I. CONSIDERATION
Les lois ecclésiastiques et civiles n'attachent l'infamie qu'à certains crimes que ia police des hommes a décriés par des raisons qui regardent le bien et l'honnêteté publique ; mais, selon les lois divines, tous ceux qui quittent Jésus-Christ, qui est le roi de gloire, et se séparent de lui par une offense mortelle , sont réputés infâmes , quoiqu'ils soient en honneur dans le monde. Car, comme dit le Sage , à quelque degré d'éminence et de grandeur qu'un homme soit parvenu , s'il n'est bien avec la sagesse incréée , il est plus vil et plus méprisable que le néant. Son péché lui imprime trois funestes taches d'infamie, que les théologiens appellent du nom de macules, parce qu'elles souillent Pâme, et y laissent un caractère honteux, dont la difformité extrême nous doit donner de l'horreur de nos infidélités passées , et nous lier par les sentiments du Yrâl honneur à la personne de notre cher maître (1).
(1) Nam et si quis erit consummatus inter filios hoirmium , si ibiîloabfueritsapienua tua, in nihilumcomputabitur. Sap. 9,6.
Premièrement, quiconque pèche et offense notre Seigneur, fait une action lâche, intHgr.s d'un hornmo raisonnable, qui porte l'image des perfections divires; indigne d'un chrétien, racheté avec un prix infini; indigne d'un enfant de Dieu, d'un héritier présomptif de la couronne du ciei , duii prince de l'éternité destiné à une fin aussi glorieuse qu'est celle de la béatitude; par conséquent il se dégrade d'honneur, i\ met une tache dans sa gloire, qui le ravale au-dessous des plus viles créatures, et quoique l'action honteuse qu'il a commise, soit passée et ne soit plus, néanmoins , tandis qu'elle n'est point réparée par la charité, ou effacée par la pénitence, Finfamie et le déshonneur en demeure à son auteur : de même qu'un soldat qui s'est montre lâche dans le combat, un déserteur, un transfuge qui a trahi son parti, s'il ne répare sa faute par r^elque action Ce courage ou par quelque service s^alé, passe pour infâme dans l'opinion des hommes. C'est pourquoi les députés du peuple d'Israël reprochant à leurs frères, qui avaient érigé un autel profane a"-delà du Jourdain, le sacrilège qu'ils avaient commis, avaient raison de leur: dire : Quelle énorme faute avez-vous faite ! pourquoi avez-vous ainsi quitté le Dieu d'Israël en dressant un autel profane , et abandonnant le culte qvA lui est dft ? Faites-vous si peu d'état de l'idolâtrie que vous ave^ commise en adorant Béelphégor , et ne voyez-vous pa$ que la tache de cet infâme sacrilège nous demeure^ jusqu'à présent, et n'est point encore effacée (1) ? Cç reproche tombe généralement sur tous les pécheurs^ et comme il n'y a point d'action plus lâche, ni plus ignominieuse que celle du péché , on peut dire que la tache d'infamie qu'ils contractent en péchant , leur
Cl) Qu£ est ista transgressio ? cur reliquistis Dominum Deum Israël, aediiïeantes altaresacrile^um, et à cultu illiusrecedentes ? an parùm vobis est quôd peccâstis in Beelphegor , et usque in praesentem diem macula hujus sceieris in nobis permanet ? Josue , n. 16, il.
346 l'homme d'ûrmson.
demeurera toujours, s'ils ne l'effacent. p*r les mouvements sacrés de la pénitence. Ce if est pas assez , pour se relever de cette ignominie, qu'ils cessent de pécher; il faut qu'ils se rétractent, et qu'ils réparent leur honneur par des actions contraires à celles qui les ont rendus infâmes. Le débiteur qui n'emprunte plus rien, dit saint Grégoire (1) , n'est pas quitte pour cela du passé : le détracteur, pour se taire, ne satisfait pas à l'injure qu'il a faite à sjn prochain par ses discours calomnieux ; le voyageur qui s'est éloigné de son pays , n'y rentre pas pour s'arrêter simplement, et désister de son voyage ; et le pécheur qui a fait une mauvaise action, n'en efface pas l'opprobre, pour s'en déporter seulement , il tàut encore qu'il la répare. Il a déshonoré sa profession, il faut qu'il satisfasse à l'injure qu'il a faite à Jésus-Christ, qui en est l'auteur. Il s'est éloigné du ciel, il faut qu'il rentre dans les voies qui l'y conduisent, et dont il s'est écarté ; il s'est fait redevable à la divine justice, il faut qu'il paie ses dettes; enfin il s'est rendu indigne des honneurs du ciel, il est tombé du trône de la gloire ; les démons mêmes se rient de son ignominie , sachant bien qu'il ne peut plus prétendre à la couronne qu'il a perdue par sa faute , tandis qu'il demeure dans cet état, il faut donc qu'il en sorte , et qu'il remonte au lieu d'où il est déchu parles degrés delà pénitence; qu'il répare son orgueil par de profondes humiliations; son avarice, par Ces œuvres de miséricorde ; ses impuretés , par une chasteté C3nstante et invariable ; autrement il est perdu d'honneur , il est décrié , il est infâme et abominable. 0 Seigneur, que je suis honteux d'avoir si lâchement trahi ma conscience et mon honneur pour me rendre esclave du diable! ô si je pouvais effacer cette tache par mes larmes ! ô si je la pouvais laver dans mon sang! Que n'ai-je plutôt souffert toutes sortes de tourments, que de vous abandonner avec tant de honte et d'infa-
(1) S, Greg. part. 3. Past. admonit. 31.
