‹ L'homme d'oraison (volume 3)Chapitre 110 sur 164 · III. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

III. CONSIDÉRATION

C'est une marque d'une grande force d'esprit, de ne vouloir jamais que ce qui est dans les termes du devoir et de la bienséance, et de juger toujours sainement et sagement de toutes choses. Au contraire, c'est une extrême faiblesse et même une folie , de s'abandonner à des désirs illégitimes et honteux (1). Il n'est rien de plus faible que ces esprits insolents , qui ne sont puissants qu'en malice, et qui mettent toute leur force et toute leur autorité à commettre toutes sortes de crimes. Ils sont faibles d'esprit , car n'est-ce pas une grande folie de préférer le temps à l'éternité , d'entreprendre de faire la guerre à Dieu , et de pousser ses flèches contre le ciel , sans autre effet que de les voir retomber sur notre tête. Ils sont faibles de cœur, car n'est-ce pas une grande lâcheté de faire l'insolent devant Dieu , et le poltron devant les hommes; de craindre le mépris du monde, et de ne craindre point celui des anges et de Dieu même? Ils sont faibles de force; car quelle force peut avoir celui qui abandonne son Dieu , et qui perd sa grâce et son secours , sans lequel il ue peut rien ? est-ce être fort de perdre son âme pevir l'éternité? est-ce être fort de courir au précipice avec irne effroyable témérité ? est-ce être fort de détruire tous les biens de la grâce , et de se rendre misérable sans

(1) Magna polentia est semper velle quod quis débet et decet , et semper saniim et sapientem esse. Itfagna~verô impotentia , imô dementia, velle quod non débet nec decet. Honorais Jugustodunensù, l. de prçedeH. et Ubero arbit. tom. 9, Diblioth. PP.coLïUl,

ressource? Ne vaudrait-il pas mieux n'avoir jamais été dans la grandeur ? car tout cela n'a pour fin que la mort, aulieu qu'étant affranchis delà tyrannie du péché, et devenus serviteurs de Dieu, vous avez pour fruit votre sanctification , et pour fin la vie éternelle (1).

(J) Nam finis illorum mors est : nunc autem liberati à peccato, servi aulem facti Deo, habelis fructum vestrum in sanctification aem; finem verô vitarn œiernara. Rom. 6. 22,

ENTRETIEN

POUR LE JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE d' APRÈS L'OCTAVE DE PAQUES.

De la qualité de roi , et du merveilleux empire de Jésus- Christ sur toutes les créatures.

Que la toute puissance du Fils de Dieu ne peut faire tort à personne , et qu'elle n'est redoutable qu'aux pécheurs.

Domine, Deus virlutum, quis similis tibi? Potens es , Domine, et veritas tua incircuiiu tuo.

Seigneur, Dieu des vertus, qui est semblable à vous ? Seigneur, vous êtes puissant, et votre vérité vous environne de toutes parts. Psal. 88.

I, CONSIDÉRATION

On dit qu'un méchant homme ne peut être trop faible , et que le juste ne peut être trop puissant. Mais, à vrai dire , la puissance est toujours à craindre entre les mains d'un homme, soit qu'il soit méchant, ou qu'il soit juste , si ce n'est un Homme-Dieu. S'il est juste , sa puissance est redoutable à lui-même , car elle le peut pervertir. S'il est méchant, sa puissance est redoutable aux autres, car il en peut mal user. Entre les hommes mortels, les uns ont une puissance orageuse, semblable à celle de l'épine , qui ne fut pas plus tôt choisie pour régner sur tous les arbres, qu'elle menaça de brûler les cèdres du Liban , et démettre le feu dans les forêts. Les autres ont une puissance avare , pareille à celle du buisson , qui pique ceux qui s'en approchent ,

et qui en tire toujours la laine. Les autres ont une puissance aveugle , semblable à celle des animaux , qui portent leurs armes offensives au-dessus des yeux, et ne voient pas où ils frappent. Ils ne discernent point l'innocent d'avec le coupable, et il arrive souvent qu'ils n'ont des forces que pour se détruire eux-mêmes, et avancer leur propre ruine. Les autres ont une (puissance maligne , qui ne se plaît qu'à malfaire , et ne mesure sa grandeur que par celle des crimes qu'elle commet.

