des serviteurs de Jésus-Christ, qui est la fin de leurs travaux et le commencement de leur bon* heur, qui ne leur Ole rien que le pouvoir d'oflfenseï Dieu , et qui ne se saisit du corps que pour mettre l'esprit en liberté ?

Mais surtout il a voulu nous tenir dans une profonde soumission, et dans une dépendance continuelle de sa bonté , sachant que nous sommes à sa merci ; qu'au moindre signe de sa volonté il faudra quitter toutes choses ; qu'il a compté tous les moments de notre vie; qu'il n'y en a pas un qui ne pût être le dernier, s'il le voulait, et que nous n'en pouvons espérer aucun qui ne soit une nouvelle grâce de sa part, et un surcroît d'obligation que nous avons à son infinie charité.

Mon Seigneur et mon Dieu , je vous adore comme le souverain arbitre de ma vie et de ma mort, avec autant de joie et de consolation que de respect. Que je suis consolé de vivre sous la douceur de votre providence ! ma vie peut-elle être mieux qu'entre vos mains ? qui peut me nuire, si vous êtes mon protecteur? qu'est-ce qui peut me manquer, si vous daignez prendre le soin de ma conduite ?

0 qu'il m'est doux, Seigneur, de dépendre de vous absolument ! ô que cette suiétion m'est honorable î 6

qu'elle m'est avantageuse ! elle fait toute la sainteté de ma vie et le bonheur de ma mort.

Oui oserait vous offenser, s'il avait toujours cette pensée présente ,' que sa vie est entre vos mains, et que vous pouvez le punir de mort à l'heure même qu'il vous offense ? Qui craindrait de mourir , s'il connaissait la bonté avec laquelle vous lui envoyez la mort ? Eh ! mon cher maître, je ne vous demande ni de vivre ni de mourir ; vous savez mieux que moi lequel des deux est le plus expédient ; mais soit que je vive ou que je meure, je vous demande cette grâce, que je soi* toujours à vous (1).

Le Fils de Dieu vient au moment de notre mort pour jjous juger en dernier ressort, et porter pour nous ou contre nous un arrêt dont il n'y a point d'appel. Pourquoi n'y a-t-il point d'appel? n'est-il pas fils de l'homme, et ne peut-on pas appeler de l'homme à Dieu ? Cela ne se peut, parce que le Père ne juge personne; mais il a donné au Fils tout pouvoir de juger, parce qu'il est Fils de l'homme, comme on l'a déjà dit: l'erreur contraire, qui nie le jugement particulier^ été condamnée parle concile de Florence , et par les papes Benoît 11 et Innocent 111 (2).

Mais on demande si Jésus-Christ prononce lui-même son arrêt en propre personne, et s'il se fait voir à chacun en particulier à l'heure de la mort.

Serarius (3; dit que saint Michel a été député dès le commencement du monde pour exercer cet office par lui-même , ou par les anges subdélégués, et qu'il n'j a point d'apparence qu'il l'ait fait avant que notte Soigneur vint au monde, et qu'il ne le fa^se plu» depuis* l'incarnation du Verbe.

(|) Sive \ivimn>, »iv<: morimur , Domini MlflM*a

(2) Vide Castro. V. lUa/ilu.m. H \ 1 1

0) S«rar. in c, Jostir, quœst. 45. proposU. 3-

Syîlanus (1) attribue ce ministère aux anges tutélaires, qui assistent sans doute aux agonisants, comme on le peut conjecturer par plusieurs exemples qu'on en apporte.

Mais il est plus probable , comme dit le cardinal Bellarmin (2), que c'est Jésus-Christ lui-même qui nous déclare le jugement qu'il fait de nous. Si l'on donne la balance à saint Michel , il ne la porte pas en qualité de juge, mais de ministre; c'est le Seigneur qui pèse les âmes et qui les juge.

