‹ L'homme d'oraison (volume 2)Chapitre 92 sur 144 · III. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

III. CONSIDÉRATION

Considérez que, comme la plupart des hommes vivent continuellement dans le péché , aussi ils meurent pour la plupart dans l'impénitence finale. L'expérience nous apprend, à notre grand préjudice, combien le nombre est petit de ceux qui conservent leur innocence jusqu'à la mort. Il ne faut qu'une mauvaise pensée qui gagne notre consentement, un mouvement volontaire de haine et de vengeance notable, pour faire un péché mortel] et perdre la grâce de Dieu. Et qui est celui qui peut dire qu'il n'est jamais tombé en pareilles fautes? D'ailleurs il est autant impossible à l'homme pécheur et criminel de se sauver sans la pénitence, qu'à l'inQdèle sans le baptême : et néanmoins combien yen a-t-il qui meurent sans avoir fait pénitence!

Laissons à part les hérétiques et les païens , et tous ceux qui ne sont point enfants de l'Église , hors de laquelle il n'y a point de salut : combien y en a~t-il,

(1) Orate ne fuga vestra fiât in hyeme vel sabbato. Matlh. 24.

parmi les catholiques, qui périssent par le feu et parles naufrages , dans la guerre , dans les querelles particulières ', et dans les séditions ou émotions publiques ! combien sur la mer et dans les tremblements de terre , et sous les ruines de quelque édifice ! combien de fois a t-on yu des îles et des villes entières submergées sous les eaux! combien de fois'a-t-on compté dix mille hommes , vingt mille hommes tués df fis un seul combat.' combien qui meurent par]des maladies aiguës , par des fièvres chaudes et pestilentielles , des apoplexies, des léthargies, des abscès qui se crèvent au dedans , des ruptures de veines, des poisons, des trahisons, des désespoirs, et en cent autres manières soit fortes ou violentes! combien qui meurent sans faire restitution du bien ou de l'honneur qu'ils ont ravi à leur prochain? Que de concussions, que d'injustices, de voleries et de larcins commettent tous les jours les gouverneurs de provinces , les capitaines , les gens de guerre, les juges, les avocals, les procureurs, les marchands, les serviteurs domestiques! Combien peu yen a-t-ildans le inonde qui n'aient quelque attache au péché, et quelque inclination déréglée, soit au plaisir, soit à l'honneur, soit à l'avarice , ou à la vengeance, ou au blasphème, ou à la détraclion , ou à tout cela ensemble ? Et néanmoins do tous ces gens- là , combien en trouverez-vous qui fassent pénitence! je dis une véritable pénitence, qui rompe leurs chaîn et leurs liens. Je veux qu'ils se confessent à Paqu et aux bonnes l'êtes ; mais leurs attaches demeurent, mais ils ne se défunt point de leurs affections criminelles , mais ils ne vont point à la source du mal.

Vous medirdz qu'à l'heure de la mort Dieu leur fera la grâce de se reconnaître: qui nous en adonné des

assurances? Tous I. i saints Pères se défient de ces pénitences forcées et tardives, et nous voyons que « qui reviennent en sanfé, ne sont pas plus lot gué., qu ils retombent dans leurs vices ordinaires. 0 quel sujet de douleur pour une ftme quia tant

peu de sentiment de Dieu! 0 quel regret de voir que le sang de Jésus-Christ profite à si peu de personnes ! 0 que mon cœur est dur, s'il n'est touché vivement de la perle de tant de fidèles! 0 que ma langue est engourdie, si elle ne prie sans cesse pour mes frères , que je vois périr devant moi ! 0 que je suis obligé à votre infinie bonté , mon aimable Sauveur , de m'avoir tiré de cette mer orageuse du monde, où tant de pécheurs font naufrage de leur salut ! Malheureuses attaches, cruelles affections, estimes trompeuses du monde, maudites habitudes, que vous damnez de monde, et que vous faites de réprouvés! Eh! Seigneur, rompez mes liens , brisez mes chaînes , et faites que mon cœur ne soit jamais esclave que de votre seul amour.

ENTRETIEN

POUR LE SAMEDI DE LA TROISIÈME SEMAINE D'APRÈS L'OCTAVE DE LA PENTECÔTE.