La puissance de THomme-Dieu n'est point sujette à ces défauts. Elle est très-obligeante , très-sage , trèsmodérée et très-équitable. 11 l'a reçue du Père, de qui vient tout don parfait ; il la tient du Verbe , qui est la sagesse incréée ; il en a été revêtu par le Saint- Esprit, qui n'est qu'amour et que bonté. Ce n'est donc pas une puissance aveugle, puisque la sagesse est comme l'œil qui veille sur la verge du Prophète , et qui ne lui montre nos misères que pour les soulager; nos mérites, que pour les récompenser; nos désordres, que pour les corriger. Ce n'est pas une puissance maligne , puisque la bonté même la gouverne, et ne lui donne que des saillies amoureuses qu'elle retient toujours dans les bornes de la justice et de la miséricorde. Ce n'est point une puissance injuste, puisqu'elle ne fait rien que par des raisons éternelles , et ne punit que le crime. Enfin ce n'est point une puissance orageuse ni superbe , puisqu'elle nousjuge avec tranquillité et nous traite avec respect; et quoiqu'elle règne sur les esprits au^si bien que sur les corps , "néanmoins elle n'a point d'autres armes que celles de la douceur, ni d'autre violence que celle de l'amour, qui lui est naturel, pour réduire nos volontés rebelles (1).

(t) Qui prœest potentià , mitescit natiirâ. Gîossa, in c. 12,

ÎI. CONSIDERATION.

Seigneur , Dieu des vertus, qui est semblable à vous P Seigneur, vous êtespuissant , et votre vérité vous environne de toutes parts (1). 0 que votre puissance est aimable et admirable tout ensemble ! La puissance des hommes est souvent la source de mille injustices, parce que ayant plus d'ambition que de grandeur et plus de désirs que de pouvoir, ils oppriment les autres pour s'établir, ils les abattent pour s'élever sur leurs ruines , et, pour devenir grands, ils dévorent les petits. Mais vous avez une puissance souveraine, qui ne peut croître qu'en s'épancbant comme les grands fleuves, et se faisant sentir par ses libéralités. La puissance des hommes estsouventun principe de cruauté, de violence et de meurtre; parce qu'étant sujets aux passions, la colère en fait l'organe de ses vengeances ; la crainte, de ses soupçons; l'amour , de ses jalousies; la haine, de ses noires fureurs et de ses transports. Mais vous, ô mon Dieu, vous n'êtes point esclave des passions; vous châ> Liez sans colère; vous haïssez le péché sans aigreur con* tre les pécheurs ; vous aimez sans jalousie , et vous êtes jaloux sans troubler votre repos. Enfin la puissance des hommes est au-dessous des lois : ils peuvent châtier tout ce quelles défendent, mais ils ne le peuvent pas pardonner. Mais vous êtes le maître des lois, et de quelque côte qne vous tourniez le sceptre de votre toute-puissance , vous avez droit de pardonner et de punir sans vous éloigner du devoir ni de la bienséance : le châtiment est dû à nos péchés ; le pardon, à votre bonté : mais toujours le pardon a je ne sais quoi de plus conforme à vos inclinations , et à la grandeur de to$ pouvoirs , parce qu'en punissant les crimes vous faites j ustice au pécheur ; mais , en le pardonnant , vous faites justice à vous-même, qui avez bien voulu mourir pour le pécheur.

(1) Domine, Deus virtutum, quis si milif tibi ? Potens es, Domine, et veritas tua in circuitu luo. Ps. 88.

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