miet Eh! Seigneur, que puis-je faire pour eflacer cet opprobre? khi je m'offre à votre justice pour faire et souffrir tout ce qu'il lui plaira m'ordonner , car je ne puis plus me souffrir moi-même , ni porter plus long-temps la confusion qui me couvre le visage , et m'ôte la hardiesse de paraître devant vous.
IL CONSIDÉRATION
Secondement, quiconque se retire du Fils de Dieu pour s'abandonner au péché, perd tout d'un coup toutes les richesses at tous les ornements de la grâce, et se trouve dans une nudité horrible 2t infâme. Le péché est d'une nature ma!ig~9 , il détruit tcut ce qu'il trouve ; c'est une idole d'abomination, qui désole le sanctuaire, qui ruine toutes Lj ver' us, qui perd tout le fruit des bonnes œuvres, qui gLie tout le bien présent, et ravit toutes les espérances de l'avenir, en détruisant et enlevant la grâce, qui est le premier de tou3 les biens du ciel et le principal ornement de l'âme : car au lieu que la grâce sanctifiante fait de l'âme qui la possède le temple du Saint-Esprit, la maison de Dieu, le domicile des vertus, la demeure des anges; le péché en efface loutes ces marques d'honneur, et en substitue d'autres qui sont abominables; il en fait la retraite des démons, le repaire de tous les vices , le fort des ennemis de Dieu, une terre de m^odiction, un temple profané et pollué , un lieu infâme , une vraie image de l'enfer plein de crimes et de peines. La grâce sanctifiante relève la beauté de l'âme , et rehausse l'éclat des perfections divines, dont elle porte les traits sur son visage : le péché, au contraire, en salit une partie et détruit l'autre, laissant partout de funestes traces de son dégât. Comme docc la visage le plus beau deviendrait horriblement difform ', si on lui noircissait le teint, si on lui coupait les lèvres, si on lui arrachait les yeux, et enfin si on lui ôtait tous les traits qui le rendent agréable : aussi l'âme , venant à perdre par le péché l'état de la grâce
3f8 L'HOMME D'ORAJSON.
qui la rend infiniment belle, et L'ornerçtfttt des vertus infuses, qui sont autant de planes précieuses dentelle est richement parée, co&trsute par cetle privatiou une laideur abominable , qui surpasse toute la difformité des corps les plus monstrueux qu'on se puisse imaginer. Son impureté est plus Inwptiftrt&iïe <jue celle des lépreux; et les corps qui sont tow.t virées de chancre , et qui coulent en pourriture, ne sont pas si horribles à la vue. Ce n'est plus cette âme dont la beauté ravissait le cœur de l'Époux céleste, et remplissait sa bouche de louanges et de caresses amoureuses; il ne lui dit plus : Fous êtes toute belle, ma chère épouse, votre beauté est sans tache et sans macule (1) ; mais , au contraire , il lui témoigne son indignation., et lui fait ce reproche sanglant: Ta malice t'a rendue infâme par sa laideur [2). Ton visage est plus noir que les charbons : je ne peux plus te souffrir (3). Si bien que la beauté qu'eue a perdue augmente son infamie, et plus elle était élevée en sainteté et en grâce, plus elle paraît difforme par fa perte qu'elle en a faite : perte qui est d'autant piusconskiérable, que les péchés qu'elle a commis sont plus grands et plus fréquents, et que la sainteté, dont elle est déchue > était plus éminente. D'où vient que la peine du dam est aussi plus grande à raison de son iniidélilé et de s*-n ingratitude envers Dieu, qui lui avait fait des far purs plus signalées .» dont elle a indignement abusé. Et voilà ce qui aggrave l'infamie du premier ange, qui avait dans son origine la plus exquise beaulé qui ait été communiquée à aucune créature. Comment est-ce que le péché l'a noirci? de la plus belle des créatures, il en a fait la plus laide, et la plus infâme , et tous ceux qui l'ont suivi dans sa révolte, ont trempé dans son ignominie,
(1) Tota pulchraes, arnica mea , et macula non est in te. Jer. 2.22. Cant. 4.
(2) Waculata es in iniquitate tuà coràm me. Quàm vilis facla es nimis , iterans vias tuas! Jerem. 2.
(3) Denigrata est faciès tua super carbones. Jerem. Thren. 2.
selon îe degré d'excellence où Dieu les avait élevés (1). 0 péché, que tu es funeste! ô malheureux esprit, comment es- tu tombé d'un si haut degré d'honneur (2), ainsi qu'un roi dépouillé, après avoir possédé l'empire de l'univers , qui se voit couché sur son fumier comme sur îe trône de la misère, délaissé, méprisé, haï de tout le monde , comme le prince des misérables ?