Sentiments des saints sur le même sujet

I. Eusèbe d'Émèse, en Tépître qu'il écrit à l'évêque Damase sur la mort de saint Jérôme , dit que ce saint vieillard, tout consumé de jeûnes, de fatigues et de travaux, étant prié par ses disciples do leur dire quelque parole d'édification avant que de mourir, se leva sur son séant, et leur (int ce discours : J'ai vécu longtemps, et mon âge m'a donné quelque expérience; j'ai voyagé en divers lieux, j'ai traité avec beaucoup de personnes, et j'ai reconnu en vérité que déraille qui attendent à faire pénitence au point de la mort, à peine y ena-t-il un qui se saure (1).

II. Le péché , comme dit saint Paul , est l'aiguillon de ta mort (2), pour quatre raisons : la première, parce que c'est le péché qui lui donne la force de nous nuire , et que sans lui elle n'aurait point de prise sur nous Car ce n'est point Dieu qui a fait la mort, il avait attaché a l'obéissance du premier homme le privilège de l'immortalité; mais l'homme a fait entrer le péché dans le monde, et le péché a donné entrée à la mort (3) La seconde, parce que ce qu'il y a de plus à craindre dans la mort, c'esl le péché ; car la mort toute seule ne

l Babetur hac Epist. intereas quœ S. filer, trlbuuntur, tom, 9. operum ///fus.

Btimuluf morlit peccatum ett. t. for. 15. Ptf uMiiin homloan peccaton m hune mundum intravit ei jicr peccattlfll raors. flom. S.

peut tuer que le corps ; mais $îà*nd elle est armée du péché, elle tue l'âme et le corps pour l'éternité (1).

Pourquoi souiller ma vie de crimes et d'injustices , qui me feront effroyablement craindre les jugements de Dieu à ce joui redoutable, où il faudra que chacun rende compte de ses actions? Pourquoi me mettre en danger d'être surpris dans l'impénitence finale au dernier de mes jours, qui sera l'extrémité de mon malheur aussi bien que de ma vie, si je suis trouvé coupable ? ISe dois-je pas prévoir que c'est le moment fatal où mes iniquités et mes malices, m'environnant de toutes parts, m'accuseront au dernier soupir, et me rendront criminel devant Dieu? y a-t-il rien au monde que je doive plus appréhender ? La troisième, parce que c'est le péché qui pique la conscience à l'heure de la mort, et qui lui fait sentir l'amertume de ce reproche : C'est avec justice que tu meurs, etquetu souflïes ces tourments, parce que tu as péché (2 ).la quatrième, parce que le péché est comme l'aiguillon qui hâte la mort, et qui la presse d'avancer, pour raccourcir la vie des pécheurs et les enlever avant le temps. Car si le péché d'Adam a donné la mort à t ous les hommes , ce n'est pas merveille que le péché d'un particulier lui avance la mort , comme il arriva à l'empereur Anastase, à qui Dieu ôta quinze ans de sa vie en punition de son impiété , et à tant d'autres. Ce fut un des châtiments des enfants d'Héli. Le jour viendra que j'affaiblirai toute ta force , et que je ferai qu'il n'y aura point de vieillard dans ta race (3), mais qu'ils mourront tous en la fleur de leur âge. La crainte de Dieu prolongera la vie

(1) Cur timebo in die malà ? Iniquitas calcanei mei circumdabit me. Ps . 48. 6.

(2) Meritô moreris , meritô pateris, quia peccàsti. Cornel, à Lapide , in i. ad Cor, c. 15.

(3) Ecce dies veniunt , et praecedam brachium tuum , et brachium domùs palri» lui, ui non sit senex in domo tua. 1. Reg* C. 2. 31.

des justcs,et l'impiété accoui cira celle des méchants (l). Les meurtriers et les fourbes, et généralement tous les grands pécheurs, n'arriveront pas à la moitié de leurs jours (2). Les pécheurs ont été enlevés du monde avant que leur temps fût venu; et comme un fleuve rapide, minant le pied d'une méchante muraille , la fait bientôt tomber par terre (3); ainsi leurs péchés, frappant le fondement de leur vie, les ont jetés en peu de temps dans le tombeau

III. La mort des pécheurs est très-funeste, dit le Prophète- Roi (4); sur quoi saint Bernard dit: La mort du inonde la plus mauvaise est celle des pécheurs. Elle est mauvais»; à cause qu'elle les ôte du monde , et ils ne peuvent sans douleur être séparés de ce qu'ils aiment ; elle est encore plus mauvaise, parce qu'elle rompt le commerce du corps, d'où leur âme est arrachée par les esprits immondes; mais elle est souverainement mau- ?aise, parce qu'elle les jette dans les tourments de l'enfer (5).

