CONSIDÉRATION
Cette élévation n'est pas une moindre merveille que son abaissement. Les grands du monde font gloire
M Non deposità majeslate , sed seposilà. Euseb. sive Euch. Lugd. hom.2. de Natif. Dom.
(2) 0 suavitatem! ô gratiam ! ôamoris vira ! susamu.» omnium., factus est unus omnium. Quis hoc fecit ? araor dignitatis nescius, dignationedivcs, affectu potens, suasu eilieax. S» Bern. s crm. 8j. in Cant.
(3) Quid violentius? triumphat de Deo amor. Quid tamen tàm non violentum ? amor est. Quat) est ista vis, quaeso, ta m violenta ad victoriam, tàm victa ad violenliam ? Denique exinanivit semet* ipsum, ut scias amoris fuisse, quôd altitudo adeequata est, quùù |lenitudo effusa est , quôd singidaritas associala est Ibid.
62 l'homme d-oiuison.
d'élever leurs favoris , parce que c'est une marque de leur grandeur; mais quelque magnificence qu'ils exercent en leur endroit, ils se réservent toujours la couronne. Lq faveur de Dieu a passé plus avant en Rattachant à notre nature, il n'a point mis de bornes à son élévation. Il l'a élevée sur toutes les créatures visibles dans l'ordre de la nature, il l'a égalée aux anges dans l'ordre de la grâce ; mais dans l'ordre de l'union hyposla tique , il l'a mise dans son propre trône , il lui a donné sou sceptre, sa couronne, sa personne même, montrant parla, comme dit saint Augustin, combien est grand le rang qu'elle tient au-dessus de toutes les créatures (1). Voilà le dernier effort de l'amour divin, qui se surpasse lui-même pour égaler un homme à Dieu, et contenter par là son ardeur infinie par une magnificence infinie.
Cette élévation de la nature humaine est si grande, qu'elle ne pouvait monter plus haut, non plus que la divinité ne pouvait descendre plus bas (2).
Elle est si grande, que l'Homme-Dieu, qui la reçoit, ne la peut pas comprendre entièrement par les seules lumières, soit naturelles ou surnaturelles de son entendement humain : beaucoup moins tout autre esprit créé, quand même il ajouterait à chaque moment de l'éternité quelque degré d'excellence pour en former une véritable idée. Enfin elle est si grande, que le Verbe en s'unissant à notre nature , et lui donnant sa propre personne, lui donne tout ce que la fécondité de son Père peut produire, et beaucoup plus que sa toutepuissance ne peut créer.
Que si sa magnificence envers nous va jusqu'à cet
(t) Demonslravit nabis Deus quàm excehum locum inler creaturas habeat humana natura , in hoc quôd hominibus in vero homine appariât. S. Aug. I. de verâ Relig. c. 1G. tom. 1. S. Bern* serm. 64. in Cant*
(2) Ista naturac humanae tàm celsa et summa subvectio est, ut quô allollatur aitiùs non haberel , sicutpro nobis ipsa divinilas, quousquese deponeret humiliùs ? non habuit. S, Aug.L t. de Prœdest. c. 15*
excès , jugez où notre reconnaissance doit aller. 0 que les anges eussent tenu à grande gloire, que l'un d'entre eux eût reçu une faveur signalée ! quel honneur ne lukeussent-ils pas porté, puisqu'ils servent le Fils de rhomme avec tant d'amour et de respect. Venez , angéliques Vertus ; venez, citoyens du ciel : voici votre roi, mais sa couronne est à nous. Le diadème qu'il porte est celui que sa mère lui a donné. Jusqu'ici vous n'aviez point joui de ces délices , vous n'aviez point goûté cette douceur : vous l'aviez vu dans sa divinité, mais vous ne l'aviez point vu dans son humanité ; vous l'aviez vu dans sa grandeur et dans l'éclat de sa gloire , mais vous ne l'aviez point vu dans son humilité (1). Venez donc sur la terre pour l'adorer ; venez admirer avec nous l'abaissement d'un Dieu fait homme, et l'élévation d'un Homme-Dieu ; venez nous apprendre à honorer et bénir à jamais l'amour divin, qui a pu joindre d'un lien si étroit le tout et le néant, l'infini et le fini, Dieu et l'homme dans une môme personne. C'est là l'ouvrage du Seigneur, et nos yeux le regardent comme la plus merveilleuse extase de $a boulé (2).