Saint Jean Damascène (3) dit que plusieurs personnes de piété , éclairées de la lumière divine , assurent qu'au moment que nous expirons , toutes nos actions sont examinées , comme si on les pesait dans la balance : de sorte que si la balance penche du côté droit, le jugement est indubitablement favorable ; si elle est en équilibre , la miséricorde l'emporte sur la justice ; si elle penche peu de l'autre côté , la justice cède encore à la miséricorde ; mais si elle penche notablement, la peine est inévitable.

Car , Seigneur, vous pèserez tout le bien et le mal en de justes balances (4).

Au reste, il ne faut pas s'imaginer que ce juge redoutable descende du ciel à chaque fois qu'il prononce au pécheur la sentence décisive de son éternité bienheureuse ou malheureuse. Il n'est pas nécessaire, dit Tos(at(5) , qu'il se rende présent au lit du malade d'une

(1) Syllanus , in Speculo ex Henrico de Assia. Vide Alberto num f opusculo de Angelo custode , c. 16.

(2) Spirituum ponderator est Dominus. Bellarm. lib. 2. de Purgat. c. 4.

(3) S. Joan. Damasc. orat. de Defunclis , ubi affert exemplum Pétri Telonearii.

(4) In slaterâ lu librabis omnia in pondère , appenso bonoet malo. Vide Isidorum , exhort. ad Pœnit ; et Rupertum, l. 9. de Process. Spiritûs sancti, c. 7.

(5) Tostatus , in c. 24. Matth. quasi. 239. Vide lityrcgum* l, de Judic. part. c. 28. a. n. 6.

présence locale : il serait toujours en mouvement. L'intellectuelle suffit, je veux dire que c'est assez qu'il imprime dans l'àme une espèce intellectuelle qui lui fasse connaître son juge, et le jugement qu'il fait d'elle touchant son salut ou son malheur éternel. C'est ainsi qu'il faut entendre les saints Tères, lorsqu'ils disent que le* ûmes sont présentées devant le tribunal de Jésus- Christ. Ce n'est pas qu'elles soient portées dans le ciel, pour y recevoir leur arrêt avant que de descendre dans le purgatoire ou dans les enfers : c'est que leur entendement est élevé par-dessus ses forces naturelles, pouf connaître ce que le Fils de Dieu a décidé de leur éternité, et peut-être, comme disent quelques-uns, pour voir d'une vue intellectuelle , le visage de leur juge, dont la colère fera d'étranges impressions dans les urnes réprouvées. Pensez-y sérieusement, et sachez que c'est une chose terrible, comme dit l'Apôtre, de tomber entre les mains du Dieu vivant. Car si nous péchons volontairement, après avoir reçu la connaig<ance de la vérité, il n'y a plus désormais d'hostie pour 1rs péchés ; mais il ne reste qu'une attente effroyable du jugement, et l ardeur du feu qui doit dévorer les ennemis de Dieu (1).

m. considération.

Le jugement qu'il fera de vous est un jugement de discussion, de disposition, de rétribution et d'exécution : de discussion, car il examinera toutes les parties de votre vie, jusqu'aux plus petites, avec une extrême leur ; de disposition , car il vous déclarera le jugement qu'il en a fait avant tous les siècles , et ce qu'il a des-lors disposé de vous : son jugement n'est point un trrêl précipité , il y a pensé durant toute l'éternité ; de rétribution , car il vous rendra justice selon vos œuvres ;

(1; VolooUrii m, m peccanUbm nobis post acccptnm nollllam

rerttitU, |an ion relioqaitur propeecatii bottia, terribllii m- ,"" T'''h'" iiioJudicii,et Ignli emulatio, qw cooiuop-

lura ■ >arios. Ilcbr. 10. 26,27.

