CONSIDÉRATION
Parmi les grands et magnifiques pouvoirs de Jésus- Christ que sa divinité lui donne, je trouve avec saint Augustin quatre merveilleuses impuissances , qui ne iuisont pas moins honorables que sa force: il ne peut mourir, il ne peut pécher, il ne peut mentir, il ne peut être trompé. Tout cela est hors de sa puissance ; mas s'il y pouvait être, il ne serait pas tout-puis-
sant(l). Car, comme dit Hugues de Saint-Victor , « il y a » deux sortes de puissances, Tune pour agir, l'autre » pour ne point souffrir ; » Tune qui est propre pour al'aquer, l'autre pour résister. « Or Dieu est tout-puis- » santen Tune et en l'autre manière : et comme il n'y a » rien qui le puisse empêcher d'agir , aussi n'y a-t-il » rien qui le puisse faire souffrir (2). » Dieu peut tout, à la réserve de ce qui lui peut nuire : et en cela il fait paraître sa puissance. Cette impossibilité n'est pas une marque de faiblesse, mais de force; non de bassesse, mais de grandeur; non d'impuissance, mais de ma' jesté(3). C'est pourquoi cet ancien avait mauvaise grâce de s'en vouloir servir pour nous consoler dans nos disgrâces: La principale 'consolation des hommes dans les faiblesses de leur nature, disait-il, est que Dieu môme ne peut pas toutes choses (4) : car il ne peut pas se donner la mort , qui est le plus favorable asile contre les misères humaines; il ne peut pas rendre les mortels immortels; il ne peut pas ressusciter les moris, il ne peut pas faire que ce qui a été n'ait point été; il n'a point d'autre droit sur le passé que l'oubli. Ce discours est plein d'extravagance et d'erreur : c'est une erreur de croire quQ Dieu puisse oublier le passé; c'est une erreur de dire qu'il ne peut ressusciter les morts, ni donner le droit d'immortalité aux mortels. Et s'il ne peut pas mourir, ce qui est hors de doute, c'est une extravagance de vouloir faire passer pour
(1) Non polestmon, non potest peccarc, non potest mentir', non potest f al 1 i • Tanta non potest ; quee si posset, non essel omnipotens. S. August. serin. 119 de tempor. fuie et serra. 110.
(2) Potestas duplex est, altéra ad aliquid laciendum , altéra ad nihil patiendum;secundùm utramque Deus omnipolens esse affirmatur, quia, etc. Hugo à S. fict. I. i. p. 2. de Sacram. fidei, c. 22.
(3) Impossibile istud non infkmitatis eal , sed virtutis et majestatis.
(4) lmperfecift in homine nalurse prœcipua solatia sunt, ne Peum quidetn onrmia possc, Plinfut} l. ï.nat. àist,c.7*
282 L'HOMME D'ORAJSON.
une faiblesse défectueuse, la plus éclatante marque de sa puissance. Dieu ne peut mourir : qui eu doule ? il est la source de la vie ; il ne peut pécher, il est la source de toute sainteté; il ne peut souffrir, il est la source de la béatitude; il ne peut tromper ni mentir, parce qu'il est la source de la lumière et de la vérité. Qui ne voit que ces impuissances ne sont pas des défauts , mais de grandes perfections ? car la force de la vie est de triompher de la mort ; de la lumière , de dissiper les ténèbres ; de la sainteté , de bannir les vices ; de la béatitude , d'écarter tous les traits de la misère.
Passer du bien au mal , de l'être au non-être , de la joie à la douleur, de la vérité à l'erreur , c'est une marque visible de faiblesse, qui ne peut ou qui ne veut persister dans la possession du bien (1). C'est donc une marque de force , de ne pouvoir mourir , ni pécher, ni souffrir , ni tromper, ni être trompé, parce que mourir, c'est passer de l'être au non-être; pécher, c'est passer du bien au mal; souffrir, c'est passer delà joie à la douleur ; et tromper ou être trompé, c'est passer de la vérité au mensonge, et de la sincérité à la duplicité.
La mort, le péché , l'erreur, la misère , et toutes ïes espèces de mal ne sont point au «rang des êtres: ce sont plutôt des privations de l'être. La mort est la privation de la vie ; le péché , de la grâce et de la justice ; l'erreur , de la vérité ; le mal , du bien. Donc quand je dis que le Fils de Dieu , selon sa divinité , ne peut ni pécher, ni mourir , ni errer , ni souffrir , je ne diminue point la gloire de sa toute-puissance , il est toujours vrai de dire que Dieu peut toutes choses , parce que le mal est exclus du nombre de toutes choses (2).
(1) Plotinus, Ennead. 6. /. 8. £.21.
(2) Cùm mala non intrà omnia,sed extra omnia potiùs debeant •upputari. Vide Petrum Damian,opu$ c. 36. de div* omnip*
LECTURKS SPIRITUELLES, 283