De vrai, que peut-on faire de plus merveilleux que d'unir deux extrémités aussi éloignées que la nature divine l'est de la nature humaine , de vaincre la distance infinie qui les sépare, et de les assembler tellement en une même personne, que l'une s'élève au-dessus de soi sans se détruire, et l'autre s'abaisse sans se déshonorer. Que dirai-je d'une infinité d'au Ires merveilles qui accompagnent celle-ci, et qui n'en sont que les
(1) Egredimini, Virlutes angelicœ, incolae civitalis supernœ : ecce Rcx rester, sed in coronà noslrâ , in diademate quo coronaviteum mater sua. Sed his deliciis usquemodô caruistis, hanc bactenus dulcedinem non gustâstis : hahetis sublimitatem ejus, sed humilitalem ejus non vidistis. S, Bern. serm. 2. de Epiph, Do m.
(2) A Domino factura cslistud, eî estwtffâbite in oculis nostris Natth, ?'. 42.
(M l'homme d'oraison.
suites et les dépendances ? Quel prodige f'j voîr la grandeur et la majesté de Uieu unie avec L> Th^-îtfsse d'un enfant! l'éclat d'un parfait compréhenscur avec celui de voyageur , la souveraine joie avec la souveraine douleur, l'usage pariait de la raison avec les organes (fun petit corps , q \\ n'est pas plus grand qu'une abeille; et enfin la sainteté c^ême avec la r%arque et l'apparence d'un pécheur î i > que ce commercent admirable (1) î que ne le puis-je honorer comme file mériteZ nue ne le puis-je louer comme je le désire ! que ne le puis-je imiter comme je le dois, unissant ma volonté avec celle de Dieu ! la joie de mon cœur avec les douleurs et les souffrances de cette vie , une âme qui ne respire que le ciel avec un corps terrestre et passible, et les plus sublimes grandeurs avecune profonde humilité ! Ce sont là des coups de votre grâce , mon Sauveur , ce sont des miracles de votre amour. O que co commerce est admirable !
La communication des idiomes , qui regarde les propriétés et les attributs de la nature humaine qu'on donne à Dieu , et réciproquement ceux de Dieu qu'on donne à l'homme , n'est pas moins surprenante que l'opposition de ces deux parties unies ensemble élans une môme personne. Car, en vertu de cettô alliance, ce qui s'attribue à Dieu de grand et d'admirable , se dit de l'homme, et tout ce qui s'attribue à l'homme de bas et d'humiliant, se dit de Dieu. Car, comme dit saint Bernard , qu'y a-t-ii déplus grand que Dieu, efe de plus vil que ie limon ? et km te fois Dieu s'abaisse dans le limon avec une si profonde condescendance, et ie limon monte jusqu'à Dieu avec une dignité si éclatante, que tout ce que Dieu a fait dans le limon , on dit que le limon Fa fait ; et tout ce q;;e le limon a souffert, on dit que Dieu l'a souffert par wu mystère également ineffable et àicu4ivprôliGa&iLW©<2). Par exe m-
(1) O adaûrabile coin merci uni.