\&Q L^OMME d'orjuson.

d'exécution, car la sentence sera aussitôt exécutée que prononcée ; mais quoique le jugement se fasse en un instant , et qu'il passe comme un éclair de l'orient à l'occident, c'est-à-dire du premier moment de votre naissance jusqu'au moment de votre mort, néanmoins l'effet en sera éternel , quant à la peine ou à la récompense, qui ne finira jamais. Toutes ces circonstances vous apprennent le soin que vous devez avoir de faire tellement toutes vos actions , qu'on n'y trouve rien à redire; car c'est là-dessus que vous serez jugé : et quand votre âme sortira du corps , pour paraître devant son juge , elle n'aura autour de soi que ce qu'elle iiura fait de bien ou de mal. Quittez de bonne heure tous les attachements que vous avez encore au monde , et si votre condition vous y engage, et ne vous permet pas d'en sortir, abandonnez-le de volonté et de désir avant qu'il vous abandonne en effet; car enfin vous vous trouverez seul à la mort (1).

Vos amis ne vous suivront pas : ils pourront bien assister à votre convoi , mais ils ne pourront pas aller au-delà du tombeau. Vos richesses demeureront à vos héritiers, et comme il y a des royaumes d'où il n'est pas permis de transporter l'or, ni l'argent, ni certaines denrées , ainsi vous ne pourrez pas faire passer les biens delà terreau ciel ; tout ce que vous aurez acquis dans le monde avec beaucoup de peine , sera perdu pour vous : il ne vous restera dans l'éternité que ce que vous aurez donné à Dieu (2).

Les plaisirs et les délices de la vie ne vous tiendront point compagnie , votre corps sera privé de sentiment ,

(1) Omnes nosmanifestari oportet ante tribunal Christi, ut référât unusquisque propria corporis, prout gessit, sive bonum, sive malum. Scientes ergô timorera Domini hominibus suademus. 1. Cor. 5.— Omni autem , cui multùm datum est, mullùm quaerelur ab eoj et cui commendavcrunt mullùm, plus pètent ab eo. Luc. 12.— Appensus es in staterà, et inventus es minus habens : divisum est regnum tuum. Dan. 5.

(2) Elongàsti à me amicum , et proximum , et notos meos à miserià. Ps. 87.

et votre, âme en étant séparée , sera incapable de les goûter (1).

L'honneur ne descendra pas avec vous (2). Tossiblo qu'on en parlera un peu : on fera votre éloge; on dressera, si vous voulez, une chapelle ardente, on allumera mille ûambeaux, on vous jettera de l'encens : mais votre mémoire sera comme la fumée , qui monte en haut, et se dissipe à mesure qu'elle se répand. Vous ne verrez pointées lumières, vous ne sentirez pointées parfums , vous n'entendrez point vos louanges , et toute cette vaine pompe passerait se terminera enfin dans un éternel oubli (3).

Qu'est-ce donc qui vous accompagnera ? vos actions , soit bonnes ou mauvaises. Ne dites pas : J'écarterai les mauvaises , qui me seraient incommodes; car elles vous suivront malgré vous, et vous diront : Vous êtes notre père, nous ne vous quitterons point. Heureux ceux qui auront bien vécu îles vertus qu'ils auront pratiquées leur feront escorte. Les princes du ciel auront alors une grande suite. L'humilité, la patience, la pauvreté, la pénitence, l'aumône, la prière , la charité les environneront : les auges mêmes venant au-devant d'eux avec leur maître , entonneront ce beau cantique : Heureux ceux qui meurent au service du Seigneur ! c'est à cette heure-là que Vesprit de Dieu ordonne qu'ils se reposent, et qu'ils jouissent du fruit de leurs travaux. Car leurs bonnes œuvres les suivent, et ne les abandonnent point (4).

(1) Homo cùm inlcricrit, non sumet omnia. Psal. 48.

(2) Nequc descendet cum eo filoria cjus. Ibidem.

(3) Oblivioni datus sum tanquàm moiiuusà corde. Psal.ZO. (A) Bcati qui in Domino moriunlur 1 amodô jam dicit spirilus,

ut requiescaot à labonbus suis : onera enhn illorum scquunlur UlOf. Apoc. 14. 13.

188 L'HOMME D'ORAÏSOS.

ENTRETIEN

POUR LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE d'aPRÈS LA PENTECÔTE.

Sentiments des saints Pères sur le même sujet,

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