IV. La mauvaise mort est la peine ordinaire de la mauvaise vie. Caesarius, frère de saint Grégoire do Nazianze, dit que Dieu nous ebâtie en quatre manié*

i 6) : la première tend à l'amendement des pécheurs : / / 'aux (lu pécheur sont innombrables (7) ; la seconde tend à l'humiliation des superbes : Dieu résiste aux superbes (8) ; la troisième tend à faire éclater la vertu

i Timor Domiaj apponet «lies, et anoi impiorum breviabun-

lur. Proi . 10.

(2; Vin languinom et dolosi non dimidiabuntdiesiuoi. Ps. 51. (3; Sublali suât anie tempui raum, et fluvitia subvertil fundamentum corum. Job. 22. 1G.

i Mon peccatorani \< Mma. Ps. 33.

i ' « » i m m pessima. Itfala m amltsione mundi, quia

uni mu i quod diligool ; pejor n

ilutiooi earnii , à quâ arelluolur animo eorum a ipiritlbui

immundia spesaima in lormentii iofernl< s. inm. $erm* a.cx

pan is.

: fir#, tUal. I.

Huila Ba P#, S|, ,o.

(8) Dent Mperbii refiflîi '"'■. |, e.

202 I/HOMME D'ORJUSON.

des gens de bien, et à donner un grand exemple de patience; la quatrième va jusqu'au dernier abandon des pécheurs , que Dieu quitte à la fin à raison de leur extrême malice , et les laisse mourir dans l'impénitence finale. Pourquoi? parce qu'ils rejettent Ja correctioiv avec dédain, et qu'ils ne se rendent pas susceptibles de la crainte de Dieu(l). Car, comme dit Job, que peut espérer le pécheur hypocrite, qui ravit le bien d'autrui par avarice , si Dieu n'a pitié do son âme et ne la délivre du danger où elle est ? Mais pensezvous qu'il en ait compassion, et qu'il écoute ses prières, s'il attend à l'heure de la mort à réclamer sa clémence, lorsqu'il se verra accablé de maux (2)? Certes, saint Augustin a raison de dire : Vivez saintement , de peur de taire uae mauvaise fin, et de mourir comme le mauvais riche. On ne connaît qu'après la mort quel mal c'est que la mauvaise mort (3), Les pécheurs n'y pensent point durant leur vie (4) ; quand la mort les presse, ils ont recours à Dieu et lui disent: Ouvrez, Seigneur, ouvrez (5); mais ils n'ont que cette triste réponse : hetirez-vous^je ne vous connais point (6). Je dê^ tournerai d'eux ma face, et je leur montrerai quelle sera ma conduite avec eux au dernier jour (7).

(1 Et quôd exosam habuerinl disciplinai», et timorem Domini non susceperint.

(2) Quîc est spes hypocrilae , si avare rapiat, et non liberet Deus anitnam ejus ? JXumquid Deus audiet cl a more m ejus cùm venerit super eumangustia? Job 27. 8,9. Vide S* Greg.l. 15. Mor. c* 7. et c. 29. S. Basil, in Regul. fusior. c. 45.

(3) Vivite benè ne mal!) moriamini , ne quomodô dives ille moriamini. Non probat malam mortem , nisi tempus post mo> tem. Lib. 1. de C. D. c. 8. et 9.

(4j Ego quoque in inieiilu vestro ridebo, etc. Prov. 1. (5) Domine, Domine, aperi nobis. Matth. 25. 11. (6 Nescio vos. Ibid.

(7) Avcriam ab ipsis facicm meam, et ostendam quid cum in^isfuturuni sit in novissimo.

ENTRETIEN

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