(2) Nihil enim Deo gublimius, nihil vdiu* Uaao : el lamen tantâ
pie, nous disons que l'homme est tout-puissant, qu'il a créé l'univers, qu'il le conserve, qu'il le soutient, qu'il le gouverne , et qu'il en dispose absolument , si bien qu'il est tout couvert de la gloire de la. Divinité : et réciproquement nous disons que Dieu est mort, qu'il a été crucifié, qu'il a été enseveli, et ainsi qu'il s'est comme abîmé dans les misères de l'homme par une bonté infinie, qui i'a rendu d'autant plus aimable qui! s'est plus abaissé (1). Cette majesté toute-puissante, dit le môme Père, en prenant notre chair, a fait trois choses, trois alliances , trois unions si admirables par leur singularité, si singulières par leur nouveauté, qui! ne s'en est' jamais fait, et ne s'en fera jamais de semblables. Car il a uni Dieu à l'homme , la qualité de vierge à celle de mère, et la foi à l'esprit humain. Ces trois unions sont merveilleuses/C'est un miracle par-dessus tous les miracles , que des extrémités si éloignées, si opposées , si séparées, aient pu se joindre ensemble. Mais la première est sans contre* dit la surexcellente, l'incomparable, la plus incompréhensible de toutes. Le rapport qu'elle a avec l'Union ineffable des personnes divines dans la Trinité > l'élève infiniment au-dessus des autre*.
Dans ie mystère de l'adorable Trinité il y a ira s personnes divines, et une seule nature : dans le mystère de FHomme-Dieu il y a trois substances, et une personne divine. Dans le premier mystère la pluralité des personnes ne divise point la substance, non plus que l'unité de substance ne confond point les personnes : dans le second, l'unité de la personne ne confond point
dignatione Deus descendit in limitai , tanlàque dignitate limus Mcendit ad u«um,ut quidquid in eo Deus fecit, limus fecisse eredatur, et quidquid limus pertulit, Deus in illo pertulissedicatur, tàm ineftabili, quàrn incomprehensibili sacramento. S. Bern. hom. 3. in vigil. Natif.
(1) Tanio charior, quantô pro aie vilior. S. 8ern hom, 3* in vigit. Natif.
(jfr l'homme d'oraison.
les substances , non plus que la pluralité des substances! ne détruit point l'unité de la personne. Le premier mystère est l'origine du second ; le second est le chefd'œuvre du premier: œuvre admirable, œuvre sans pareil, œuvre qui surpasse tous les ouvrages de Dieu , où le Verbe, l'âme et le corps s'unissent en une môme personne , trois en un, un et trois, en unité de personne, sans confusion de substance (1).
Après cela ne faut-il pas dire avec toute l'Église : O que ce 'commerce est admirable? Mais remarquez que, pour faire cette alliance, il a fallu que la sainte humanité de Jésus-Christ fût séparée pour jamais de sa propre substance, et que son corps fût privé pour un lemps de la béatitude qui lui était due , pour nous apprendre que si nous voulons nous unir avec Dieu , nous devons nous séparer absolument de tout ce qui peut retarder notre perfection et son honneur. Séparez-vous, dit le Seigneur , et ne louchez rien qui soit souillé ; quittez vos vanités, quittez vos mauvaises habitudes , séparez-vous du monde , séparez -vous de vous-mêmes,et je vous recevrai en ma grâce ; je serai votre père^ et vous serez mes enfants (2)! Eh ! qui refuserait de se séparer de la terre , voyant un Homme-Dieu séparé du ciel pour notre amour ? ô quelle séparation de voir celui qui est la gloire de Dieu, aimer l'opprobre des hommes; celui qui est la béatitude même, être réduit à l'extrémité de tous les maux , pour nous apprendre la mortification de nos sens ! O Vadmirable
(1) Summa illa Trinitas hanc nobis exhibuit frinitatem, opus mirabile, opus singulare inter omnia et super omnia opéra Dei. Verbum enim, et anima et caro in unam convenêre personara : ethsec tria in unum, et hoc unura tria, non confusione substantif , sed unitate personae. S. Bern. serm, 3. in vigiU Nat,
(2) Separamini, dicit Dominus, et immundum ne tetigeritis ; et ego recipiam vos, et ero vobis in patrem, ei vos eritis mihi m filios. 2. Cor. 6. 17.
commerce ! 6 l'admirable divorce ! Souvenez- vous , ô homme, que vous êtes un peu de terre, et ne soyez point superbe ; souvenez-vous de l'alliance que vous avez avec Dieu, et ne soyez point ingrat (1).
(I) Advertc, homo, quia limus es, et non sis superbus ; quia cenjunctu§ Deo, et non sis ingrat m*
68 L'HOMME p'ôÈUÏâôïf.
ENTRETIEN